‹ Histoire de la philosophieChapitre 214 sur 397 · SPINOZA. LA SUBSTANCE DIVINE · texte numérisé non relu

SPINOZA. LA SUBSTANCE DIVINE

tances, par exemple entre vous et moi, et vous ne pourrez plus distinguer ces substances Tune de l'autre : elles seront indiscernables pour la pensée. Pourquoi donc diriez-vous qu'il y en a deux? L'activilé volontaire pourrait seule fonder une individualité distincte ; s'il n'y a de liberté et d'indépendance que dans la cause première d'où tout sort, cette cause est aussi la seule substance, le seul être proprement dit.

C'est ainsi que Spinoza arrive à poser une substance unique dont tout le reste sera attribut ou mode. Cette substance, par un reste des préoccupations théologiques du moyen âge, il l'appelle Dieu.

Le Dieu de Spinoza ne saurait rien créer qui se distingue de lui substantiellement, puisqu'il ne peut exister deux substances : il est donc cause immanente du monde, et non cause transitive ; c'est-à-dire que son action est renfermée en soi, sans pouvoir passer dans un autre être. Condamné à travailler éternellement sur lui-même, il se dévore lui même éternellement, et sa fécondité apparente est une stérilité. -— Pourquoi tout ce travail, pourquoi tout ce mouvement qu'il se donne, et que lui manque- t-il donc? pourrait on demander à Spinosa. Oui ou non, votre Dieu est-il parfait? — Spinoza répond qu'il est la perfection même ; mais alors, il n'a pas besoin de se développer en une infinité de modes par une évolution infinie, comme s'il se cherchait sans pouvoir se trouver. Imposer à Dieu la nécessité d'une évolution, c'est imposer des conditions, des relations et des limites à un Dieu qu'on déclare pourtant absolu, inconditionnel et infini. Dôscartes eût rejeté ce Fatum élevé au-dessus d'un Dieu parfait, et il eût nié que la nécessité exprime notre idéal de la divinité.

III. Le Dieu de Spinoza est une puissance nécessaire ; l'univers, qui au fond lui est identique, ne contiendra que nécessité.

Pour Timaginatiou qui se représente tout sous une forme finie et incomplète, il y a sans doute des choses contingentes : mais ce n'est là, selon Spinoza, qu'une apparence. Pour la raison^ dit-il avec profondeur, tout ce qui est est objet de science, tout est nécessaire. Notre ignorance seule nous fait croire que ce qui est pourrait ne pas être : ne voyant pas les causes, nous croyons qua les effets pourraient ne pas exister, et nous les appelons alors contingents ; mais plus la science fait de progrès dans la con» naissance des causes, plus elle découvra de nécessités. Nous pouvons bien, par l'imagination, supposer que ce grain de sable aurait pu ne pas être ^ gette place ; mais, s'il eût été ailleurs, il

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eût existé aussi un changement dans une autre chose, puis dam une autre à Tinfiai : Tunivers entier eût été changé, ou plutôt détruit ; car il est tout entier ce qu'il est, ou il n'est pas. Tel est le déterminisme dont Spinosa fait avec raison une condition de notre science, sans se demander d'ailleurs si ce déterminisme même ne pourrait pas être au service d'une certaine spontanéité essentielle aux êtres qui les ferait tendre à une liberté progressive (I).

L'universelle nécessité se développe pour nous en deux séries parallèles de phénomènes ou modes : les modes de l'étendue et les modes de la pensée, entre lesquels il y a une exacte correspondance, une réciprocité absolue. Chaque pensée correspond à un mouvement ; chaque mouvement correspond à une pensée ; l'ordre et la connexion des pensées sont identiques à l'ordre et à la connexion des mouvements. Ce sont les deux faces inséparables d'une même existence qui se développe, et qui a encore une infinité d'autres faces que nous ne connaissons pas. Ce qu'on appelle corps n'est qu'une suite de mouvements, que notre imagination sépare des autres mouvements quoique en réalité tout soit inséparable. Ce qu'on appelle âme n'est qu'une série de pensées, qui se pensent elles-mêmes en pensant le corps. Cette série d'ailleurs n'est point une collection de pièces séparées, mais elle a une intime unité ; seulement, elle est elle-même inséparable de l'unité du tout. L'homme n'est pas dans l'univers « comme un empire dans un empire (2) » ; il est comme un rouage dans un mécanisme immense, ou plutôt comme un membre dans un organisme où tout se tient. Telle est la goutte de sang dans les veines où l'entraîne le mouvement fatal de Ja vie.

S'il en est ainsi, la liberté de l'homme ne peut être considérée que comme une chimère. Spinoza la nie en effet à priori et à posteriori^ au nom de la nature de Dieu et au nom de cette mathématique intérieure qui régit selon lui nos actions comme nos passions. La nature de Dieu, selon 'Spinoza, est d'agir avec une nécessité absolue qui constitue sa volonté même : a Or, la volonté de Dieu ne peut être autre qu'elle n'est (c'est une suite « très-évidente de la perfection divine). Donc les choses ne peuvent être autres qu'elles ne sont (3).»— Argument que Descartes

1. Voir notre Idée moderne du ciroi7, livre IV et notre livre sur la Liberté et le déterminisme.

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