Epictète, Dissatations, HT, 3. Il, IG
nière inexacte et la nature idéale de la liberté et la nature essentielle de la moralité.
Qu'est-ce en effets à y regarder de plus près, qae la liberté idéale des Stoïciens? Bst-ce une véritable indépendance de la volonté se déterminant elle-même et par elle-même? Non ; car l'homme ne saurait, d'après eux, se flatter de rien changer au destin, qui est la loi universelle. Quel moyen reste donc pour échapper à la nécessité des choses ? S'identifier à elle. En effet, tant que la nécessité demeure extérieure à la raison et ne s'en fait pas accepter, elle est une contrainte et une servitude ; mais si le sage, par sa raison, comprend la raison nécessaire des choses, et si, par sa volonté, il se confond avec la volonté qui produit tout, ne cesset-il pas d'être esclave pour partager l'empire de l'univers, et ne devient-il pas libre comme Dieu même? La nécessité comprise et voulue, c'est la liberté.
Par là, sans doute, les Stoïciens ont bien montré que la liberté et la nécessité se concilient dans une notion supérieure ; mais, au lieu de subordonner la nécessité à la liberté, c'est encore la nécessité qu'ils ont placée à l'origine des choses. Or la vraie liberté ne consiste pas à consentir au destin, mais au contraire à n'y pas consentir et à le modifier.
Les Stoïciens n'en ont pas moins agrandi l'individualité humaine, et ils ont fait reposer le titre d'homme non sur le droit de cité, mais sur la liberté et la raison. Aussi, en même temps qu'ils comprenaient mieux la dignité de l'individu, ils comprenaient mieux Tuniversalité de la vérité morale : l'idée du bien devenait ainsi à la fois mieux déterminée et plus large«
Vivre conformément à sa nature, c'est vivre conformément à sa raison et par cela même à sa vraie volonté, puisque la volonté libre se confond avec la volonté raisonnable ; mais la raison qui est en nous, qui est nous-mêmes, est aussi autre chose que nousmêmes. La raison, en effet, est une et identique dans la diversité des personnes. L'action conforme à la raison acquiert donc un caractère universel : elle dépasse de l'infini la sphère de Tégoïsme particulier et se confond avec l'intérêt de tous. Il en résulte la doctrine de la fraternité humaine, déjà en germe dans Platon. La raison est la même chez les différents hommes ; tous en ont leur part et tous l'ont tout entière. Â ce titre, plus de distinction parmi eux : ils sont hommes parla raison, ils sont égaux comme hommes. L'identité du bien et de la raison, plaçant l'homme au-dessus des événements extérieurs, mettant toute sa valeur et
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toute sa félicité en lui-même, fait disparaître les différences de race, de nationalité, de condition sociale, et consacre avec Tunité du genre humain l'égalité de tous les hommes devant la loi morale. La bienveillance, complétant la justice, relie les membres de la société par ce grand et noble amour que Gicéron, s'inspirant du Stoïcisme, appelait déjà charité^ caritas generis humanû La, notion du bien reçoit une extension sans cesse croissante : ce n^est plus ni l'intérêt particulier, ni l'intérêt national ; c'est l'intérêt de Thumanité et de la république universelle, a Je suis citoyen du monde, disait déjà Gicéron : Civis sum toHus mundL * Ce cosmopolitisme était commun à tous les Stoïciens, Non-seulement les hommes, mais encore tous les êtres, forment une même famille et comme les membres d*un même corps« La raison n*est pas seulement humaine, quelle que soit la généralité qu'on donne à ce mot : elle circule dans l'univers. De là un troisième sens de la maxime stoïcienne : Agis confor** mément à la nature tout entière (1), et que ta vie soit mêlée h celle du tout, toti mundo te insère, c 0 monde, disait Marc i Aurèle, j'aime ce que tu aimes. Donne-moi ce que tu veux ; € reprends-moi ce que tu récuses. Tout ce qui t'accommode m'ac«^ « commode moi-même. Tout vient de toi ; tout est en toi ; tout « i-entre en toi. Un personnage de théâtre dit : Bien-aimée cité c de Gécrops ! et moi, ne dirai-je point : Bien-aimée cité de € Jupiter I » Â cette hauteur, le sage est vraiment libre, parce qu'il ne fait plus qu'un avec l'universelle nécessité qui produit toutes choses.
Sur ce même principe de la raison qui constitue à la fois l'homme et l'univers, le Stoïcisme établit sa théorie du droit naturel. Ge sont les Stoïciens qui dégagèrent les premiers l'idée d'un droit inhérent à l'homme par cela seul qu'il est homme, indépendamment de la cité et de la religion. Ge droit, ils le firent reposer sur sa qualité d'être raisonnable. La science du droit, dit dans le premier livre du De legibus Gicéron s'inspirant du Stoïcisme, ne se tire pas des édits des préteurs ou de la loi des Douze tables, mais du fond même de la philosophie : ex intima philosophid ; or, la philosophie nous apprend qu'il y a dans tous les hommes une raison commune : cette raison est la loi. G'est la loi non écrite dont parlait Socrate, qui est née avec nous et en nous, que