‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 308 sur 358 · KANT. — CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE. LA MORALE · texte numérisé non relu

KANT. — CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE. LA MORALE

« l'inutilité ne peut rien ajouter ni rien ôter à cette valeur (1). » C'est que la bonne volonté, étant libre, ne doit rien qu'à ellemême, et étant raisonnable, se trouve d'accord avec toutes les autres volontés raisonnables et libres comme elle. Tel est le bien absolu : il n'est pas vraiment distinct de la personne, il est la personne même. Les « choses » ont une valeur relative, qui peut se calculer et se comparer ; la « personne » raisonnable et libre a une valeur inestimable et incomparable, qui peut trouver des êtres égaux à elle-même, à savoir les autres personnes, mais non quelque chose de supérieur.

Puisque la volonté libre et raisonnable a une valeur absolue, c'est elle qui est l'objet même de la loi morale. — Tu dois vouloir être libre et raisonnable — , telle est la loi. Il y a plus. La volonté libre et raisonnable est en même temps le sujet soumis à la loi, puisque c'est à elle que la loi s'adresse. La loi morale commande la liberté à la liberté même ; ou plutôt, c'est la liberté qui se commande de demeurer libre en face des obstacles extérieurs ; elle est donc sa fin à elle-même et se fait à elle-même sa loi ; par cette loi elle est vraiment libre. L'autorité et la liberté, le législateur et la loi, le sujet et l'objet, tout est donc ramené à l'unité. C'est ce que Kant appelle Vautonofnie. Au contraire, toute morale qui fait dépendre la liberté d'une fin autre que la liberté même est une doctrine d'esclavage et de soumission à une loi étrangère : c'est une hétéronomie.

Du caractère absolu de la volonté libre, Eant déduit la première formule de la loi morale : « Agis de telle sorte que tu traites toujours la volonté libre et raisonnable, c'est-à-dire l'humanité, en toi et en autrui, comme une fin et non comme un moyen. »

Les autres hommes sont doués comme nous de volontés libres et raisonnables ; ils doivent donc être pour nous des fins et jamais des moyens ; c'est pour cela que l'esclavage est si odieux sous toutes ses formes. L^'idéal dont la moralité poursuit la réalisation est donc une répubUque des volontés libres et raisonnables dans laquelle chacune serait pour les autres une fin. Les volontés, se prenant pour fin réciproquement, réaliseraient ce que Kant appelle c la république des fins, » c'est-à-dire une cité parfaitement libre et parfaitement unie, dans laquelle chacun

1 . Métaphysique des mœurs. Voir le passage en entier dans nos Extraits des Philosophes,

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serait à la fois, selon la profonde pensée de Rousseau, législateur et exécuteur de la loi, souverain et sujet.

C'est pourquoi, dit Kant, le devoir peut encore se formuler de la manière suivante : a Agis comme si tu étais législateur en même temps que sujet dans la république des volontés libres et raisonnables. »

CSomment distinguer dans la pratique, les actions qui sont conformes ou contraires à cet idéal? — Il y a pour cela, dit Kant, un moyen : c'est de voir si une action pourrait être érigée en loi universelle pour toutes les volontés raisonnables et libres : quand elle le peut, elle est bonne, quand elle ne le peut, elle est mauvaise. Par exemple, peut-on ériger en loi pour toutes les volontés raisonnables et libres de s'approprier les dépôts confiés par autrui? Non, car une telle loi, en prétendant constituer la possibilité des dépôts, les rendrait impossibles, et personne n'en voudrait plus faire. La mauvaise foi ne peut donc s'ériger en règle ; elle est au contraire une exception que l'égoïste fait à son profit, avec l'espoir que les autres ne l'imiteront pas. A ce signe se reconnaît l'injustice.

Par conséquent, nos actions, pour être justes, doivent avoir la généralité, l'universalité d'une loi applicable à la cité des êtres libres. De là une troisième traduction du devoir dans la formule suivante : — a Agis de telle sorte que la raison de ton action puisse être érigée en une loi universelle. »

On voit que, en résumé, toute la morale de Eant se ramène à ce précepte : — Respecte ta liberté et la liberté de tous les autres êtres ; car la liberté seule a une valeur absolue et est seule à ellemême sa fin : le resta n'est que moyen. En d'autres termes, la personne humaine est un objet de « respect absolu^ » en nous et chez les autres.

