III. — lALEBRANCHE
L Théorie de la cotmaissanee et des idées. Vision en Dieu. — Malebranche pose en principe l'identité de l'intelligible et du réel, de la pensée et de l'être, par cette raison que le néant n'est point intelligible. — Ce que la pensée saisit, c'est l'être intelligible de chaque chose, par conséçiuent son idée au sens platonicien. Nous voyons les choses dans leurs idées. Comme les idées sont en Dieu, nous voyons toutes choses en Dieu. — Quant à Dieu même, nous le voyons immédiatement, non plus dans son idée, mais dans son être. De là une preuve de l'existence de Dieu t par simple vue > : — « Si on pense à Dieu, il faut qu'il soit. » — II. Thème de l'activité. — Dieu, seul véritable objet de la connaissance, est aussi la seule activité véritable, la seule cause. — Tendance au panthéisme. — III. Théorie de la providence. — Dieu agit en vue de l'ordre universel par des voies générales, et sacrifie les parties à l'ensemble. — Optimisme systématique de Malebranche. Son Dieu est l'éternel logicien et l'éternel artiste. — Morale de Malebranche : Se conformer à l'ordre universel et aux degrés de perfection que les choses renferment. — Conclusion. Insuffisance et inconséquence des doctrines de Malebrancb6.
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Descartes, par sa doctrine de la liberté comme fond de l'existence, ouvrait à la pensée Thorizon du monde moral, mais il le refermait aussitôt ; c'était trop ou trop peu pour donner satisfactioa à l'esprit. C'est ce que Pascal ne tarda pas à sentir.
Dans sa jeunesse, Pascal avait été, comme Descartes, passionné pour les études mathématiques et physiques ; comme Descartes aussi, il avait profondément conscience de la grandeur qui réside en la pensée ; enfin, il se montrait encore cartésien par l'abîme qu'il plaçait plus ou moins arbitrairement entre ces deux mondes de rétendue matérielle et de la pensée spirituelle, au-dessus desquels il finit par élever un « troisième ordre de choses », seul vraiment divin à ses yeux.
La notion que Pascal ajouta de bonne heure à la physique cartésienne, ou plutôt qu'il compléta et étendit à toutes les parties du système, fut celle de l'infini. Déjà Descartes, comme Bruno, avait admis l'infinité du monde ; seulement, ce mot d'infini lui paraissait convenir surtout à Dieu, comme exprimant une perfection sans bornes, et il réservait le nom d'indéfini à ce qui est illimité sous le rapport de la quantité, non de la perfection (i). Pascal, prenant l'infini au sens rigoureux des mathématiques, conçoit avec Bruno le monde matériel comme une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Cette infinité du monde n'est pas seulement une infinité dans la grandeur, c'est aussi une infinité dans la petitesse. Bien plus, le même objet, suivant le terme de comparaison, est tout ensemble infiniment grand et infiniment petit. Qu'est-ce donc, au point de vue matériel, que l'homme dans la nature 7 « Un néant à regard de l'infini, un tout à l'égard du néant ; un milieu entre rien et tout. »
L'infinité entraîne, selon Pascal, l'incompréhensibilité. Ce monde, dont Descartes croyait comprendre les principes, est réellement incompréhensible en ses principes autant que dans ses fins ; car le principe est à l'infini, et la fin est aussi Tinfini.
1. € Notre esprit ne peut concevoir, disait Descartes, que le monde ait des bornes, et par cette raison nous i'appelons indéfini ou iadéterminé. Et si nous n'osons l'appeler infini, c'est que nous concevons Dieu plus ^rand sous le rapport de la perfection, sinon sous celui de retendue, puisqu'il n'y a pas en lui d'étendue proprement dite. » (Lettre à Morus, I, 69.)
Notre science ne roule donc que sur le t milieu » des choses, avec un abîme d'ignorance devant elle et un autre abîme d'ignorance derrière elle (1). Notre science de la nature est toute de relations, et Descartes avait tort de prétendre à reconstruire le monde tel qu'il est. Pascal ne se demande point si l'infini de quantité luimême ne peut pas entrer comme élément dans le calcul mathématique (ainsi que le montrera Leibnilz), et si d'ailleurs une science même relative n'est pas sufiisante dans la physique ; ne voulant point se contenter à moitié, il se décourage, et dédaigne à la fin cette étude de la nature pour laquelle était passionnée sa jeunesse.
