‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 71 sur 358 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Les Sophistes. Protagoras et Gorgias.

I. — Les professeurs de science et de rhétorique ou sophistes étaient devenus très-nombreux à la fin du v*" siècle. Sans former une secte pro-

firement dite, ils avaient une méthode et des doctrines analogues. La utte des sptèmes, frappante surtout à Athènes, vint détruire toute idée de vrai absolu ; les sophistes en conclurent que tout est vrai relativement pour qui sait le soutenir, et que rien n^est vrai absolument. -— IL Protagoras d'Abdère tire du sensualisme ionien les conséquences qu'il renferme. L'homme est la « mesure de toutes choses » par la sensation ; car les choses ne sont pour nous que comme elles nous apparaissent, c'est-à-dire comme nous les sentons. De là relativité universelle des pensées. — IIL Gorgias, de Léontium en Sicile, tire les conséquences sceptiques de l'idéalisme éléate. Rien n'existe ; ou, si quelque chose existe, il ne peut être connu ; ou s'il existe et est connu, il ne peut être exprimé. Telles sont les trois thèses de Gorgias. — IV. Après avoir substitué le relatif et le vraisemblable à l'absolu et au vrai dans la métaphysique, les sophistes substituent, dans la morale, le bien relatif, qui est Tagréable ou l'utile, au bien absolu. Dans la politiaue, ils remplacent l'idée absolue d'un droit quelconque par l'idée relative de la force. — La doctrine de l'universelle relativité fut un moment utile dans le développement de la philosophie grecque: les sophistes ramènent la pensée des objets au sujet et montrent que c'est la pensée elle-même qui doitêtre la mesure des choses. Mais ils ne voient dans la pensée que la sensation variable, au lieu d'y apercevoir la raison immuable, et, plus profondément encore, la volonté libre.

I. Les sophistes () ) recherchaient les jeunes gens riches et étaient recherchés par eux ; maîtres et élèves avaient le même but : le

1 . Le mot de sophiste signifie proprement celui qui fait profession M savoir (ffo^iÇofiae) et de communiquer son savoir aux autres ; le sophiste est le sage ou savant de profession, le professeur de sagesse. A Torigine, ce nom n'avait rien de déshonorant. On l'appliquait à tous les maîtres de musique^ c'est-à-dire à ceux qui enseignaient les arts des Muses et les sciences de Tépoque : rhétorique, astronomie, géographie, physique, etc.

Cette profession de savoir et d'enseigner la sagesse ne pouvait manquer d'exciter une certaine jalousie et une certaine défiance chez le peuple athénien. Les sophistes, d'ailleurs, avaient naturellement des idées

LES SOPHISTBS. — PROTAGORAS BT GORGUS. Ôl

succès. Le sophiste parlait pour être applaudi et payé, en vue de la gloire et de la clientèle. D'autre part, le disciple écoutait et payait, pour devenir, lui aussi, capable d'acquérir de la gloire, des honneurs, de la puissance ou de Targent. Réussir, tel était le but pratique et positif d'un tel enseignement.

Or, celui qui cherche le vrai pour l'utile s'apercevra tôt ou tard que le vraisemblable suffit à son but ; il reconnaîtra même que le faux surpasse parfois le vrai en utilité immédiate, pratique et politique. Nous sommes donc amenés à traduire l'œuvre du sophiste dans cette formule : Chercher le vrai relatif, ou le vraisemblable, ou même le faux, en vue de Yutile,

Outre le but que se proposent les sophistes, considérons le temps et le lieu où ils enseignent. Las diverses écoles philosophiques (le la Grèce avaient abouti à des résultats contradictoires, et c'est 'ians Athènes que se produisit pour ainsi dire la centralisation de toutes ces écoles. La lutte des doctrines vint détruire toute idée devrai absolu, et les sophistes ne purent manquer d'en conclure que tout est vrai, pour qui sait le soutenir, ou que rien n est vrai. Même décadence dans les croyances morales ou religieuses; même contradiction dans les doctrines politiques. C'est le règne des orateurs qui tournent et retournent à leur gré les passions populaires. Le bien et le mal, l'utile et le nuisible, deviennent aussi indiscernables que le vrai et le faux. L'absolu est proscrit de la politique et de la morale comme de la philosophie, et la parole prend la place de la pensée.

