I. - PSYCHOLOGIE ANGLAISE
La psychologie des Anglais est tout expérimentale : elle prend pour objet les faits de conscience et leurs lois ; ce qu'est l'esprit en soi, elle fait profession de Tignorer, comme elle ignore ce qu'est la matière en soi. Du reste, elle ne se borne pas à une description superficielle, comme Técole écossaise ; elle s'efforce de ramener les faits intérieurs à un système et d'en montrer le développement. Son analyse est, pour ainsi dire, une généalogie des phénomènes intérieurs.
Le seul fait psychologique qui soit primitif et irréductible, selon l'école anglaise, c'est la sensation» L'idée n'est qu'une sensation continuée ou afiaiblie ; la volition n'est qu'un mouvement produit par la sensation dominante. La liberté, qui consisterait dans la puissance de se détern^iner soi-même, n'est qu*une entité : tout s'enchaîne en nous selon des lois de succession uniformes. La spontanéité et l'activité ne sont qu'apparentes et se ramènent à des sensations qui se suivent ; nous ne saisissons en nous aucune initiative, aucune puissance spontanée, aucune action proprement dite. Quand, par exemple, nous croyons apercevoir en nous une action motrice de nos organes, nous n'apercevons en réalité qu'une sensation de mouvement succédant à un sentiment de désir ; de même, quand nous croyons faire acte de volonté indépendante, nous n'apercevons en nous qu'un désir plus fort ou une idée plus puissante qui est suivie d'exécution. On reconnaît le sensualisme- de Hume, que reproduit Técole anglaise contemporaine.
De la sensation sort d'abord l'intelligence. Toute sensation, en effet, est la perception d'une différence qui se produit au sein de notre conscience : par exemple, sentir de la douleur, c'est percevoir une certaine différence entre l'état actuel et l'état précédent ; or, la conscience d'une différence est le premier fait intellectuel. Le second fait intellectuel est la perception d'une ressemblance, qui permet de classer les objets selon leurs analogies. Penser n'est autre chose, à l'origine, que sentir des différences et des ressem];)lances.
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Les ressemblances gui existent entre les sensations font que Tune s^associe à Tautre, et la loi la plus générale gui régit les fadto psychologigues, c'est cette association. La ressemblance, puis la contiguïté dans le temps ou dans l'espace, gui n'est elle-même gu'une forme de ressemblance, sont les causes de l'association entre les idées, ou plus généralement entre les faits intérieurs.
Quand deux sensations, comme celles du feu et de la brûlure, se sont mille fois succédées en nous, nous contractons l'habitude de concevoir la seconde après la première, et cette habitude est une attente. L'induction n'est autre chose au fond, selon Stuart Mill comme selon Hume, gue cette attente toute machinale.
Lorsgue nous avons bien démêlé, au moyen de l'expérimentation, les faits gui sont liés l'un à l'autre par un rapport de succession ou de simultanéité, les événements extérieurs confirment notre induction intérieure : en d'autres termes, la sensation attendue se produit. Pourguoi cette confirmation a-t-elle lieu? — C'est, selon l'école anglaise, gue la liaison des faits en dehors de nous est précisément ce gui a produit la liaison des idées en nous ; la seconde n'est gue la copie et le prolongement de la première. La nature, par des coups répétés, imprime en nous ce qui est en elle et nous façonne à son image, si bien gue les deux mécanismes, celui du cerveau et celui de l'univers, se mettant de plus en plus en harmonie, finissent par marcher d'accord. Cet accord constitue la science. Aux faits extérieurs répondent les représentations intérieures, aux séries de faits les séries de représentations; plus celles-là se répètent, plus celles-ci, se répétant aussi, deviennent immuables. La plus grande partie de nos idées est ainsi le résultat de perceptions répétées et accumulées à l'infini, « comme se « sont formés, dit M. Spencer, par l'entassement successif de zoo- « nites presgue imperceptibles, des îles et des continents entiers. » Si une habitude intellectuelle est très-forte, elle finit par devenir « organigue », c'est-à-dire gu'elle se fixe dans les organes, et y produit un mécanisme approprié gui fonctionne d'une manière automatigue. Or, tous les états organigues sont susceptibles d'une transmission héréditaire. L'individu transmet donc à sa postérité les organes de ses habitudes intellectuelles. Aussi renfermons-nous en nous-mêmes, dès notre naissance, les traces de l'expérience des générations : la science du passé est en quelgue sorte écrite à l'avance dans notre cerveau. Chague tête humaine est une espèce d'encyclopédie. C'est ce gui fait la fausseté de la
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doctrine des anciens sur la table rase^ et la vérité des doctrines qui admettent des éléments à priori dans la connaissance ; mais les formes ou cadres dont Kant a fait quelque chose de mystérieux sont simplement, selon Técole anglaise, un mécanisme reçu par hérédité des générations antérieures : ce sont des habitudes héréditaires, et conséquemment des instincts intellectuels.
