LA PROCESSION DANS LK MONDE
« Tant qu'elle contemple rintelligence, elle jouit assurément <c d*un noble et magnifique spectacle, mais elle ne possède pas cr encore pleinement ce qu'elle cherche. Tel est un visage qui ne <r peut attirer les regards malgré sa beauté, parce qu*il y manque « le charme de la grâce. Le beau est en effet plutôt ce quelque c chose qui resplendit dans la proportion que la proportion « même, et c'est là proprement ce qui se fait aimer. Pourquoi la c beauté briUe-t-elle de tout son éclat sur la face d'un vivant, et « n'en voit-on après la mort que le vestige, alors même que les « chairs et les traits ne sont pas encore altérés 7 Pourquoi, entre a plusieurs statues, les plus vivantes paraissent-elles plus belles c que d'autres mieux proportionnées? Pourquoi un animal vivant « est-il plus beau qu'un animal en peinture, ce dernier eût-il « d'ailleurs une forme plus parfaite? C*est que la forme vivante i nous paraît plus désirable, c'est qu'elle a une âme, c'est qu^elle a est plus conforme au Bien ; c'est enfin que l'âme est colorée « par la lumière du Bien, qu'éclairée par lui elle en est comme « plus éveillée et plus légère, et qu'à son tour elle allège, elle « éveille et fait participer du Bien, autant qu'il en est capable, le « corps dans lequel elle réside (t). s
Rien d'incomplet ne peut nous sufilre : unis en partie au Bien, nous voulons le tout. Aussi, au-dessus des joies tranquilles de l'art que procure la contemplation du beau, il y a cette inquiétude de l'âme, ce sentiment de l'infini et du sublime, qui nous arrache à nous-mêmes, au monde extérieur, et jusqu'au monde intelligible. Notre vraie patrie est l'Unité suprême ou la plénitude du Bien, a Fuyons, fuyons dans cette chère patrie I — Mais comment a fuir ? comment échapper ? — se demande Ulysse dans cette ad- « mirable allégorie qui nous le représente échappant à tout prix « à l'empire magique de Circé ou de Galypso, sans que le plaisir « des yeux ni le spectacle des beautés corporelles puisse le rete- « nir sur ces bords enchantés. Notre patrie, notre père à nous € sont aux lieux que nous avons quittés. Gomment y revenir ? « Nos pieds sont impuissants pour nous y conduire ; ils ne saua raient que nous transporter d*un coin de la terre à l'autre. Pour « revoir cette chère patrie, il n'est besoin que d'ouvrir les yeux « de l'âme en fermant les yeux du corps (2). »
t. VI. VIT. 22.