Le respect absolu de la personne est, selon Eant, \e fondement moral du droit comme il est celui du devoir.

Il y a deux sortes de législation : l'une morale^ qui est interne, l'autre juridique^ qui est externe. De la différence de ces deux législations naît la différence de la morale et du droit. Le droit proprement dit, comme objet de la législation civile et politique, ne s'applique qu'aux devoirs extérieurs, les seuls qui puissent être l'objet de la contrainte. Ainsi entendu, le droit est un rapport entre deux volontés, rapport tel qu'elles restent toutes les deux libres ; en d'autres termes, le droit est le respect mutuel des

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libertés. De là ce principe de tous les droits : — « Agis extérieurement de telle sorte que ta liberté puisse s'accorder avec la liberté de chacun suivant une loi générale de liberté pour

tous. »

Tout droit engendre, selon Kant, la faculté de contraindre. En effet, la contrainte qui écarte Tobstade à la liberté de tous est dle-môme conforme à cette liberté ; elle est donc conforme au dxoit« D'après cela, pour que la contrainte soit légitime, il faut qu'elle se concilie et avec la liberté de celui qui Temploiç et avec la liberté de celui contre qui elle est employée. Par exemple la contrainte du créancier s'accorde avec la liberté du débiteur qui y avait d'avance consenti, c'est pour ainsi dire le débiteur qui se contraint lui-môme. Ainsi subsiste jusque dans les voies de contrainte l'autonomie de la volonté.

Parmi les droits, un de ceux auxquels £ant attache le plus d'importance est celui de propriété. Gomment pouvons-nous posséder un objet, même quand nous n'en usons pas actuellement ? Telle est la question qu'il examine.

Tous les hommes, selon Eant, sont originairement en possession commune du sol et ont la volonté d'en faire usage ; mais, à cause du conflit des prétentions opposées, tout usage du sol commun serait impossible s'il n'y avait pas une répartition entre les divers individus. Or, cette répartition suppose des conventions mutuelles, qui supposent elles-mêmes l'état social. Donc, dans l'état de nature, la possession n'est que provisoire ; c'est seulement dans l'état social, par la sanction de la loi, qu'elle devient propriété définitive.

Le droit international, selon Eant^ repose sur les mêmes principes que le droit civil. Les nations sont, relativement l'une à l'autre, des personnes dont chacune est maltresse chez soi et doit garder son autonomie. Quant aux conflits, leur solution a lieu aujourd'hui par la guerre; mais l'état de guerre, c'est l'état de nature, et lorsque l'état de nature règne encore entre les nations, il règne encore par cela même entre les individus. Aussi, dit Kant, est-ce un devoir pour les individus et pour les peuples de sortir de cet état de nature, et de travailler à l'établissement de rapports juridiques entre les nations. L'établissement de la paix perpétuelle n'est pas seulement une chose désirable, mais un devoir qui, pour être aujourd'hui violé, n'en est pas moins obligatoire. De là le « Projet de paix perpétuelle^ y> écrit

par Eant^ et dont voici les conditions principales. 1* Nul État, grand ou petit, ne pourra être acquis par un autre, ni par conquête, ni par héritage, ni par échange, ni par vente ou donation ; 2o les armées permanentes cesseront d'exister avec le temps ; 3* toute intervention armée dans les affaires intérieures d'une nation est interdite ; 4* la constitution de chaque Etat doit être républicaine, parce que c'est la seule constitution qui résulte logiquement de ridée du contrat social, la seule qui respecte la liberté et l'égalité de tous les citoyens ; 5® le droit des gens sera fondé sur une confédération d'États indépendants et sur Talliance des peuples. L*assemblée fédérale réglera les différends entre les États, comme cela a lieu déjà dans la Confédération suisse.

Cet idéal de la paix est-il chimérique ? — Non, répond Eant, puisqu'il est obligatoire. — Sera-t-il réalisé de plus en plus avec le temps? — Oui, et cela, non •seulement par l'inévitable progrès du droit, mais par celui des intérêts mêmes. Les intérêts économiques finiront par rendre la guerre impossible. «La nature, dit Kant, garantit donc la paix perpétuelle par le mécanisme même des passions humaines. •

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