‹ Histoire de la philosophieChapitre 149 sur 397 · PREMIÉRB PÉRIODE DE LA SGOLASTIQUB. — SAINT ANSELME · texte numérisé non relu

PREMIÉRB PÉRIODE DE LA SGOLASTIQUB. — SAINT ANSELME

Eo outre, saint Anselme a attaché son nom à la prétendue preuve de l'existence de Dieu fondée sur le principe de contradiction, ou pi-euve ontologique. Il s'efforce de démontrer que la négation de Dieu est une pensée qui se contredit, c L'insensé lui- « même est obligé de convenir qu'il a dans son intelligence l'i- « dée d'un être au-dessus duquel on ne saurait rien imaginer « de plus grand, parce que, lorsqu'il entend énoncer cette pensée, a il la comprend, et que tout ce que l'on comprend est dans « rintelligence. Or, sans aucun doute, cet objet au-dessus duquel « on ne peut rien comprendre n'est pas dans Tinteiligence seule ; « car, s'il n'était que dans Vinielligence (in intellectu), on pour- « rait au moins supposer qu*il est aussi dans la réalité (in re) : « nouvelle condition qui constituerait un âtre plus grand que « celui qui n'a d'existence que dans la pure et simple pensée. Si a donc cet objet au-dessus duquel il n'est rien existait seulement « dans l'intelligence, il serait cependant tel qu'il y aurait quelque a chose au-dessus de lui, conclusion qui ne saurait être légi- « time. Il existe donc certainement un être au^^dessus duquel on « ne peut rien concevoir, ni dans la pensée, ni dans la réa* t lité. j>

Un moine de Marmoutiers, Gaunilon, combattit l'argument de

consiste à les déduire tous de la dcfiDÎtion même éc Dieu, de telle sorte qu'ils rentrent l'un daos Tautre et tous daos la suprême unité.

Telle est la doctrioe exposée par saint Auselme dans son Monologium sive exemplum mediiandi de ratione fidei : MonoIoRue, ou exemple de la manière dont on peut méditer sur les raisons de sa foi.

Le second ouvrage est intitulé Froslogium seu Fides quBsrens intellectum: Allocution, ou la Foi cherchant rintelligence. — Ici encore, saint Anselme cherchait à démontrer rationnellement Texistence de Dieu. Le désir de cette démonstration le poursuivait sans cesse et obsédait son esprit jusque dans les moments solennels du culte.

C'e?t dans le Froslogium (p. 13, v. 1) que se rencontre l'argument auquel le nom de saint Anselme demeure attaché, et qui est connu sou.^ le nom de preuve ontologique. La conception platonicienne de Dieu comme d'une suprême unité oans laquelle tout vient s'idenlifler et où la pensée et Têtre ue font plus qu'un, devait amener saint Anselme à croire que la possibilité et la réalité, c'est à dire l'existence dans la pensée {in intellectu) et l'exislenee dans l.i réalité (m re), sont absolument inséparables dans ia notion de Dieu 11 pense que toutes nos notions aboutissent à une notion suprême où toute distinction du possible et du réel s'évanouit. Dès lors, il devient contradictoire aux yeux de saint Anselme, quand on parle de cette notion dernière, d'ajouter qu'elle exprime une simple possibilité sans réalité : car c'est dire alors tout à la fois que Ton conçoit la perfection suprême et qu'on la conçoit comme imparfaite. — A quoi Ton peut répondre : ce qui est contradictoire, c'est peut-être la notion même d'une perfection réelle, si toute réalité est eitort, évolution, progrès. De plus»

^02 LE MOYEN AOB ET LA RBNAISSANXB.

fiaiot Anselme dans un petit écrit intitulé : Livre en faveur de Vinsensé (auquel s'adressait saint Anselme) : Liber pro insipienk. Selon Gaunilon, la pensée diflëre de l'être, et nous pouvons concevoir un être sans qu'il existe. De l'idée d'une île enchantée en plein Océan, peut-on conclure à l'existence réelle de cette lie (!}? — L'argument de saint Anselme sera reproduit par Descartes, Spinosa et Leibnitz ; Kant y reconnaîtra le résumé de toute Tontologie et montrera qu'on peut, sans contradiction, concevoir Dieu comme n'existant pas.

Toute la doctrine de saint Anselme, ayant pour fondement la réalité de Vidée^ ou l'unité de la pensée avec l'être, était un réalisme parfaitement lié en ses diverses parties (2).

