MAINE DE BIRAN
moi. OCi est la première certitude et le type de toutes les autres? Dans le moi conscient de lui-même. Revenons donc, dit Maine de Biran, à la vraie tradition française, à la tradition de Descartes, pour qui la philosophie avait son point de départ dans la conscience. Il est vrai que Descartes, après avoir posé en principe le sujet pensant, le cogito, revint bientôt à la vieille conception de la substance ou chose pensante, res cogitans^ et il rentra, ainsi dans les spéculations sur l'inconnu ; car de la chose pensante, de la substance pensante, nous ne savons rien : tout ce que nous savons, c'est que nous pensons. Mais il ne faut pas imiter sur ce point Descartes, qui fut encore trop rationaliste et idéaliste. La vraie méthode de la philosophie, dit Maine de Biran, c'est la réflexion^ c'est-à-dire l'acte par lequel le sujet pensant écarte de soi tous les phénomènes extérieurs ou intérieurs, toutes les conceptions métaphysiques et transcendantes, pour se saisir lui-même en sa vivante réalité. Observer les phénomènes, c'est pour ainsi dire rester à la surface de soi et la parcourir; réfléchir sur soi, c'est revenir de la circonférence aucentre intéi leur.
II. Par cette méthode de la réflexion spirituelle, que trouvonsnous en nous-mêmes ? Est-ce seulement la pensée ? — Non, dit Maine de Biran ; c'est l'action^ sans laquelle la pensée même n'existerait pas. Or, le vrai nom de l'action, c'est la volonté : — Je veux, donc je suis.
Toutefois, nous n'arrivons pas immédiatement à cette conscience du vouloir qui est notre vrai point de vue intérieur. Nous vivons à la fois de plusieurs vies : vie animale, vie humaine et vie divine, ou, en d'autres termes, vie sensible, vie intellectuelle et vie morale.
La vie inférieure est purement affective et représentative, c'està-dire que nous y sommes affectés agréablement ou désagréablement par les objets sans nous distinguer d'eux clairement, et sans faire autre chose que nous les représenter par l'imagination. Tel est l'animal, tel est l'enfant : c'est l'absorption du sujet dans l'objet.
La vie moyenne ou intellectuelle, qui est proprement la vie humaine, est la période de la pçrception proprement dite et de la réflexion. Nous percevons les objets par l'effort moteur, qui nous fait saisir leur résistance et, avec leur résistance, leur masse, leur forme, leur situation. Percevoir et mouvoir sont inséparables :
aussi les organes les plus soumis à ractivité motrice, comme la main docile à la volonté, comme l'œil que la volonté tourne et dirige, sont les organes les plus élevés de la perception. — A la perception claire des objets s'ajoute la réflexion claire du sujet sur lui-même. En imprimant un mouvement à nos organes nous saisissons, dans un contraste mutuel, Tefiort du moi et la résistance du non-moi ; par là le moi se trouve réfléchi sar lui-même et prend conscience de son activité en opposition avec
sa passivité.
L'effort est l'acte essentiel où se résume la vie intellectuelle et humaine. Maine de Biran soumet cet acte à une analyse originale, qu'il dirige principalement contre Hume. Selon ce dernier, nous n'avons aucune conscience d*ôtre cause motrice : nous sentons notre désir de mouvoir, puis le mouvement de nos organes : il n'y a là qu'une simple succession, et c'est seulement l'habitude qui produit en nous l'attente du mouvement après le désir du mouvement. Selon Maine de Biran, nous avons à la fois conscience de notre vouloir et de la résistance qu'il rencontre, c'est-à-dire de l'effort. L'effort implique deux termes : le moi qui se pose et le non-moi qui s'oppose à lui ; ces deux termes sont tt en connexion immédiate » dans notre conscience. De là vient l'idée de cause, que nous étendons ensuite par induction à l'univers pour en faire la loi de causalité.
On le voit, Maine de Biran semble confondre l'idée de cause en général avec celle de cause motrice en particulier, l'idée de volonté avec celle de force. Est-il bien vrai, pourrait-on lui demander, que la sensation de résistance soit immédiatement liée dans la conscience à la volonté de mouvoir ? Cette sensation n'est-elle pas plutôt une réponse des organes qui, malgré sa rapidité, suppose toute une série d'intermédiaires, de même que la réponse presque immédiate à une question par voie télégraphique? Chercher, avec Maine de Biran, la volonté dans l'action motrice, ce n*est pas la chercher à sa vraie source; confondre comme lui la cause avec la force, c'est confondre une idée claire avec une idée obscure, peut-être avec une pure entité. La vraie cause est la volonté qui se détermine elle-même, et la vraie volonté est la liberté qui agit non sur des organes, mais sur soi.
Maine de Biran, ayant absorbé la volonté dans l'effort moteur ou dans la force mécanique, y absorbe aussi le moi et la personnalité. Où l'effort commence, dit-il, le moi commence ; où l'effort finit, le moi finit. — Notre moi serait ainsi tout entier dans le