INTRODUCTION. VII
veloppement le plus parfait, dans son achèvement, et par conséquent dans sa beauté : car la vraie nature d'un être c'est moins ce qu'il est en tel ou tel moment de la durée, que la fin à laquelle il tend. Est-ce chez les embryons ou les monstres qu'on doit chercher l'humanité, ou n'est-ce pas plutôt chez l'homme fait qui possède ses facultés en leur plénitude ? Il y a dans la pensée du philosophe un moment où elle atteint sa formé la plus haute et où elle se révèle en sa pure essence : c'est ce moment qu'il faut saisir au passage ; car l'instant où le philosophe semble soulevé au dessus de lui-même, c'est l'instant où il est vraiment lui-même. Comme ces moments où on se possède et où on arrive à manifester sa pensée sans ombre sont plus rares que les heures de médiocrité et de demi-lumière, c'est souvent dans quelques pages et dans quelques pensées achevées que le philosophe se révèle le mieux. Car il n'est pas facile de se soutenir longtemps au plus haut point qu'on puisse atteindre : combien il est plus aisé de retomber même au dessous de soi ! Cependant, c'est surtout vers ces rares élans de la pensée que l'historien tournera ses regards. 11 verra mieux les systèmes s'il les voit par ces grands côtés que par leurs petits : son interprétation, tout en reproduisant avec fidélité les traits du modèle historique, sera plus vraie en même temps qu'elle sera plus belle. Un peintre qui veut représenter un grand homme doit obtenir d'abord la ressemblance matérielle-, mais ce n'est pas tout: il doit atteindre, par l'expression, à la vraie ressemblance morale; pour cela, devra-fc-il représenter son modèle dans les moments de vulgarité et comme d'indifférence ? Ce serait choisir l'instant où l'homme intérieur est dominé par la fataUté extérieure et où sa liberté est voilée par la tyrannie des circonstances : il croirait peindre l'homme lui-même et ne représenterait que Taction des choses sur la personne. L'œuvre manquerait de fidélité en même temps qu'elle manquerait de beauté. Le peintre doit choisir, dans l'existence du grand homme, les beaux moments, qui sont aussi les vrais, où l'homme a une individualité, une pensée originale, une passion personnelle qui l'anime d'une vie propre, en un mot, un caractère. Ainsi doit faire l'historien à Tégard des génies philosophiques. Il doit chercher, à travers leurs œuvres, les plus frappantes manifestations de leur pensée propre. Dans la philosophie comme dans l'art, la grande critique n'est pas celle des défauts, mais celle des beautés.
De la méthode d'interprétation ainsi ôonçue, sort naturellement