En face de ce réalisme platonicien se développe un système qui, reproduisant et exagérant une partie des objections d'Aris* tote à Platon, refuse toute réalité aux idées universelles. Selon Roscelin, chanoine de Compiëgne (vers 1090), les individus seuls ont une réalité ; les universaux ne sont que des collections d'individus représentés par des noms communs : ce ne sont même pas des conceptions véritables de l'esprit, car, essayez de concevoir l'humanité en général sans concevoir tel ou tel homme, l'animalité en général sans concevoir tel ou tel animal; vous n'y parviendrez pas. Quand vous pensez à Thumanité, vous n'avez pas devant l'esprit un objet général auquel s'applique votre conception : vous n'avez devant l'esprit qu'un signe, un mot, un nom. Les idées universelles ne sont donc que des noms, des sons de la YO\x,no7nina, flatus vocis. Tel est le c nomiualisme i de Roscelin.

Cette doctrine philosophique, Roscelin l'applique à la théologie: fielon lui, il n'y a de réel en Dieu que les trois personnes individuelles, et l'essence commune qui les unit selon TÉglise en un €eul Dieu n'est qu'un nom. Le concile de Soissons condamne cette hérésie et le nominalisme demeure frappé d'anathème. Le

le fond premier des choses, où coïacideat le possible et le réel, peut ne pas être parfait. Enfin, ce n'est pas par un Jeu dMdées abstraites cotnme celles que combine saint Anselme qu'on peut démontrer une existence.

1. Ainsi, tandis qae saint Anselme montrait le principe dernier auquel est suspendue toute Tontologie, Punité finale de la pensée et de l'être, Gaunilon préludait à la critique de Rant en opposant ave? profondeur à ce qui est dans la pensée une réalité que la pensée ne peut êire sûre d'atteindre.

2. N'oublions pas que par réalisme, au moyen âge. on entendait plutôt ce qu'on nomme aujourdhui idéalisme: c'est-à-dire la floctrine qui admet que ce qu'il y a de plus réel, c'est Tidée ou la pensée.

PRE&IlàRE PÉRIODE. — ROSGELIN, ADÉLARD. 207

réalisme, qui favorisait les idées d'unité, de communauté mystique, d'Église universelle et d'autorité universelle, devint la doctrine orthodoxe du catholicisme.

Le plus ardent adversaire de Roscelin fut Guillaume da Ghampeaux, qui poussa le réalisme à ses dernières limites, et qui^ allant au delà du platonisme de saint Anselme» toucha presque au panthéisme (1).

Entre ces deux doctrines extrêmes se place celle d'Abélard (2). Selon lui, l'universel n'existe ni avant ni après les choses, mai» dans les choses mêmes, in re. Séparé des choses, il n'est plus^ une réalité comme le soutient le réalisme^ il n'est pas non plu» un simple nom comme le prétendent les nominalistes : il est uneconception de l'esprit, ayant sa valeur propre et exprimant la nature essentielle de la pensée. De là le nom de concepttialisme

1. Selon lui, ce sont les individus qui sont des noms et des apparences r il n'y a de réel que runiversel. Par exemple, il n'existe (]u'uq homme, l'homme universel et éternel. Tous les individus sont identiques au fond, et ne différent que par les modifications accidentelles de leur commune essence, en qui seule réside la réalité. Les universaux existent avant leschoses, et non les choses avant les universaux : universalia ante.rem, non Tpostrem.

2. Né en 1079. mort en 1U2. Voir le portrait qu'a fait d'Abélard Victor Cousin dans ses Fragments de philosophie scholastique, p. 2. « Abélard, de Palais, près Nantes, après avoir fait ses premières études en son pays et parcouru les écoles de plusieurs provinces pour y augmenter son instruction, vint se perfectionner à Paris, où d'élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de tout ce qu'il y avait de maîtres renommés : il réena en quelque sorte dans la dialectique. Plus tard, quand il mêla la théologie à la philosophie, il attira une si grande multitude de toutes les parties de la France et même de l'Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir, ni la terre à les nourrir. Partout oà il allait, U semblait porter avec lui le bruit et la foule ; le désert où il se

retirait devenait peu à peu un auditoire immense Il ne brilla pas

seulement dans l'école; il émut l'Eglise et l'Etat, il occupa deux grands^ conciles, il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples et de ses amis fut Arnauld de Brescia. Enûn, pour que rien ne manquât à la singularité de sa vie et à la popularité cic son nom, ce dialecticien qui avait éclipsé Roscelin et Guillaume de Cham peaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du xii^ siècle, était beau, poète et musicien ; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les. dames; et chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu au plus absofu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible^ puisqu elle charma saint Bernard lui-même. Héros, de roman dans l'Eglise, bel esprit dans un temps barbare, chef d'écoie et presque martyr d'une opinion, tout concourut à faire d'Abclard un personnage extraordinaire. » — V. Abélard par M. de Rémusat^ 2 vol., 1845.

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