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Essai sur le gouvernement civil, du YL

de fruits qu*il n'en peut manger, les laisse se corrompre tandis que d'autres manquent de nourriture, usurpe la part de son voisin. De même, celui qui, ayant un champ, laisse pourrir l'herbe et les moissons perd par là même la propriété de sa chose, parce que d'autres qui ont besoin de champs et de récoltes sont privés d*un champ qu'ils pourraient utiliser. Cette terre, quoique fermée de clôtures, doit donc être considérée comme une terre en friche, et, selon Locke, on a droit d'exproprier le possesseur s*il refuse de mettre sa terre en usage. Le droit d'abuser et de laisser perdre les choses serait sans doute absolu si ces choses étaient en quantité indéfinie, comme l'eau de la mer; mais il s'agit ici de choses en quantité limitée, dont l'appropriation ne peut être permise que sous la condition d'un travail persistant qui ne cesse de les utiliser. — Telle est la première condition fort justement imposée par Locke au droit de propriété.

La seconde, c'est qu'en m'appropriant certaines choses, j'en laisse encore assez pour les autres. — € Qui, je vous prie, s'imaa ginera qu'un autre homme lui fait tort en buvant, même à a grands traits, de l'eau d'une grande et belle rivière, qui, subit sistant toujours tout entière, contient et présente infiniment « plus d'eau qu'il ne lui en faut pour étancher sa soif? (1) »

Locke a le tort d'assimiler la terre à cette eau dont la quantité est indéfinie : « En s'appropriant une terre, dit41, par son travail a et par son adresse, on ne fait tort à personne, puisqu'il reste « toujours assez de terre et d'aussi bonnes, et même plus qu'il « n'en faut à un homme qui ne se trouve pas pourvu. » Remarquons que cette assimilation est évidemment inexacte : la terre qu'on peut s'approprier est en quantité limitée, surtout dans les vieilles sociétés où la terre est déjà tout entière occupée par des propriétaires antérieurs ; la seule ressource est alors l'émigration, qui exige déjà de l'argent et offre des périls. Il est donc faux que tout nouveau venu puisse aisément s'approprier une nouvelle portion de sol.

Locke aurait pu reculer la difficulté en montrant que, si les nouveaux-venus ne peuvent s'approprier le sol, ils peuvent du moins, par leur travail, s'approprier d'autres valeurs : les valeurs mobilières. Mais alors se pose le problème du capital et du travail ; car le capital fera évidemment la loi au travail puisque, si le capitaliste ne veut pas donner du travail aux nouveaux-venus oi>

Â. Ibid, ch. IV.

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ne le donne qu'à des conditions onéreuses, ik devront néanmoins se soumettre sous peine de se condamner à mourir de faim. Oa arrive donc toujours à reconnaître que les valeurs ne sont pas en quantité indéfinie, comme le croit Locke, et que Tappropriation de ces valeurs par les uns peut ne pas laisser aux autres « de semblables et d'aussi bonnes choses communes. » Locke a entreva ce grand problème, qui n'est rien moins que la question sociale sans en montrer la solution.

Le piincipe qu'il pose ici n'en mérite pas moins une attention particulière :« Si l'on passe les bornes de la modération, dit-il, et « que Ton prenne plus de choses qu'on n'en a besoin, on prend « ce qui appartient aux autres. » Ainsi le principe même qai justifie la propriété, c'est-à-dire la liberté du travail, la limite en même temps qu*il la fonde ; car il faut que cette liberté du travail subsiste toujours pour tous ; en conséquence, le droit de propriété ne peut être illimité et sans conditions. Locke aurait dû ajouter que le travail crée seulement la forme nouvelle des objets, mais non le fond, et que, par conséquent, la propriété du fond ne peut être absolue et sans limites* Quelles sont donc ces bornes qui restreignent le droit de propriété sans le détruire, et qui complètent pour ainsi dire le droit de chacun par le droit de tous ? — DifBcile question que Locke n'a pas examinée, et dont on cherche de nos jours la solution.

Au droit de propriété Locke ajoute le droit de liberté personnelle, et se fait l'adversaire de l'esclavage. Tous les hommes étant libres et égaux dans Tétat de nature, aucun n'a de domination naturelle sur un autre. Ni le pouvoir paternel, ni le pouvoir politique ne doivent être une domination. L'enfant n'appa^ tient pas à son père comme un esclave à son maître. Le pouvoir du père lui a été donné pour nourrir et élever son enfant, pour faire de cet enfant un homme, c'est-à-dire un être libre. Aussi ce pouvoir est-il provisoire : du jour où Ton peut supposer que l'enfant est devenu capable de se conduire par luimême, il est libre. L'autorité du père a pour but de se rendre elle-même inutile : elle est un moyen dont la liberté de l'en* &nt est la fin. De là ses limites et ses conditions. Ses limites sont les devoirs mêmes auxquels le père est obligé envers l'enfant; ses conditions sont l'accomplissement de ces mêmes devoirs. Le père néglige-t-il Téducation physique ou morale de son enfant, agit-il contre sa vie, sa santé ou son intelligence, il perd son autorité, et la société doit aussitôt réclamer

Texécution du devoir. En résumé, Tautorité paternelle est un devoir plutôt qu'un pouvoir, et, lorsque le devoir est accompli, le pouvoir cesse.

Locke réfute ensuite ceux qui font reposer la domination poli* tique sur le pouvoir paternel. Outre que ce dernier, comme nous venons de le voir, n'est point une domination véritable, l'origine et Tobjet des deux pouvoirs ditFèrent. L'origine du pouvoir paternel est un devoir naturel ; Torigine du pouvoir civil est un contrat volontaire. Entre le père et les enfants mineurs il n'y a pas éga* lité de raison et de liberté ; cette égalité existe entre les gouvernants et les gouvernés. Tout raisonnement par analogie de la famille à rÉtat pèche donc en son principe.

Outre les droits de propriété et de liberté personnelle, il existe encore, selon Locke, un droit naturel qui complète tous les autres : c*est celui de défendre ca liberté et sa propriété, ou le droit de légitime défense.

A ce droit Locke rattache celui de réparation, qu'on nomme vulgairement le droit de punir (1). Quand on m'a fait du mal et qu'on a usé contre moi de violence, je puis, selon Locke, défendre ma liberté après coup par la peine que j'inflige à l'agresseur. Locke a bien vu que le droit de punir doit être rattaché au droit de défendre sa liberté ; mais il n'a pas assez approfondi l'idée de pénalité, ni distingué le droit de punition proprement dite, qui n'appartient pas à l'homme, du droit à la simple réparation ou indemnité qui lui appartient (2).

Dans l'état de nature, tout homme exergant par lui-môme le droit de pénalité, il se trouve que chacun est juge en sa propre cause: c'est là, dit Locke, un grave inconvénient. De plus, ce n'est pas toujours celui qui a de son côté la raison et la justice, qui se trouve avoir aussi la force. Voilà une des causes déter* minantes qui poussent les hommes à former une société civile et politique, au lieu de demeurer dans une société purement naturelle.

Hobbes a bien compris que la société civile a pour origine un contrat, et Locke développe cette importante notion. Le principe de toute association n'est et ne peut être que le consentement commun. Tous les hommes, étant originairement libres, ne

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