Xénophon, Mém.,-!, iv
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choses avec un mélange d'ironie et de sérieux ; on ne savait jamais le fond de sa pensée. C'était, comme dit Platon, un effronté railleur, Socrate affectait l'ignorance ; mais on devinait assez qu'il se croyait plus sage que les autres. Et comment cette sagesse se traduisait-elle ? Par des théories étranges : -que personne n'est mauvais volontairement, que la science est identique à la vertu, que celui qui sait commander est le seul chef véritable, qu'il est ridicule de tirer au sort les magistrats, etc. Ajoutez le signe démonique et mille autres « nouveautés ». En outre, Socrate se servait contre les sophistes de leurs propres armes ; nous avons vu qu'il était réellement, dans bien des circonstances, un sophiste armé pour la bonne cause, un satyre déguisant un dieu. Le peuple voyait le satyre et iie voyait pas le dieu. Si ce personnage excentrique ne s'était pas attiré, de la part des Athéniens, un mélapge de moqueries et de respect, de défiance et de confiance, ce serait chose inexplicable.
C'est surtout lorsque Socrate était encore jeune, qu.'il dut sembler suspect à ses conteniporains. A cette époque, comme il le raconte lui-même dans lePhédon, il avait une curiosité universelle et une ardeur infatigable. Il méditait ou interrogeait les autres sur toutes choses et appliquait à tous les problèmes sa méthode de définition, de division par genres et d'indmUion. La physique et l'astronomie n'étaient pas exclues de ses recherches et de ses entretiens. Gomment donc aurait-on pu le distinguer de ces philosophes ou sophistes (c'était tout un aux yeux du peuple) qui recherchaient ce qui se passe dant le ciel ou soucia terre, et dont 1 orthodoxie était à bon droit suspectée ?
Aussi, lorsque Aristophane voulut ridiculiser les philosophes, les sophistes, les rhéteurs, tous les remueurs d'idées ou de phrases (le peuple ne distinguait pas), tous les propagateurs de doctrines nouvelles en fait de religion, d'éducation et de politique, Socrate se présenta à lui comme le plus connu des Athéniens, le plus bizarre dans ses mœurs et dans son langage, le plus hardi, le plus éloquent, et en même temps le plus comique des novateurs. En entendant Socrate, Aristophane dut se dire: - Le bon type de comédie ! le beau masque de sophiste ! -r- Peut-être Aristophane eut-il à subir, en sa qualité de poète, Tironie de Socrate ; peut-être fut'il mis à l'épreuve de la maïeutique comme tant d'autres, et conserva-t-il un mauvais souvenir de son accouchement laborieux. Ridiculisé par Socrate, il trouva naturel de le ridiculiser à son tour. Aux attaques contre les poètes, il répondit par une attaque
contre les philosophes, qu'il appela, suivant l'habitude, des sophistes.
C'est aussi en qualité de sophiste que Socrate fut accusé, vingt ans plus tard, par Mélitus, Anytus et Lycon, pour des raisons de pure politique.
L*an 399, Mélitus, principal accusateur, suspendit devant le portique de l'archonte- roi une accusation ainsi conçue : « Socrate est coupable d'injustice, d'abord pour ne pas adorer les dieux que la cité adore, et pour introduire de nouvelles divinités à lui ; ensuite, pour corrompre la jeunesse. Peine : la mort. »
Cette formule subsistait encore à Athènes au second siècle de l'ère chrétienne ; elle était conservée dans les archives du temple de Cybèle.
On le voit, c'est l'enseignement de Socrate que Mélitus accuse comme contraire à l'État. Socrate corrompt les jeunes gens au point de vue intellectuel et moral par l'enseignement de la dialectique, au point de vue politique par ses tendances à Tarislocratie, et au point de vue religieux par son incrédulité. Seulement, l'accusation politique est ici sous-entendue, à cause de l'amnistie jurée après la victoii*e de Thrasybule; on emploie les vagues expressions de a séduire la jeunesse. » Il n'en est pas moins vrai qu'au fond l'affaire est toute politique ; si la religion et l'enseignement de Socrate sont attaqués, c'est comme contraires à l'État et pouvant ramener de nouveaux malheurs.
Aussi est-ce devant un tribunal tout politique que l'affaire fut portée : celui des héliasteSy juges tirés au sort dans le peuple et désignés par la fève dont Socrate s'était tant moqué.
Le nombre des juges était, d'après Diogène, de 556 à peu près. Ainsi c'étaient quelques centaines de matelots et de marchands athéniens qui allaient juger la plus grande cause que l'antiquité eut jamais à débattre ; c'est devant eux que le métaphysicien Socrate avait à se défendre, chose aussi dijËûcile qu'il le serait aujourd'hui à un philosophe de défendre sa métaphysique devant un jury de cour d'assises.
