MORALE DE SPINOZA
tenté de nuire aux autres, et plus les autres seront unis entr^eux pour l'en empêcher au besoin. La plu> grande puissance civile est la liberté civile. L'Etat, d'après la raison, a donc pour fin cette liberté. De plus, en fait, l'individu ne peut abandonner toute sa puissance. Ce que chacun se réserve avant tout, parce qu'il ne peut pas le céder, c'est le pouvoir de penser ce qui lui plait. C'est seulement pour Yaeiion que l'individu peut se soumettre, mais non pour ses opinions et ses idées. ■ Ce qui distingue c ma politique de celle de Hobbes, dit Spinoza» c'est que je conserve le t droit naturel même dans l'état civil, et que je n'accorde de droit aa « souverain sur les sujets que selon la mesure de sa puissance (Lettre 24). » Hobbes ne demandait à l'Etat que la paix; Spinoza lui demande la liberté, c Si Ton appelle, dit-il, du nom de paix Tesclavaf^e, la barbarie et la soli- « tude, il n'y a rien de plus misérable que la paix... La paix ne consiste c pas seulement dans l'absence de la guerre, mais dans l'union des esprits c et dans la concorde (Traité théoL-foL, VI, 4). »
Le plus grand ennemi de la paix véritable et de la liberté, c'est la monarchie. Hobbes croyait qu'en donnant le pouvoir à un seul homme, il obtiendrait un pouvoir plus fort. C'est une erreur, selon Spinoza; car un seul homme n'a pas la force de supporter un si grand poias. Le roi aura donc des conseillers qui gouverneront pour lui ; et ce gouvernement qui passait pour absolument monarchique, sera toujours dans la pratique une véritable aristocratie, mais une aristocratie latente, et par là même la pire de toutes. Le roi, enfant, malade ou vieillard, n'est roi que de nom ; et souvent, entraîné par ses passions, il laisse le pouvoir entre les mains d'une courtisane ou d'un favori. Craignant ses sujets, il leur tendra contmuel* lement des pièges. Par conséquent, plus le pouvoir des princes est grand, plus la situation des sujets est misérable, c Si tout dépendait de la volonté c inconstante d'un seul homme, rien ne serait stable. > Le meilleur gouvernement est la république, où c'est la volonté de tous qui gouverne.
Ainsi la politique de la force, avec Spinoza, semble aboutir à une sorte de libéralisme : la plus grande force, c'est la plus grande liberté. Il faut remarquer seulement que cette liberté de l'individu, pour Spinoza, désigne l'état de l'individu qui n'obéit qu'à la nécessité intérieure de sa nature, au lieu d'obéir à une contrainte extérieure. Etre libre, c'est n'être nécessité que par soi-même. Dans cette suprême nécessité, qui est en même temps pour Spinoza la suprême liberté, consiste la vraie force que doit partout dégager et maintenir l'organisation sociale. — Tel est, en politiquCi ce qu'on pourrait appeler le fatalisme libéral de Spinoza.
Voir dans nos Extraits des philosophes : Spinoza, 225. I. De Fezistenee de Dieu, 227. II. Négation des causes finales, 228. 111. Le souverain bien. — De la réforme de l'enleudement, 229. IV. Le bien suprême est la con« naissance de Dieu, 231. V. Les passions, causes du mal, 231. VI. L'immorlalité de la raison, 234. Vil. L'amour intellectuel de Dieu, 235. — La RocHEVODCACLD, 23G. I. L'amour de soi, 236. II. L'amour de soi, fin de toutes les actions humaines, selon La Rochefoucauld, 237. III. L'orgueil^ 238. IV. La louange, 239. V. La connaissance. — La clémence, 240. VL La mudération. — La constance, 2i0. Vil. La sincérité. — L'amitié. — Pensées diverses, 241. VllI. Les afflictions, 242. IX. La bonté. — La justice. — L'amour, 243. X. Le mépris de la mort, 245. Etc., etc.