Ibid
« volonté ne se porte jamais qu'à ce qui lui plaît le plus (1). m Au reste, Pascal n'entend pas seulement par plaisir la sensation physique, mais encore et surtout l'attrait spirituel. Il n'en fait pas moins de l'amour une attraction fatale, un sentiment victorieux de délectation où la volonté n'a guère de place. Aussi, quand il recherche les causes les plus intimes de l'affection qu'une personne peut avoir pour une autre, il revient à l'idéalisme abstraitde Platon, et ne voit pas que le véritable objet de Tamour est la volonté que nous attribuons à la personne môme. <c Un homme « qui se met & la fenêtre pour voir les passants, si je passe par a là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non; car il ne a pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une per- « sonne à cause de sa beauté, l'aime- t-ilf Non ; car la petite vérole, « qui dtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera a plus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, « m'aime-t-on, moi? Non, car je puis perdre ces qualités sans me (I perdre, moi* » Jusqu'ici, Pascal est dans le vrai ; mais aussitôt, par un évident oubli de la volonté : « Où est donc ce Moi », demande-t-il, « s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? Et comment « aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont « point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables 7 Car, ai- « merait>on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, « et quelques qualités qui y fussent ? Gela ne se peut, et serait « injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des <c qualités (2). » Pascal laisse de côté la personne même, qui ne réside ni dans une substance abstraite ni dans des qualités abstraites, mais dans la vivante volonté qui, aspirant à devenir libre, est seule digne d'être aimée et capable d'aimer, seule aimante et aimable (3).
D'après cette doctrine de Pascal, notre amour pour les autres hommes ne pourrait plus être au fond que l'amour de Dieu, auquel toutes les qualités des hommes sont empruntées, « car on n'aime personne que pour des qualités empruntées » ; et l'amour même de Dieu n'est qu'une grâce surnaturelle qui nous arrive d'en haut sans être notre œuvre. Voilà pourquoi Pascal refuse d'admettre aucune charité naturelle, provenant de nous ; la charité se confond pour lui avec la grâce des théologiens : elle est^ dit-il expressément, a surnaturelle ».