III. — MALEBRANCHE
I. Descartes, en considérant les pensées claires et évidentes comme certaines, n'avait pourtant vu Ut qu'un critérium de vérité intérieure, qu'il prétendait compléter par la foi à la véracité divine, principe supérieur d'harmonie entre la pensée et la réalité. Malebranche, au contraire, s'efforce d'identifier immédiatement ce qui est dans la pensée avec ce qui est dans l'être, l'intelligible avec le réel, et de montrer que la vérité intérieure ne fait qu'un avec la vérité absolue.
Pour cela, Malebranche suppose que « le néant n*est point intelligible ou visible, » que t ne rien voir, c'est ne point voir^ ne rien penser , c'est ne point penser. » D'où il suivrait que «tout ce qu'on voit clairement^ directement^ immédiatement^ existe nécesmirement ».yo\\k donc la pensée tellement unie à l'être que toute pensée véritable et digne de ce nom est inséparable de l'être et, en conséquence, absolument certaine.
Cet être dont Malebranche fait Tobjot immédiat de l'intelligence, ce n'est point l'existence sensible, mais l'être intelligible, l'essence universelle et immuable des choses. Parla Malebranche revient à Platon : selon lui, nous ne verrions pas les choses en elles-mêmes, mais dans leurs idées ou possibilités éternelles.
D'idées en idées, de possibilités en possibilités, on remonte enfin à un être qu'on ne peut plus concevoir comme simplement possible, puisqu'il ne dépend plus d'un être supérieur. C'est
1. Né en 1638 et mort en 1715, Malebranche était prêtre de l'Oratoire. Le traité de Y Homme de Descartes, tombé par hasard entre ses mains, lui révéla sa vocation. Depuis il ne fit que mediler et écrire Ses principaux ouvrages sont la Recherche de la Venté (1674), les Entretiens sur la nwtophysique^ les Méditations chrétiennes, le Traité de morale.
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Têtre pur,rêtre sans restriction , l'être infini, que Malebranche, sans justifier une telle conclusion, identifie immédiatement avec Dieu. Puisque je pense rétreinfini.ajoute-t-ilyet que le néant ne peut être pensé ou aperçu^ l'être infini existe, et il existe tel que je Taperf ois, c'est-à-dire comme un être qui n'est plus seulement possible par un autre, mais nécessaire par soi. a On ne peut pas voir Dieu « comme simplement possible; rien ne le comprend, rien ne « peut le représenter ; si donc on y pense, il faut qu'il soit. » G*est le dogmatisme métaphysique poussé à ses dernières limites.
En outre, puisque, s'il faut en croire Malebranche, je n'aperçois pas Dieu simplement dans sa possibilité éternelle comme j'aperçois les autres choses, mais dans son éternelle actualité, ou ne doit pas dire que je vois Dieu dans son idée comme je vois les autres choses dans leurs idées : je vois Dieu en lui-même et toutes les autres choses en Dieu (I).
Voici maintenant les conséquences de cette identité entre l'idée de Dieu et Dieu même immédiatement présent. -— La première conséquence, c'est qu'en définitive, nous ne voyons que Dieu, nous ne pensons que Dieu. Et en efiét, pour Malebranche, Texis* tence des autres êtres est incertaine par cela même qu'elle n'est point directement aperçue : si nous croyons à l'existence du soleil
1. En d'autres termes, d'après Malebranche, Dieu est possible ou intelligible par soi; les autres choses De sont inlelligiblesaue par Dieu. Je ne pense les choses que dans leur intelligibilité ou dans leur idée; doue je ne les pense qu'en Dieu ; et Dieu, je le pense en lui-même. Je ne vois pas Dieu dans une idée supérieure : il est l'idée des idées : il est l'être absolument intelligible et absolument réel par lui-même. « Prenez garde que Dieu ou « Tinfinî n'est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est « à lui-même son idée. Il n'a point d'archétype. Il n'y a que les créatures « qui soient visibles par des idées qui les représentent avant même « qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un soleil, « sans qu'il y en ait; car tout ce qui est fini se peut voir dans l'infini, qui « en renferme les idées intelligibles. Mais l'infini ne se peut voir qu'en iui- « même; car rien de fini ne peut représenter l'infini. Si on pense à Dieu, « il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister point. On peut « nier son essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut « voir l'essence de l'infini sans son existence, l'idée de l'être sans l'être : « car l'Etre n'a point d'idée ({ui le représente. » {II* entretien sur la Métaph.) Ainsi la théorie platonicienne des Idées, confondue avec la preuve ontologique de saint Anselme et de Descartes, aboutit à la doctrine de la inston en Dieu.Quand nous pensons à Dieu, selon Malebranche, c'est Dieu qui est présent sans intermédiaire à notre pensée, et quand nous voyons les autres choses, c*est en lui que nous les voyons comme en une éternelle lumière. Dieu, selon cette doctrine, n'a donc pas besoin d'être i trouvé ; ce sont les autres choses qui en ont besoin. « Les preuves de 'existence de Dieu, tirées de l'idée que nous avons de l'infini, sont prenves de simple vue. » (Recherche de la Vérité^ II, 6.)
