‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 306 sur 358 · KANT. — POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

KANT. — POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQUE

dans le principe ou dans les principes du monde» quelque intelligence consciente ou inconsciente ; mais de là il y a loin à un Dieu parfait et parfaitement moral. Ce Dieu, la vue du bien ne nous le révèle pas assez, et la vue du mal nous le cache trop.

Passons à la preuve parles causes efficientes. « Les phénomènes contingents du monde^ dit-on, supposent un être nécessaire. » — Cela est vrai, répond Kant ; mais rien ne prouve que l'être nécessaire soit Têtre parfait et parfaitement moral. Cet être nécessaire peut être la matière, ou une pensée instinctive et inconsciente, etc. Pour être autorisé à conclure que Têtre nécessaire d'où dérive l'existence du monde est la souveraine perfection, vous êtes obligé de poser en principe qu'il y a, à priori^ identité entre la nécessité et la perfection, que ce sont là deux idées logiquement inséparables. Vous voilà dès lors amené au troisième argument, celui de saint Anselme et de Descartes, qui est le nerf caché de toutes les autres preuves. Examinons donc cette identité prétendue, de la perfection et de l'existence, principe de l'argument ontologique.

Entre l'idée de perfection et Texistence il y a, disent saint Anselme, Descartes et Leibniz, le même rapport qu'entre le principe et la conséquence, comme entre le triangle et l'angle. — Sans doute, répond Kant, s'il existe un triangle, il aura pour attribut l'angle ; mais toute la question est de savoir si le sujet a été préalablement posé comme existant. De même, si la perfection existe, elle aura pour attribut l'existence nécessaire ; mais la question est précisément de savoir si la perfection existe en dehors de notre pensée. Comment passer de l'idée qui est dans notre entendement à l'objet qui est en dehors? Ce n'est point par un raisonnement logique que la pensée peut en quelque sorte sauter hors d'elle-même pour atteindre un objet supérieur à elle.

Les preuves purement physiques ou logiques de l'existence de Dieu ne sont donc, selon Kant, que des probabilités, non des démonstrations certaines. La perfection morale de Dieu n'est pas pour nous un objet de science théorique, mais un objet de croyance pratique. Encore l'idée de Dieu n'arrive-t-elle qu'à la fin : après avoir montré préalablement la nécessité du souverain bien pour la morale, puis la nécessité de Timmortalité personnelle pour le souverain bien, on montre enfin la nécessité d'un principe moral du monde pour l'immortalité personnelle. Tels sont les trois «c postulats de la morale, d et telle est la méthode par laquelle on doit les établir.

Eaot, appliquant lui-même cette méthode, oppose la théodicée fondée sur la morale ou c théologie morale v à la c théologie physique ou métaphysique » des anciennes écoles. Suivons- le dans la série de ses déductions.

Koiis devons travailler à la réalisation dn souverain bien, c'està-dire de l'harmonie parfaite entre la moralité et la félicité. Donc nous devons croire que cette harmonie est possible ; car, où disparaît le pouvoir, disparaît le devoir, et à l'impossible nul n'est tenu. C'est pourquoi la morale aboutit, selon Eant, à ce premier postulat : t Le souverain bien est possible, v

Ce postulat en entraîne un second. La vie présente ne suffit pas à réaliser le souverain bien, qui a pour éléments la sainteté et la félicité : elle ne suffit pas à réaUser la parfaite sainteté, que nous devons cependant vouloir ; elle ne suffit pas à réaliser la parfaite félicité, que nous devons cependant vouloir comme conséquence de la sainteté même. Il s'ensuit que la permanence de la personne morale après la mort est une condition du souverain bien : pour que le souverain bien existe, dit Eant, il faut que l'immortalité soit.

Le postulat de l'immortalité, à son tour, en entraine un troisième. Nous ne voyons dans les lois de la nature rien qui assure le triomphe final de la moralité et la permanence de la personne. La nature, telle que la science la connaît, ne semble pas régie par la loi morale, mais par des lois physiques qui en paraissent toutes différentes. Pour croire néanmoins que le dernier triomphe appartient à la loi morale, il faut supposer que la contradiction entre la nature et la moralité est apparente, que le principe commun de la nature et de la moralité assure d'avance l'harmonie finale de ces deux ordres aujourd'hui opposés. Cela revient à dire : — Pour que le souverain bien soit possible, il faut qu'il soit la fin suprême à laquelle tend et à laquelle atteindra l'univers. — Tel est le troisième postulat de la morale.

Reste une dernière question que Kant examine. — De quelle manière pouvons-nous nous représenter cette suprématie du souverain bien dans l'univers ? — L'esprit humain est ainsi fait, répond Kant, qu'il ne peut concevoir la finalité que comme l'action d'une volonté intelligente qui choisit des moyens en vue du bien. Nous sommes ainsi amenés à concevoir la fin suprême du monde, la moralité suprême, comme une volonté toute sage et toute puissante, mais pourtant analogue à la nôtre, c'est-à-dire comme un

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Dieu. Toutefois, ajoute Kant, ce n'est là qu'une hypothèse, la plus plausible de toutes ; ce n'est pas une certitude. Pourvu que la moralité soit la loi suprême et la fin suprême de l'univers, la morale est satisfaite : l'existence de Dieu n'est qu'un moyen de nous représenter et de nous figurer le triomphe de la moralité dans le monde. Nous ne savons donc pas si Dieu est ; mais nous voulons que Dieu soit (1), ou que tout se passe comme si Dieu était. Le vouloir ici devance le savoir, et c'est ce qui fait le caractère libre, désintéressé et divin de la moralité.

Ainsi, en résumé, « c'est un devoir de travailler de tout notre « pouvoir à réaliser le souverain bien ; il faut donc qu'il soit « possible ; par conséquent il est inévitable pour tout être raisonce nable dans le monde de supposer ce qui est nécessaire à la « possibilité objective du souverain bien. Cette supposition est <c aussi nécessaire que la loi morale, qui seule lui donne une « valeur. » Enfin, cette supposition aboutit aux conséquences suivantes : la volonté libre est immortelle, et la nature se mettra d'accord tôt ou tard avec la volonté libre, soit par l'action de ses lois cachées, soit, ce qui est plus plausible, par l'action d'une cause supérieure appelée Dieu.

Ici encore, la méthode nouvelle introduite par Kant renverse l'ordre antique des questions : ce n'est plus, comme autrefois, la morale qui se fonde sur la métaphysique ou la théologie ; c'est au contraire la métaphysique et la théologie qui se fondent sur la morale. La morale devient le vrai fondement de la philosophie, parce qu'elle est la science de ce que nous devons vouloir. Or, la seule certitude complète, encore une fois, a pour objet ce qui doit être voulu. Cette certitude, nous la faisons pour ainsi dire nous-mêmes par un acte de notre volonté libre : le devoir est une loi que nous nous imposons librement ; le doute ici est donc impossible, car il s'agit de ce que nous voulons. C'est là Je quid inconcussum vainement cherché par les métaphysiciens dans l'intelligence pure, que Montaigne appelait la faculté ratiocinante : notre inébranlable fondement ne se trouve que dans la volonté libre, et il se nomme le devoir.

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