DTBU. SON EXISTENCE ET SA NATURE
s'il entend par Tâme je ne sais quelle substance, et par le corps* une autre substance non moins inconnue en soi, qu*est-ce qui empêche de croire que ces deux substances inconnues se réduisent à une seule ? — C'est ce que soutiendra en effet Spinoza, qui réduira la pensée et l'étendue à de simples attributs de la substance divine. Descartes eût évité ces obscurités et ces confusions en approfondissant davantage sa notion de la volonté comme puissance infinie et indépendante, et il eût vu alors que, si un élre était vraiment libre, il aurait par cela même en soi une indépendance telle qu' « il n'aurait besoin que de soi » pour vouloir. N'avoir besoin que de soi est, selon Descartes, le caractère même de la substance; la vraie substance serait donc dans la liberté, ai la liberté pouvait être complète.
m. - DIEU. SON EXISTENCE ET SA NATURE.
I. Preuves de Inexistence de Dieu. — Il y a, selon Descaries, deux manières de démontrer Texistence de Dieu : l^ par ses effets, 2<> par sa définition même.
La démonstration de Dieu par ses effets, à son tour, se subdivise en deux preuves. La première est tirée de notre existence. Je suis, dit Descartes, et je suis un être pensant, mais sujet au doute et à Terreur, par conséquent imparfait. Étant impa^• fait, je ne suis point assez indépendant pour être la cause de ma propre existence ; car, si j'avais pu être la cause de mon être, j*aurais aussi été la cause de ma perfection a et je me sei-ais donné toutes les perfections dont j*ai Tidée », ou plutôt je n'aurais pas eu besoin de me les donner après coup : rien ne faisant obstacle à mon existence immédiate, rien n'eût fait obstacle à mon immédiate perfection. Mon existence est donc un effet qui implique une cause, et la seule cause qui se suffise à elle-même, comme elle suffit à tout le reste, c^est l'être parfait. En un mot, je suis, donc Dieu existe. Telle est la première preuve cartésienne de l'existence de Dieu.
Cette idée même de la perfection à laquelle je me compare pour juger que je suis imparfait, et qui est comme Tidée culminante de ma raison, parait à Descartes une nouvelle preuve de l'existence de Dieu. Toute idée est, elle aussi, un effet qui exige une cause. De plus, la cause doit contenir tout ce que contient Teffet, sinon sous la même forme, au moins sous une forme éminente.
258 PHILOSOPHIB FRANÇAISIS. — DESCARTES.
Donc ridée de la perfection, que je trouve en moi, doit avoir una: cause qui contienne éminemment tout ce qu'elle renferme.
Or, est-ce moi qui suis la cause d'une telle idée î Pour cela, il faudrait que j'eusse en moi éminemment ce qu'elle contient ; mais je ne trouve en moi rien que d'imparfait, et l'idée même de la perfection absolue me fait sentir toute mon infériorité. Cette idée n'a donc point sa cause en moi-même.
On dira que je conçois Tinâni et le parfait par une simple néga* lion du fini et de Timparfait que je trouve en moi. — Mais, selon Descartes, l'idée de perfection infinie n'est pas négative ; c'est, au contraire, la plus positive de toutes, puisqu'elle exprime la réalité la plus parfaite. Je ne conçois même le fini et l'imparfait que comme une négation partielle de la perfection infinie. C'est donc par contraste avec le parfait que je conçois l'imparfait, et non par la négation de l'imparfait que je conçois le parfait.
On dira encore que j'ai composé l'idée de perfection par une combinaison des autres idées, comme je compose les idées factices de centaure ou de chimère. Mais en premier lieu, répond Descartes, une combinaison de choses imparfaites ne saurait produire l'idée du parfait ; en second lieu, on ne peut montrer quels sont les éléments prétendus dont se composerait l'idée de perfection ; en troisième lieu, l'idée du parfait est une et simple, c'est même la plus simple des idées, au point qu'elle exclut toute composition et tout mélange.
Enfin, comme l'idée du parfait ne saurait être adventice ni venir des choses imparfaites qui m'environnent, il ne reste plus, à en croire Descartes, qu'une cause capable de la produire : savoir un être qui contienne réellement en soi toute la perfection que renferme cette idée, et qui en soit le modèle original en même temps que la cause.
Cependant Descartes s'adresse encore à lui-même une objection dont il ne voit pas toute la portée et à laquelle il fait une réponse insuflisante : — « Peut-être que je suis quelque chose de plus que a je ne m'imagine, et que toutes les perfections que j'attribue à la « nature d'un Dieu sont en quelque façon en moi en puissance, i « quoiqu'elles ne se produisent point encore et ne se fassent point | « paraître par leurs actions. En effet, j'expérimente déjà que ma. , « connaissance s'augmente et se perfectionne peu à peu ; et je ne | « vois rien qui puisse empêcher qu'elle ne s'augmente ainsi de plus j « en plus Jusqu'à l'infini, » et ainsi des autres qualités. — « Tou- | € tefuis, répond Descartes, encore que ma connaissance s'aug- j
DIBU, SON EXISTENCE BT SA NATURE. 259
« menterait de plus en plus, je ne laisse pas de concevoir qu'elle « ne saurait jamais être actuellement infinie... Mais je conçois « Dieu actuellement infini, en un si haut degré qu'il ne se peut « rien ajouter à la souveraine perfection qu'il possède... En lui, « rien ne se rencontre seulement en puissance, mais tout y est « actuellement et en elTet. » Enfin, une idée ne saurait être produite « par un être qui existe seulement en puissance, lequel à pro- « prement parler n'est rien ; mais seulement par un être formel « ou actuel (1). »
Ainsi, selon cette métaphysique abstruse et aventureuse, ce n'est pas ma perfectibilité indéfinie qui me donne Tidée de la perfection ; c'est au contraire l'idée de la perfection qui, présente en moi dès l'origine comme un objet de pensée et de désir, me fait penser et désirer pour moi-même un perfectionnement indéfini* Descartes se croit donc le droit de conclure en ces termes ; « Puisque je pense et que je pense Dieu, Dieu existe. »
Descartes se flatte d'atteindre encore Dieu par un autre procédé qui ne consiste plus, comme les deux précédents, à remonter des effets aux causes, mais à déduire d'une idée tout ce qu'elle renferme clairement dans sa définition essentielle. Par exemple, de ridée d'un triangle je déduis celle d'angles, qui y est clairement contenue. U y aurait contradiction à dire : — Je conçois le triangle, mais je le conçois avec deux angles au lieu de trois ; — car alors, en prétendant concevoir le triangle, Je concevrais réellement autre chose. De même, ajoute Descartes, je ne puis dire que je conçoie une montagne sans vallée ; car ce serait contradictoire. Gela posé, examinons l'idée de la perfection infinie, l^es athées disent : —Je conçois bien cette perfection, mais je la conçois comme n'existant pas. — N'est-ce pas là se contredire î Une perfection qui n'enveloppe pas en elle-même l'existence et qui a besoin d'autre chose que d'elle-même pour exister, n'est-ce pas une perfection dépendante, une perfection impuissante à se donner l'être, une perfection imparfaite f Donc, selon Descartes, le raisonnement des athées revient à dire : c Je conçois bien la perfection, seulement je la conçois imparfaite »; cette proposition, étant contradictoire, est inadmissible (2). — Tel est l'argument déduc-