PLATON. DIALECTIQUE DES ACTIONS
en opposition avec celles des autres hommes. Le vice est en lutte et avec la vertu et avec le vice ; mais la vertu elle-même n'est jamais l'ennemie de la vertu. Ma science peut-elle nuire à la vôtre? non, car elle conçoit la même vérité et le même bien. Ma force d'âme est-elle un obstacle à votre force d'âme ? non, car elles sont au service du même bien. Ma tempérance, enfin, en modérant mes passions, peut-elle provoquer les vôtres? non, car la même loi du bien règle et apaise nos passions. Ainsi, par la justice, l'ordre règne dans l'individu et dans TÉtat.
Il en est de même de Tamour. L'harmonie intérieure que
Platon appelle la justice n'établit-elle pas entre nos facultés un
lien commun, qui les attache toutes au bien et par là les attache
Tune à l'autre? Donnez à tous les hommes, avec la même
justice, le même amour du bien, et ils s'aimeront entre eux.
La même lumière éclairera leurs esprits et échauffera leurs
âmes. Une des conséquences les plus admirables du platonisme,
c'est que l'être le meilleur en soi est aussi le meilleur pour les
autres. La bonté intrinsèque de l'homme consiste à aimer le
bien dans toute son universalité ; mais, si l'homme possède cet
amour., ne s'en suit-il pas qu'il aimera le bien de ses semblables,
qu'il aimera ses semblables eux-mêmes, qu'il sera bon pour eux,
ou bienveillant? La justice enveloppe donc la bienfaisance et ne
forme qu'un tout avec elle. Aussi ne faut-il pas dire que la justice
consiste à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis. N'est-il
pas contradictoire que celui qui en toute chose a pour but le bien,
--et non tel ou tel bien, mais le bien universel — , puisse faire
du mal à un autre homme (1) ? Il ne lui convient même pas de
rendre à ses semblables le mal pour le mal, quelque injustice
qu'il en ait reçue. Ou8l àStxoufovov âvraSixccv (2).
La justice, qui produit l'amour, produit aussi la vraie puissance, en ramenant à une direction commune toutes les forces de l'âme. L'homme juste est « un avec lui-même » ; l'homme injuste, au contraire, loin d'être un, est plutôt une multiplicité de partis (3). De même, dans l'État, la puissance se mesure à la justice. Là où règne l'opposition, les forces se limitent et se contrarient ; là où règne l'ordre, toutes les forces réunies tendent au même but avec une irrésistible énergie.
l. Rép., 1,25.
t Oriton, 150.