Ces instincts, antérieurs à l'expérience de lïndividu, sont postérieurs à l'expérience de l'espèce, et on peut dire que chaque individu porte en lui-même l'espèce entière, sous la forme d'un mécanisme résultant des efforts accumulés de ses prédécesseurs. L*innéité métaphysique se trouve ainsi ramenée en quelque sorte à un fait historique : Vhérédité. L'hérédité, voilà le principe des connaissances universelles et nécessaires. Elle explique leur universalité, puisque aucun individu ne peut échapper à l'héritage de son espèce; elle explique leur nécessité, puisque cet héritage s'impose à l'individu comme une constitution toute faite et une sorte de tempérament intellectuel. Nous ne pouvons pas plus nous défaire de ce que Leibniz appelait les muscles intérieurs de la pensée, que nous ne pouvons nous défaire des muscles extérieinrs du corps.
Demande-t-on pourquoi, dans ces principes supérieurs de la pensée, nous ne trouvons pas seulement une universalité ou une nécessité relative à nous et subjective, mais encore une valeur indépendante de nous et objective ? Demande-t-on pourquoi la nature extérieure confirme et vérifie de plus en plus ces principes comme s'ils existaient universellement dans les choses et étaient nécessaires pour les choses mêmes? — La réponse est simple, à en croire M. Herbert Spencer. Si les principes de la pensée représentent fidèlement les choses, c'est qu'ils sont l'œuvre des choses elles-mêmes. Il s'est produit sous l'action des objets un ajustement de l'esprit à la nature. De là résulte, dans les instincts intellectuels et humains, cette infaillibilité plus grande encore que dans les Instincts sensitifs et animaux.
Toutefois, cet ajustement merveilleux de la pensée aux choses n'a pas été immédiatement atteint : il est le résultat d'une longue suite de progrès ; il est, selon le terme consacré, une évolution. C'est la loi d'hérédité qui fixe les résultats dans l'espèce ; c'est la loi d'évolution qui modifie les espèces mêmes. Grâce à ces deux lois, tout se conserve et tout s'accroît.
Cette évolution s'accomplit, selon M. Spencer, par le procédé
général de la sélection naturelle. Parmi les associations d'idées, celles qui sont le plus conformes aux associations mêmes des choses ont des chances de durée que les autres n'ont pas. L'erreur est une Pénélope qui, sans le vouloir, défait sans cesse la toile qu'elle a tissée. La vérité, au contraire, dans la lutte des idées pour la vie, l'emporte tôt ou tard. Mais combien on traverse de vérités provisoires avant d'arriver à la vérité définitive I Les instincts intellectuels les plus propres à la conservation de chaque espèce, sortes de vérités relatives et provisoires, se sont conservés eux-mêmes et accrus avec l'espèce. Tant qu'il ne s'agit que d'une espèce inférieure, ayant peu de relations avec le monde entier, comme le mollusque ou le ver de terre, l'instinct peut n'avoii* qu'une valeur très-restreinte et une infaillibilité en quelque sorte limitée aux besoins de l'espèce même ; mais il existe un genre d'êtres qui a des relations de plus en plus complexes et étendues avec le monde entier, l'espèce humaine. N'entrons-nous pas en relation avec les étoiles par le télescope, et avec l'infiniment petit par le microscope ? De tous les animaux, l'homme n'est-il pas celui qui se confond le plus avec la nature entière? 11 en résulte que les instincts intellectuels de l'homme finissent par exprimer les lois mêmes de la nature. Les démarches du poisson dans l'eau, pourrait-on dire, n'expriment que les lois de l'équilibre et du mouvement dans les liquides ; mais les démarches de la pensée humaine expriment les lois de l'équilibre et du progrès dans cet océan infini des choses qu'on nomme l'univers. En pensant, nous nous sentons soutenus par la nature même, nous nous sentons en harmonie avec le' tout, et de là vient notre confiance dans la valeur de nos idées, semblable à la confiance du rameur qui se sent poussé par le vent et porté par les flots.
Si cette doctrine contient une grande part de vérité et aide à comprendre le mécanisme par lequel nous acquérons la connaissance des choses extérieures, elle laisse pourtant en dehors d'elle deux idées de la plus haute importance, dont la possession ne saurait s'expliquer par une acquisition de ce genre : l'idée du moi et celle de l'absolu.
D'abord, la connaissance suppose la distinction du sujet et de l'objet, du moi et du non-moi ; comment expliquer cette distinction? Quel est le caractère différentiel qui nous fait distinguer en quelque sorte le mien et le tien dans notre com-