‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 84 sur 358 · PROCÈS, DÉFENSE ET MORT DE SOCRATË · texte numérisé non relu

PROCÈS, DÉFENSE ET MORT DE SOCRATË

'est pour lui qu'une dialectique divine appliquée aux choses amaines.

Se tournant alors vers ceux qui l'ont acquitté, Socrate s'entretient vec eux et leur ouvre son âme. Cette voix intérieure qui n'avait essé de se faire entendre à lui dans tout le cours de sa vie, pour î détourner de ce qu'il allait faire de mal, a gardé le silence en e jour suprême. Ce silence le confirme dans ses pensées d'optidisine ; il en conclut que ce qui lui arrive est un bien, et il se èlicite d'échapper à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, pour iona paraître bientôt devant la vraie justice.

« C'est pourquoi, soyez pleins d'espérance dans la mort, et ne pensez qu'à cette vérité, qu'il n'y a aucun mal pour l'homme de bien, ni pendant sa vie ni après sa mort, et que les dieux ne l'abandonnent jaûMÔs, Car ce qui m'arrive n'est point l'effet du hasard Aussi, je n'aiaucun ressentiment contre mes accusateurs, ni contre ceux qni'm'ont condamné, quoiç[ue leur intention n'ait pas éfé de me faire du bien et qu'ils n'aient cherché qu'à me nuire; en quoi j'aurais bien quelque raison de ine plaindre d'eux. » Mais Socrate sait que sa doctrine lui en enlève le droit, en faisant du vice une erreur. « Je ne leur ferai qu'une seule prière. Lorsque mes einfants seront grands, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose plus que la vertu, punissez-les en les tourmentant comme je vous ai tourmentés ; et s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient rien, faites -les rougir de leur insouciance et de leur présomption ; c'est ainsi que je me suis conduit avec vous. Si vous faites cela, moi et mes enfants nous n'aurons qu'à nous louer de votre justice. Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage ? Personne ne le sait, excepté Dieu. »

Ainsi se termine l'Apologie dans un acte de foi à la Providence. La raison ne veut pas que le bien moral soit séparé du bonheur, qu'il soit mal et bien tout ensemble, et qu'il enveloppe ainsi fin- lui-même une insoluble contradiction. Ayons donc foi dans la logique éternelle ; tôt ou tard, la raison et la science doivent triompher.

Le même esprit anime la réponse de Socrate à Criton, qui lui proposait de fuir. Comment Socrate, après avoir prêché le •t'spect des lois et le mépris de la mort, pourrait-il se contredire dans ses actes ? Comment pourrait-il être dialecticien en paroles

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saus l'être aussi dans la conduite ? « Ces principes que j'ai professés toute ma vie, je ne puis les abandonner parce qu'un malheur m'arrive : je les vois toujours du même œil ; ils me paraissent aussi puissants» aussi respectables qu'auparavant (1). » Qu'importe en effet ce qui se passe dans la région inférieure des sens? La même lumière brille toujours dans la région de rintelligence. L'œil voit les objets de la même manière, qulls nous blessent ou qu'ils ne nous blessent pas ; ainsi la raison conserve sa vision uniforme de la vérité.

« Si tu n'as pas de meilleurs principes à me faire connaître, sache bien que tu ne m'ébranleras pas, quand la multitude irritée, pour m'épouvanter comme un enfant, me présenterait des images plus affreuses encore que celles dont elle m'environne, les fers, la misère, la mort Ce n'est pas d'aujourd'hui

que j*ai pour principe de n'écouter en moi d'autre voix que celle de la raison. »

Or, la raison le déclare, c'est un devoir absolu de n'être jamais injuste. La raison ne met aucune restriction à ce devoir ; elle le détermine universellement, xaOôXou. Il faut donc être juste, même envers ceux qui sont injustes à notre égard. Les lois de la patrie nous frappent injustement ; respectons-les. « Ne repoussons pas sans dignité l'injustice par l'injustice, le mal par le mal (2). » Ce serait là de la mauvaise dialectique et par conséquent de la mauvaise morale ; car on ne réfute pas le faux ^r le faux, mais par le vrai^ et on ne détruit pas le mal par le mal, mais par le bien. Si les Lois et la Patrie nous apparaissaient, elles nous reprocheraient justement de les violer.

« Laissons donc cette discussion, mon cher Criton, et marchons sans rien craindre où Dieu nous conduit. » Ce mot est dans la bouche de Socrate comme un fiât voluntas, parti de l'intelligence encore plus que du cœur.