Socrate ne prononça son apologie que pour obéir à la loi. « Athéniens, ne croyez pas que ce soit pour l'amour de moi que je me défends : c'est pour Vamour de vous, de peur qu'en me condamnant, vous n'offensiez le dieu dans le présent qu'il vous a fait... Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un parmi vous qui s'irritera contre moi, en se souvenant que, dans un péril beaucoup moins grand, il a conjuré et supplié les juges avec
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larmes, et que, pour exciter votre compassioa, il a fait paraître ses enfants, tous ses pai^ents et tous ses amis ; au lieu que je ne fais rien de tout cela, quoique, selon toute apparence, je coure le plus grand danger... Mais il me semble que la justice veut qu'on ne doive pas son salut à ses prières, qu'on ne supplie pas le juge, mais qu'on l'éclairé et le convainque ; car le juge ne siège pas ici pour sacrifier la justice au désir de plaire, mais pour la suivre religieusement... Si je vous fléchissais par mes prières et que je vous forçasse à violer votre serment, c'est alors que je vous enseignerais l'impiété, et en voulant me justifier, je prouverais contre moi-même que je ne crois point aux dieux. »
Socrate ne voyait dans ses accusateurs et dans ses juges que des gens qui se trompent ; se défendre, c'était les détromper, c'était faire une œuvre de simple dialectique ; chose bien difficile à accomplir dans l'espace de quelques heures. Socrate ne se flattait pas de ranojSaQier si rapidement les esprits à la vérité et à la justice. Sa dialectique avait besoin, pour produire tout son effet, d'une longue intimité, et même d'une sympathie préalable entre les âmes. Il enseignait en vivant, et non pas seulement en parlant. Toutes ces plaidoiries de rhéteurs ou de sophistes lui semblaient des paroles perdues, parce qu'elles sont comme abstraites de l'acj tion. De là sa répugnance à plaider sa cause. De là aussi ce méj lange d'ironie et d'indulgence à l'égard de ses juges, même de ses accusateurs ; il leur pardonne parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais ce sentiment d'indulgence ne provient pas d'une flamme de charité, comma le pardon du Christ à ses ennemis ; c'est moins un sentiment du cœur qu'un jugement de l'intelligence. Aussi ce jugement est-il mêlé d'une ironie parfois hautaine. Socrate voit la vérité et sourit de tous ces hommes qui prennent le faux pour le vrai ; il leur parle sans colère comme sans amour. 11 en résulte, non-seulement qu'il ne les convainc pas, mais qu'il ne les touche en aucune manière ; ou plutôt il les irrite par son calme dédaigneux. On sent qu'il se croit supérieur à ceux qui l'entourent, qa'il les juge au lieu d'être jugé, quil a pris son parti de ce qui doit en advenir, et qu'il se soumet d'avance à la logique des choses, avec la persuasion que tout ce qui est logique est bien.
Socrate ne fut donc point étonné en apprenant que le jury le déclarait coupable ; il s'étonna seulement de n'être condamné qu'à une majorité de quelques voix.
Ce fut assurément le ton de la défense qui amena la condamnation. Un discours simplement inoffensif eût amené l'acquittement.
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Après s'êtiv altiié, par un ton de dignité inflexible, le verdict de lulpabilité, Socrate s'attira de la même manière la sentence capitale. D'après la procédure athénienne, il devait déclarer luimême la peine dont il se croyait digne. La logique lui commandait de répondre comme il répondit. « Que mérite ma conduite? nnerécomiiense, si vous voulez être justes, et même une récompense qui puisse me convenir. Or, qu'est-ce qui peut convenir à un homme pauvre, votre bienfaiteur, qui a besoin de loisirs pour ne s'occuper qu'à vous donner des conseils utiles ? Il n'y a rien qui lui convienne plus, Athéniens, que d'être nourri dans le Prytanée ; et il le mérite bien plus que celui qui, aux jeux Olympiques, a remporté ie prix de la coujse à cheval, ou de la course des chars à deux ou à quatre chevaux ; car celui-ci ne vous rend heureux qu'en apparence : moi, je vous enseigne à l'être véritablement. » — Arrogance, dira-t-on. N'est-ce pas plutôt de la dignité ? Qu'on traduise de nos jours devant les tribuoftux un philosophe ou un politique pour avoir critiqué la religion d'État ou le gouvernement, et qu'on lui demande de se condamner luimême à la prison ou à l'amende ; le fera-t-il ? devra-t-il le faire? Si la modestie chrétienne est une belle vertu, la dignité philosophique a aussi sa grandeur. « Ayant la conscience que je n'ai jamais été injuste envers personne, je suis bien éloigné de vouloir l'être envers moi-même; d'avouer que je mérite une punition et de me condamner à quelque chose de semblable, et cela dans quelle crainte ? »
La demande d'être nourri au Prytanée dut être considérée par le jury comme une insulte et un défi adressés à l'autorité judiciaire. On crut devoir prouver qu'une telle faute ne se commet pas impunément. Si Socrate eût proposé, sans préambule, l'amende de trente mines, il y a lieu de croire que la majorité des dikastes Teût acceptée; mais, selon la triste habitude des politiques, on vou' hii faire vn exemple^ et la peine de mort fut prononcée; nou^ ignorons par combien de voix ; nous savons seulement qu'un assez grand nombre de jurés passèrent du côté des accusateurs.
Socrate ne changea pas pour cela de ton. — « Je m'en vai6 donc subir la mort à laquelle vous m'avez condamné ; et me^ accusateurs, l'iniquité et l'infamie à laquelle la vérité les con-damne. Pour moi, je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur- En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer^ et, selon moi, tout est pour le mieux, » Socrate persévère dan^ son optimisme et dans sa soumission à la Providence, quL