IV. - L'ART
Entre la science théorique et la morale pratique, l'art est un intermédiaire : Kant en expose les principes dans sa critique du jugement esthétique, La science a pour objet la vérité abstraite ; la morale, la bonté active ; l'art, la beauté, qui tient le milieu entre ces deux extrêmes.
On peut dire que, selon Kant, la beauté est la représentation symbolique de la moralité, et conséquemment de la liberté au moyen des formes de la vie. Les jugements et sentiments esthétiques sont essentiellement désintéressés et conséquemment libres de tout désir, de toute inclination sensible, de tout calcul d'utilité personnelle. L'objet beau, lui aussi, ne doit pas être un système artificiel de moyens en vue d'une fin réfléchie, un arrangement de parties habilement calculé : la vraie beauté n'est pas liée à un but^ mais libre et vivante.
Le beau se présente sous des formes déterminées et finies ; le sublime est Tinfini. Aussi, selon Kant, le sublime n'est pas vraiment dans la nature, mais dans la pensée qui la contemple ; car, dans la nature, il n'y a rien de si grand qui ne puisse, comparé
KANT. — L*ART ET LE JUGfiMENi* ESTHéxiQUE. 413
à autre chose, paraître infiniment petit, rien de si petit qui ne puisse paraître un monde. L'océan, par exemple, est un infini* ment grand ou un infiniment petit selon le point de comparaison : il ne parait donc sublime que par l'idée de Tinfini qu'il peut éveiller en nous et dout il nous offre le visible symbole.
De là les caractères particuliers qui appartiennent, selon Kant, au sentiment du sublime. Le sentiment du beau est une joie simple et non mélangée de tristesse ; celui du sublime est une joie mélancolique. Au premier moment, l'objet sublime nous semble terrible parce qu'il est infiniment supérieur à nous sous le rapport physique, et il en résulte une sorte d'angoisse ou de contraction de Tâme. Mais au second moment, nous dépassons l'objet à notre tour par notre pensée, nous l'anéantissons devant l'infinité véritable dont nous portons l'idée en nous. Ainsi, après avoir senti notre petitesse matérielle, nous acquérons le sentiment de notre grandeur morale, et nous éprouvons, à la fin, comme une satisfaction austère.
En résumé, d'après cette théorie du beau et du sublime, par laquelle Eant a renouvelé l'esthétique, comme il avait déjà renouvelé la philosophie entière, l'art ne fait que nous donner le sentiment de la vraie beauté et dé la vraie sublimité qui sont dans notre âme, et c'est là ce qui fait sa valeur morale. Gomme la science, comme la vertu, l'art a pour but de développer en nous la conscience de la liberté, dont Kant a fait le suprême objet de sa philosophie, ou, pour mieux dire, de toute vraie philosophie.