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Politique, ill, XI, IX, IX

132 PHILOSOPHIE GnECQUE.

L'amitié, c'est-à-dire la faculté d'aimer, étant le principe de toutes les affections, produit l'attachement que l'homme éprouve naturellement pour Thomme, et auquel Aristote donne le beau nom de philanthropie. Supposez les hommes unis par une amitié parfaite, — comme celle qu'on appellera plus tard fraternité, — ils n'auraient plus besoin de la justice; mais en les supposant justes, ils auront encore besoin de l'amitié. La perfection de la vie sociale est dans la justice jointe à l'amitié.

La justice n'est plus pour Aristote, comme pour Platon, la vertu en général, mais cette vertu sociale qui consiste à respecter le bien d'autrui. € La justice, dit Aristote avec énergie, c'est le bien d'autrui ». Quoi de plus beau que cette vertu î Ni l'astre du soir, ni l'étoile du matin n'inspirent autant d'admiration.

Les rapports de justice entre les hommes peuvent être de deux sortes : tantôt il s'agit d'échange, tantôt de distribution. Dans un contrat de vente, par exemple, il y a échange d'une valeur contre une autre. Quelle est alors la règle de la justice? C'est que les valeurs échangées soient égales. Il n'y a ici aucune considération de personne, de rang, de mérite, de caractère : on laisse de côté les personnes pour ne s'occuper que des choses, et les choses échangées doivent être équivalentes. C'est là ce qu Aristote appelle la justice d'échange ou justice commutative {commu^ tare, échanger).

Quand il s'agit, non plus d'échanger, mais de distribuer des biens entre des personnes selon leur mérite, la règle n'est plus la même. Il y a alors quatre termes à considérer, les deux choses et les deux personnes. La justice, en ce cas, veut que la première part soit au mérite de la première personne comme la seconde part est au mérite de la seconde personne : en d'autres termes, la justice consiste ici dans une proportion ou dans un milieu géométrique. Les parts ne sont plus absolument égales, mais proportionnellement égales, et on rétablit ainsi par l'inégalité même l'égalité que la justice réclame. C'est ce qu'Aristote appelle la justice de distribution ou justice dislributive.

Cette distinction des deux justices, outre son originalité, a de l'importance. Dans la politique, par exemple, le gouvernement ne doit point prétendre à réaliser l'idéal de la justice distribu tive, car alors il se constituerait arbitrairement et despotiquement juge de la valeur des personnes ; la justice que l'État doit faire respecter parie moyen des lois est la justice d'échange, qui doit présider

MORALE ET POLITIQUE d'aBISTCTE. 133

à tout conlrat. Encore faut-il faire ici une distinction importante : la loi ne peut exiger que les objets échangés soient en eux-mêmes de valeur égale, mais que les contractants, après avoir eux-mêmes déterminé par un libre débat les deux valeurs qu'ils croient égales, observent chacun leur promesse.

Aristote a négligé de faire ces distinctions, et comme presque tous les philosophes de Tantiquité, il a donné plutôt des règles de justesse dans l'échange ou dans la distribution des choses, que des règles de justice dans les rapports des personnes. C'est que la vraie justice n'est fondée ni sur Tégalité matérielle des clioses, ni sur la proportionnalité du mérite intellectuel ou moral des personnes, mais sur l'égalité des libertés, qui constitue le droit. Il y a justice si ma liberté, dans un contrat, est égale à la iT'ôtre : quand même les objets échangés seraient vraiment de valeur inégale, l'échange est juste si j'accepte avec pleine liberté ce que vous m'offrez avec pleine liberté. Telle est la véritable justice que la philosophie moderne appelle justice contractuelle, ou égalité des libertés entre les contractants (1). Tout en se rapprochant de cette conception moderne, Aristote est encore trop préoccupé, soit des objets matériels, soit des qualités de la per* sonne, qui ne sont pas la personne même dans sa liberté.

Après avoir montré que la justice, comme les autres vertus pratiques, doit être un milieu entre les extrêmes, Aristote montre que la justice elle-même ne doit pas être poussée à une rigueur excessive; sans quoi le souverain droit deviendrait une souveraine injustice. De là sa belle distinction entre la justice stricte et Véguiêé. La justice étroite ou stricte est rigoureusement conforme à la lettre de la loi ; mais, comme une loi est une formule abstraite et générale, qui ne se plie point à tous les cas, une application trop stricte de la loi peut être injuste. L'équité doit alors corriger l'injustice de la justice étroite. La justice stricte est semblable h, une règle de fer, qui ne donne qu'une mesure inflexible ; l'équité est semblable à la règle de plomb dont se servaient les Lesbiens, et qui, se pliant aux accidents de la pierre, en suivait les formes et les contours.

III. Politique. — La Politique d'Aristote est un des plus grands chefs-d'œuvre de Tantiquité et même de tous les temps. PlatoUi

\. Voir notre Idée moderne du droit.

134 i»HILOSOPHIE GRECQUE.

génie idéaliste, procédait par constructioa et aimait à faire des plans de républiques : c'était un architecte politique* Âristote, génie observateur, procède par l'expérience et cherche à découvrir les lois générales des États: c'est un naturaliste. Il ne faut cependant pas exagérer les difTérences. Platon et Aristote partagent en commun plusieurs préjugés de l'antiquité tout entière : ils confondent tous les deux la politique et la morale ; pour l'un comme pour l'autre, la politique est une science pratique qui enseigne k rendre les hommes vertueux et heureux : c'est la science de l'éducation par l'Etat. De là ils concluent l'un et l'autre que le citoyen appartient entièrement à l'État; Aristote rejette, comme Platon, la liberté individuelle dans la disposition de la propriété et dans la vie de famille. Enfin , plaçant tous les deux le souverain bien dans la contemplation scientifique, ils sont conduits à regarder la pratique de la vertu comme inséparable du loisir, et les travaux mécaniques comme inconciliables avec la pratique de la vertu parfaite ; en conséquence, ils refusent les droits de citoyen aux agriculteurs, aux commerçants, aux ouvriers, et établissent la liberté des uns sur l'esclavage des autres (1). Mais ces points communs à Platon et à Aristote sont aussi communs à tous les politiques de l'antiquité : c'est ce qu'ils ont reçu du milieu où ils vivaient.

Dans ce qui leur est vraiment personnel, Platon et Aristote se séparent : l'un est autoritaire, l'autre, relativement à son époque, est libéral; l'un penche vers l'utopie, l'autre est un esprit pratique en même temps qu'un profond penseur.

Aristote définit TEtat : une réunion d'hommes libres et égaux. Platon concevait l'État comme une sorte de substance idéale, dont les individus ne seraient que les accidents ; car pour lui, ce qui est individuel est méprisable, et ce qui est général a seul une réalité» Pour Aristote au contraire, qui rejette ici avec raison la théorie des Idées, l'État n'est pas une unité véritable, mais une association d'individus spécifiquement difi'érents.

Aussi réfute-t-il avec force les théories communistes de Platon sur la famille et sur la propriété. Gréer une seule famille sur les ruines de toutes les familles particulières, ce serait supprimer, dit-il, les affections certaines sans en créer de nouvelles. Si les mille enfants de la cité appartiennent à tous les citoyens, tous sa soucieront également peu de ces enfants. Il n'y a d'aHectioiia

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