Les doctrines métaphysiques et les arguments principaux du P/iédon sur la vie future appartiennent sans doute à Platon plutôt qu'à Socrate ; pourtant il est fort probable que ce dernier, sur le point de mourir, s'entretint de la mort même et de l'immortalité. 11 est presque impossible que ce sujet ne se soit pas imposé à lui par la force des circonstances.

Ce qui est également historique dans le Phédon^ c'est le por-

l. Platon, Criton, 3. Platon, Criton., 37.

PROGÂS, DÂFBNSE BT MORT DE SOCRÀTB. 81

trait moral de Socrate ; ce sont tous les sentiments que le disciple attribue à son maître. Courageux et doux tout ensemble, Socrate se montre indulgent envers ses ennemis ; il ne les accuse pas, il les comprend. Il a pour ainsi dire trouvé leur définition par la méthode qu'indique le quatrième livre des Mémorables^ et cela sufiBt pour le satisfaire. Même calme à l'égard de la mort qui le menace ; il a trouvé aussi le sens rationnel de cette mort : elle est un bien pour la cause qu'il représente, et elle est un bien pour lui-môme.

A cette sérénité de Tintelligence se mêle, sur la fin de l'entretien, quelque chose d'attendri qui vient du cœur.

Quand Socrate se fut baigné pour épargner aux femmes la peine de laver un cadavre, on lui amena ses trois enfants, deux en bas âge et un qui était déjà assez grand ; on fit entrer Xantippe et plusieurs parentes. Socrate leur parla quelque temps et les fit ensuite se retirer. Le serviteur des Onze parut bientôt : « Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire les mêmes reproches qu'aux autres condamnés. Dès que je viens les avertir, par Tordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent ; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux elle meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment, je suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi; mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t'annoncer; tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. » — En même temps il se détourna en fondant en larmes et se retira. « Voyez, dit Socrate en se tournant vers ses amis, quelle honnêteté dans cet homme I Tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et s'est entretenu avec moi : c'était le meilleur des hommes; et maintenant, comme il me pleure sincèrement ! Mais allons, Cri ton ! obéissons-lui de bonne grâce... » — Quand ou lui tendit la coupe, Socrate la prit sans manifester d'émotion, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant cet homme <l'un œil ferme et assuré, comme d'ordinaire : « Dis-moi, est-il

I permis de répandre un peu de ce breuvage pour en faire une 'j libation ? — Socrate, nous n'en broyons que ce qu'il est nécessaire d*en boire. — J'entends, dit Socrate, mais au moins il

II est permis de faire ses prières aux Dieux, afin qu'ils bénissent uotre voyage et le rendent heureux ; c'est ce que je leur de^ ïûande ; puissent-ils exaucer mes vœux ! » — Après avoir dit

cela, il porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une trangiilliité merveilleuse (1). »

Les sanglots éclatèrent. Socrate seul, toujours maître de luimême : « Que faites-vous ? dit-il, ô mes bons amis. N'était ce pas pour éviter de pareilles scènes que j'avais renvoyé les femmes ? car j'avais toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos et montrez plus de fermeté. »

Ses dernières paroles furent, d'après Platon: « Nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas, Criton, d'acquitter cette dette. > Paroles qui semblent une allusion symbolique à la mort, cette guérison de la vie.

On le voit, les doctrines qui avaient soutenu Socrate pendant tout le cours de son existence, et qui, eu s'exaltant de plus en plus, l'avaient compromis auprès de ses concitoyens, le soutinrent jusqu'à ses derniers instants : il mourut comme il avait vécu, dans la foi à la Providence et à la toute-puissante vérité.

Quand le sacrifice fut accompli, les Athéniens repentants pleurèrent-ils la victime qu'ils avaient immolée à leur politique et à leurs dieux ? C'est ce qu'ont affirmé plusieurs auteurs anciens (2). Cependant, d'après le ton des Mémorables de Xénophon, il y a tout lieu de présumer que la mémoire de Socrate était encore impopulaire à Athènes quand ce recueil fut composé. Platon quitta la ville immédiatement après la mort de son maître et resta absent plusieurs années ; la plupart de ses Dialogues ont un but apologétique et disculpent Socrate. Un demisiècle plus tard, l'orateur Eschine applaudissait à la mort de Socrate, qu'il appelait sophiste. La critique moderne a donc eu raison de réduire à leur juste valeur les prétendus regrets des Athéniens.

Les Athéniens crurent avoir raffermi, par cette condamnation, la religion nationale et la démocratie. Au fait, quels que fussent

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