Éthique, \, XXXVI
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a la religion et toutes les vertus qui se rapportent à la force d*âme, a sont donc à leurs yeux des fardeaux dont ils espèrent se débar* « rasser à la mort, en recevant le prix de leur esclavage, c'est-à- « dire de leur soumission à la i*eligion et à la piété ? Et ce n'est « pas cette seule espérance qui les conduit ; la crainte des ter* « ribles supplices dont ils sont menacés dans l'autre monde est « encore un motif puissant qui les détermine à vivre, autant que « leur faiblesse et leur âme impuissante le comporte, selon les « commandements de la loi divine. » Sans cette espérance et cette crainte, combien d'hommes se croiraient autorisés par la raison à suivre leurs passions 1 c Croyance absurde, à mon avis, autant a que celle d*un homme qui s'emplirait le corps de poisons et « d'aliments mortels, par cette belle raison qu'il n'espère pas jouir d pendant toute Téterûité d*une bonne nourriture; ou qui, voyant « que l'âme n'est pas éternelle ou immortelle, renoncerait à la « raison et désirerait devenir fou ; toutes choses tellement énormes « qu'elles méritent à peine qu'on s'en occupe... La béatitude n'est « pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même ; et ce n'est a point parce que nous contenons nos mauvaises passions que Q nous la possédons ; c'est parce que nous la possédons que nous « sommes capables de contenir nos mauvaises passions. »
Spinoza termine son livre par les lignes suivantes : — « Les « principes que j'ai établis font voir clairement l'excellence du « sage, et sa supériorité sur l'ignorant que l'aveugle passion « conduit. Celui-ci, outre qu'il est agité en mille sens divers par « les causes extérieures et ne possède jamais la véritable paix « de l'âme, est dans l'oubli de soi-môme et de Dieu et de toutes « choses ; et pour lui, cesser de pâtir, c'est cesser d'être. Au « contraire, l'âme du sage peut à peine être troublée. Possédant « par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même u et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être^ et la véritable a paix de l'âme, il la possède pour toujours. »
Quelque beauté qu'offre cette théorie à la fois stoïque et mystique à laquelle aboutit le spinozisme, on sent qu'il y manque toujours ce qui pourrait seul la justifier, ce qui est seul aimant et seul aimable : un idéal de liberté personnelle. Spinoza s'efforce <?n vain de trouver dans la nécessité l'équivalent de l'idée de liberté, lo principe de la vertu, du bonheur et de Tamour. 11 nous dit. par exemple, que l'intelligence de la nécessité des choses suf&t pour calmer la douleur d'avoir perdu une personne aimée :
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« Combien ne s'adoucit pas la douleur de la perle d*un bien quelconque, quand nous sommes persuadés qu*il n'y avait aucun moyen de le sauver (1)1» Gela peut être vrai pour les biens matériels soumis aux lois de la nature, mais cela est-il vrai pour les biens de l'esprit, et surtout pour Tesprit lui*méme, pour la personne que nous aimons ? Étrange amour que celui qui se ooa- Bole si aisément d'avoir perdu ce qu'il aime, en songeant à la nécessité de cette perte I Qu'en tendez-vous d'ailleurs par cette nécessité? C'est celle de la nature divine, celle de Dieu; mais votre Dieu lui-même est- il aimable ? — Il n'est pas vraiment libre, il n'est pas bon, il n'est pas aimant, et cette nécessité divine que vous voulez me faire adorer, accepter, aimer, enveloppe en soi la douleur, la lutte, la guerre, la mort. Comment donc aimerais-je ce prétendu Dieu, qui n'a que de la géométrie à la place du cœur^ et pour qui la perfection consiste en une logique impitoyable? La nécessité de cette logique, loin de l'accepter comme ma loi et mon bien suprême, je la repousse en concevant un idéal supérieur, et je m'impose pour loi de la détruire en m'efforçant de réaliser progressivement cet idéal ; substituer la liberté et la libre union des volontés à tous les liens de la fatalité, c'est le but de la moralité vraie. — Une telle moralité est absente du spinosisme. Ce système, considéré comme un côté des choses, a sans doute sa vérité ; mais s'il veut être tout, il arrive & se détruire lui-même par cette contradiction qui lui est essentielle : une perfection se développant en imperfections et en douleurs, un absolu enchaîné par des relations de toutes sortes, une liberté nécessitée, un amour fatal, une Nature érigée en divinité parfaite, la réalité confondue avec l'idéal (2).