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et des autres choses matérielles, c'est par foi en Dieu. Quant à notre âme, nous n'en avons qu'un sentiment confus, et notre propre existence ne se révèle clairement à nous que dans notre pensée, qui elle-même n'existe qu'en Dieu.
Dès lors, n*7 a-t-il pas lieu de se demander si, dans cette philosophie aventureuse, notre existence ne se confond pas avec l'existence divine? Puisque « rien de fini ne peut représenter Dieu, » puisque l'idée de Dieu est Dieu même, puisque la pensée de Dieu est la présence immédiate de Dieu, il n'y a qu'un pas à faire pour dire avec Spinosa que c'est Dieu qui pense en nous, et que, la pensée étant tout notre être, c'est Dieu qui existe en nous.
II. Malebranche est entraîné à ce panthéisme non*seulement par sa théorie de la connaissance, mais encore par sa théorie de l'activité. De même que Dieu est seul véritable objet de la connaissance, il est aussi la seule cause véritable. « Il n'y a, dit « Malebranche, qu'une seule cause qui soit vraiment cause, et « l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet en soit « la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puis- « sance aux créatures ; il n'en peut faire de véritables causes ; il « n'en peut faire des dieux. Corps, esprits, pures intelligences, « tout cela ne peut rien. » Nous ne sommes jamais causes efficientes de mouvement, mais seulQmeni causes occasionnelles (1). Avons-nous du moins quelque activité intérieure, quelque liberté f — Malebranche répond par l'affirmative, mais en réalité il nous retranche toute liberté vraie. Notre volonté, dit-il, tend nécessairement au plus grand bien en général ; mais le plaisir peut la détourné à des biens particuliers : cette possibilité d'être détourner par le plaisir, Malebranche l'appelle liberté. Il faudrait y voir plutôt la plus grande des servitudes. « L'homme, ajoute Malebranche, est un pur néant par lui-même... Il ne peut sans Dieu ni penser ni se mouvoir... Dieu est l'auteur de nos pensées, de
1. La puissance active étant ainsi réservée en propre à Fétre inQoî et absolu, les corps ne peuvent agir sur nous, ni nous-mèffles sur les corps. Voilà pourquoi» selon Malebraache, nous ne sentons pas directement l'action des corps ; voilà pourquoi nous ne voyons les corps qu'en Dieu, qui seul agit et nous modifie. Les corps sont simplement des occasions ou causes oeeasionnelles de nos impressions, dont Dieu est la seule cause efficiente. Quant à nous, nous n'avons point une activité qui puisse s'exercer sur les corps, et nos volontés ne sont aussi qu'une occasion de mouvement dans nos organes, que Dieu seul meut. Malebranche coupe ainsi l'homme en deux tronsons, pour les réunir ensuite artificiellement.
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U09 plaisirs, de nos douleurs (1). » Si Dieu peut tout et fait tout, Malebranche n'en devrait-il pas conclure qu'il est tout?