G*est que le monde de la matière, infiniment grand par lui-même, devient infiniment petit quand on le compare à celui de la pensée. Devant ce monde supérieur, l'univers visible s'anéantit. Descartes lui-même ne nous a-t-il pas enseigné qu'une seule chose est certaine, la pensée, qu'une seule chose se saisit elle-même en une conscience immédiate, la pensée, et que tout le reste, pour arriver à une existence vraie, doit entrer dan: la pensée et se soumettre à ses lois ? Or, nous sommes pensée, et c'est là le moi véritable. Dès lors, nous qui étions tout à l'heure perdus comme un infiniment petit dans l'océan du monde matériel , nous redevenons infiniment grands par la pensée : cet univers qui nous écrasait, nous l'écrasons à notre tour (2).
Ainsi reparaissent d'abord, dans la doctrine de Pascal, les deux premières régions de la philosophie cartésienne : la matière et la pensée. La matière, infiniment grande par l'étendue^ a été réduite à l'infiniment petit devant la pensée ; la pensée, à son tour,
1. « Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui iavinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d*où il est tiré, et Tiafiai où il est englouti. Que fcra-t-il donc^ sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un desespoir éternel de ne connaître ni leur principe, ni leur fin?... Manque d'avoir contemplé ces infinis, les homoies | se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils , avaient quelque proportion avec elle!... C'est ce qui a donné lieu à ces I titres si ordinaires : Des principes des choses ; Des principes de la philoso- ^ phie [c*est le livre de Descartes], et aux semblables, aussi fastueux en effet, quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux : De omm j êcibili. » {Pensées, I.) ^ I
2. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est
nn roseau pensant... Quaod l'univers l'écraserait, Thomme serait encore |
Ï^lus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que , 'univers a sur lui. l'univers n'en sait rien. — Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nouA ae saurions remplir. » {Pensées, I, 6.)
ne sera-t-elle pas réduite à rinfiniment petit devant un principe supérieur?
Ce principe, que Pascal élèvera au-dessus des deux autres. Descartes nous l'avait déjà fait entrevoir : c'est la volonté, en qui seule pourrait résider une infinité véritable, parce que seule elle est indépendante, parce que seule elle est libre. Pascal, ici, suit encore Oescartes, mais il ne passe d'un ordre de choses à un autre qu'après avoir anéanti Tordre inférieur devant le supérieur, changeant ainsi, à mesure qu'il monte, sa première admiration en mépris.
Cette pensée de Thomme qui dépasse de Tinfini la matière, comme elle est petite et misérable en elle-même, par les bornes et les contradictions que, selon Pascal, elle rencontre en son seint a La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible, si elle ne va pas jusqu'à connaître cela (I). »
Pascal accumule ensuite tous les raisonnements dirigés par les sceptiques contre la raison même : il avait opposé la pensée à la matière, il oppose maintenant la pensée à la pensée. Mais son scepticisme, quelque exagéré qu'il soit, n*est cependant qu'un scepticisme provisoire, qui a pour but le mysticisme final.
Le principal argument de Pascal contre la raison est emprunté à Descartes lui-môme : c'est qu'en définitive notre seul critérium de vérité est notre sentiment intérieur d'évidence : or, « ce senti- « ment naturel n'est pas une preuve convaincante de la vérité. » «( Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller « n'est pas un autre sommeil un peu différent du {M^emier 1 § « La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dog- « matiques(2). » Descartes nous a bien proposé un autre critérium, la véracité divine, unité suprême de la vérité et de la volonté en Dieu, et ce serait là en effet, selon Pascal, notre vrai motif de croire ; mais précisément ce ne peut être encore qu'une croyance, non une science. Pascal essaie d'éviter le cercle où s'enfermait Descartes : il n'admet pas que nous puissions, au sens propre du mot, savoir si Dieu existe, ni que nous puissions embrasser Dieu dans aucun raisonnement. La preuve des causes finales, dit-il avec raison, n'est une preuve que pour ceux qui sont déjà convaincus, et c'est d'ailleurs ce que Descartes lui-même avait fait voir : «La nature montre Dieu, dit Pascal; mais en « même temps elle le cache. » a Nous en voyons trop pour dou-
t. XIH, 1.