Le sophiste est donc, comme ledit Platon, celui qui détourne la dialectique de sa véritable fin, le bien, et de son véritable objet, le vrai, pour en faire un instrument de puissance, de fortune, et souvent de mensonge (1).

plas hardies que celles du vulgaire, et agitaient mille questions philosophiques, politiques ou religieuses. Peu à peu. le nom de sophiste prit un sens défavorable, analogue à celui qu'aurait le nom de philosopheur, si le mot était français.

Ce qui augmenta encore le, sentiment hostile aux sophistes, c'est qu'ils professaient pour de Targent. Les anciens Grecs voyaient quelque chose de honteux dans un pareil marché, de même que les Romains blâmaient ou citaient en justice les avocats qui acceptaient de l'argent pour leurs plaidoiries.

Les professeurs de sagesse étaient devenus très-nombreux dans la seconde moitié du V* siècle.

l. « Le sophiste, dit aussi Aristote, est celui qui gagne de l'argent au moyen d'une science apparente et non réelle (j^nu-KTiarra ành fonvoithn; qo^Iolç, ai)' ovx o5<nic). t Le sophiste, dit-il encore,' a les mêmes moyens que le dialecticien, mais il en abuse dans de mauvaises vues.

62 PHILOSOPHIE 6RBC0OB AYANT SOCliATfi.

II. Protagoras tire du sensualisme ionien les conséqaencesqfn'il renferme. II avait composé un livre sur la Vérité. C'est sans doute dans ce livre qu'il développait sa maxime favorite : c L*homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, pour la manière dont elles sont ; de celles qui ne sont pas, pour la manière dont elles ne sont pas. » Le sage, dit-il dans le dialogue de Platon, est comme le médecin de Tâme : il ne peut pas faire naître dans l'âme des pensées plus vraies, car tout ce qu'elle pense est vrai, mais il peut en faire naître de plus agréables et déplus utiles ; il guérit ainsi les âmes, tant celles des particuliers que celles des États, puisque, par la puissance de la parole, il leur procure des sensations ou des opinions utiles et bonnes (1). Protagoras ne semble pas s'être dissimulé qu'avec cette doctrine c'en est fait de la valeur universelle des propositions ; selon lui, sur toutes choses, les contraires peuvent être affirmés (2). Un orateur habile pourra donc donner aux plus mauvaises raisons l'apparence des meilleures, et elles seront les meilleures en effet, par cela même qu'elles apparaîtront telles.

III. En même temps que Protagoras poussait à ses extrêmes conséquences le sensualisme ionien, Gorgias déduisait des conclusions analogues de l'idéalisme italique.

Rien n'existe, dit-il ; si quelque chose existe, ce quelque chose ne peut être connu ; s'il existe et est connu, il ne peut être montré aux autres (3).

Telles sont les trois thèses de Gorgias. Elles nous font voir dans ce dernier une sorte de Zenon à rebours. Zenon montrait la nullité des apparences sensibles en comparaison de la vérité rationnelle ; Gorgias s'efforce de montrer la nullité des vérités rationnelles elles-mêmes et réduit tout à des apparences. Il fait donc servir les éléments de la doctrique éléatique à leur propre destruction. Et, en même temps, il paraît vouloir détruire toute affirmation d'existence, quelle qu'elle soit, à quelque objet qu'elle s'applique. Toute pensée est savoir, disait Protagoras ; aucune pensée n'est savoir, dit Gorgias. Propositions équivalentes : car, si toute pensée est savoir, le savoir se confond avec l'apparence; si nulle pensée n'est savoir, il ne reste encore que des apparences.

Le sophiste ionien et le sophiste italique, partis des extrémités

Page 1