III. Ce qui a manqué surtout à Malebranche^ c'est l'idée de la volonté. Son Dieu même n'est qu'une puissance intelligente et non une bonté volontaire. Gomme puissance infinie, Dieu absorbe en lui toute l'activité ; comme intelligence infinie, il agit en vue de l'ordre universel par des voies générales, et sacrifie, s'il le faut, la partie au tout. Le monde, selon Malebranche, est le meilleur des mondes possibles en tant que tout y est soumis à des règles et à des lois : comme Platon et les idéalistes abstraits, Maie* branche ne se préoccupe que de l'unité et de cette subordination du multiple à l'unité qui constitue Tordre. Dieu, pour donner au monde ce caractère d'unité, agit par les voies les plus simples el les plus générales, et il se soucie moins delà perfection dans son ouvrage que de la perfection dans ses voies, qui est sa propre perfection et sa propre gloire. Il est des êtres dont l'imperfection ou le malheur sont nécessaires à la simplicité des voies divines et à la symétrie du monde : a II y a des défauts dans son ouvrage, des « monstres parmi les corps, et une infinité de pécheurs et de « damnés ; c'est qu'il ne peut y avoir de défauts dans sa. conduite, « c'est qu'il ne doit pas former de dessein indépendamment de ses « voies. Il a tout fait pour la beauté de l'univers et le salut des c hommes, tout ce qu'il peut faire, mais agissant comme il doit € agir, agissant pour sa gloire selon tout ce qu'il est (2). » Singulière gloire, que celle de la symétrie achetée au prix de la bonté et de la justice I Le dieu de Malebranche est un éternel géomètre et un éternel artiste : il n'est point une volonté éternellement bonne ; c'est un Dieu intellectuel, non un Dieu moraL
Pourtant, Malebranche se préoccupe de la morale, et consacre un traité à cette science. Il ne voit pas qu'il a commencé par supprimer dans l'homme, avec la volonté vraie, le principe de la vraie moralité.
IV. Dans sa morale, Malebranche blâme d'abord ceux gui rejettent absolument toute considération de finalité : si la physique, dit*i], n'a pas besoin des causes finales, la morale en a besoin. Mais qu'elle sera la cause finale de notre conduite? — Malebranche répond pcr le terme vague et neutre de la perfection^ qui rappelle le mot neutre et impersonnel des Grecs : th dTccOcM. Cette
i. Méditations chrétimnes, I, 2, 3, 4 2. Entretiens métaphysiques^ VI, 7.
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perfection, Malebranche ne peut la concevoir que d'une couception intellectuelle et abstraite, non morale et vivante : aussi finit-il par la résoudre dans Tordre. Agir en vue de Tordre universel, de Tuniverselle régularité, de Tuniverselle géométrie et de Tuniverselle logique, voilà le bien. Malebranche ne s'aperçoit pas que Tordre est une abstraction qui n'a de valeur que parles éléments dont on le compose, et quUl ne suffit pas de ranger les choses symétriquement pour produire la moralité. L'ordre est un cadre vide et purement logique : où est le fond ? où est cette « perfection » essentielle qui doit être la fin dernière des choses ? Est-ce simplement l'intelligence et la puissance, comme Malebranche le croit? n'est-ce pas plutôt la bonté ?
Malebranche se flatte ainsi d'avoir réconcilié ce Tordre de la nature et Tordre de la grâce » : en réalité, il a tout réduit à Tordre intellectuel. Dieu est la logique éternelle, et l'univers est la manifestation de cette logique ; mais Dieu laisse si peu de puissance et de réalité à sa manifestation qu'elle est bien près de s'absorber en lui. Malebranche, c'est Spinoza retenu à moitié chemin par la foi, Spinoza inconséquent et inconscient. Aussi sa doctrine, mélange subtil, le plus souvent chimérique, de théologie et de métaphysique, n'a-t-elle point une véritable individualité ; ce n'est ni du pur Descartes ni du pur Spinoza, et on ne saurait s'y maintenir.
Voir dans nos Extraits des Philosophes :
Malebranche. Pascal. I. Les infinis. —Impossibilité de la science pour l'homme, 203. IL Les extrêmes, ?03. IIL Condition humaine, 204. IV. Sur les preuves de Texistence de Dieu, 204. V. La croyance en Dieu, objet d'un pari fondé sur le calcul des probabilités, 205. VL Nous n'aimons pas l'individu, mais les qualités, 207. VU. Les trois ordres : les corps, les esprits, la charité, 207. — Bossort. 1. L'âme, 208. L'amour, principe de toutes les passions, 208. La raison et les vérités éternelles, 209. II. Dieu, 209. Preuve de l'existence de Dieu par les vérités éternelles, 209. Preuve de l'existence de Dieu par l'idée de la perfection, 210. La perfection et l'éternité de Dieu, 211. VimmortalUé, 212. L'âme, ayant pour objet les vérités éternelles, participe à leur éternité, 212. — Fénelon. I. L'idée de l'infini est la plus positive de toutes, 214. U. L'idée de l'infini est claire. -Le soleil de irérité, 215. — Malebranche, 216. 1. Le monde intérieur. — De i'àme. et qu'elle est distinguée du corps, 216. IL Les idées et le monde intelligible. 219. III. Que nous pouvons voir en Dieu toutes choses, et que rien de fini ne peut le représenter. — Qu'il «fiit de penser à lui pour savoir qu il est, 220. etc.