De l'autorité en matière de philosophie
IV INTRODUCTION
ment a-t-elle conçu le premier principe de Thomme et de Tunivers ? Comment s'est-elle représenté l'univers lui-même dans son plan général et dans ses lois particulières î De ces questions essentielles dépendent toutes les autres. Pour les résoudre, l'historien doit connaître les grands génies philosophiques qui ont personnifié le présent et devancé l'avenir. Gomme Hegel l'a montré, la plus parfaite conscience qu'une époque puisse acquérir d'elle-même, c'est chez ses philosophes qu'elle l'acquiert. La Grèce du v* siècle et du iv* siècle avant Jésus-Christ est tout entière dans Socrate, Platon et Aristote. C'est que les génies philosophiques sont à la fois les plus individuels par leur originalité et les plus universels par la fidélité avec laquelle ils réfléchissent les idées de leur temps : en se connaissant mieux eux-mêmes, ils connaissent mieux tous les autres, et ils sont obligés de résumer d'abord en eux le présent pour pouvoir anticiper sur l'avenir. La morale de Platon résume et dépasse la morale de la Grèce au IV* siècle : on y eût pu lire à la fois l'histoire de la Grèce passée et l'histoire de la Grèce future. Les jurisconsultes stoïciens représentaient de même le droit antique et le droit nouveau : ils résumaient une ^ciété qui finit et annonçaient une société qui commence. Comprendrait-on la Révolution de 1789 et les principes qui l'ont dirigée, si on ne connaissait pas l'esprit de la philosophie française au xvni* siècle?
Outre les fondements de la morale, du droit et de la politique, la philosophie contient encore en elle-même, sous la forme de connaissance raisonnée, ce que les religions renferment à l'état de croyance instinctive. La religion est une métaphysique spontanée ; la métaphysique est une religion réfléchie. Les plus grands métaphysiciens, comme Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Leibnitz et Kant,résument dans leurs pensées et formulent dans leurs livres les progrès accomplis par la conscience religieuse de l'humanité, en môme temps qu'ils présagent ceux qu'elle doit accomplir encore.
Enfin, le mouvement des idées ' scientifiques ne se comprend que par les génies philosophiques qui ont renouvelé les méthodes ou construit l'univers sur un plan nouveau. C'est Aristote qui a initié le moyen âge et la renaissance à l'étude de la nature ; c'est Descartes qui a fait pénétrer dans toutes les sciences la méthode mathématique et ramené la science de l'univers à un problème de mécanique ; c'est Leibniz qui a introduit dans la science des grandeurs le calcul de l'infini, et donné à la méthode mathéma-
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tîque, par l'intervention de cet élément métaphysique, une puissance jusqu'alors inconnue. A mesure que Thumanité comprend inieuz ses rapports avec les autres êtres et sa vraie place dans la création, la philosophie élargit ses conceptions de l'univers : au monde sphérique des anciens, fermé par une voûte de cristal, elle substitue cette sphère infinie dans l'espace et dans le temps dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
Aussi peut-on dire que le progrès des idées philosophiques est la mesure du progrès historique. Et ce ne sont pas seulement les métaphysiciens de TAllemagne qui soutiennent cette vérité; Técole positiviste elle-même, en France et en Angleterre, reconnaît que ce qui mène le monde^ c'est la spéculation. Selon la remarque d'Auguste Comte, la marche de la spéculation est le principal moteur du mouvement social. « C'est le progrès de la spéculation, dit aussi Stuart Mill, qui, en gros, a régi le progiès de la société (1)». Dites-moi l'état de la spéculation scientifique à une époque, et je vous dirai la limite que les arts industriels ont pu atteindre alors sans pouvoir la franchir. Dites-moi l'état de la spéculation morale et religieuse à une époque, et je vous dirai quelles ont été les lois ou les mœurs, et même la politique de ce temps. L*état des sciences, à son tour, ainsi que l'état de la morale, de la politique et de la religion, est déterminé par les hautes spéculations métaphysiques : c'est le mouvement supérieur de la pensée qui devance et entraîne toujours les mouvements inférieurs. La spéculation va à la découverte et conquiert des pays nouveaux, que les sciences pratiques exploitent et fécondent. La plus haute spéculation, qui semblait d'abord si éloignée de la pratique et de l'histoire, en contient donc le secret. Faire l'histoire de la philosophie religieuse, morale et politique, c'est faire l'histoire de la conscience humaine.
En un mot, l'historien qui ne décrit que les actions de Thumanitô, sans en étudier les spéculations, s'arrête aux effets extérieurs sans remonter aux causes intimes : il ne voit que les mouvements sans connaître la pensée qui les dirige. L'étude des spéculations philosophiques, au contraire, en paraissant nous emporter loin du réel, dans je ne sais quel monde idéal, nous rapproche de la plus intime et de la plus vivante réalité: c'est qu'au fond le mouvement de la réalité a sa vraie raison dans l'idéal qui en est le but, et l'histoire des actions ne peut se comprendre que par l'histoire des idées.
1. Stuart Mill, Logique, Irad. Poisse, tom. II, p. 528 et suivantes.
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III. Les systèmes, si nombreux au premier abord dans l'histoire de la philosophie, ont été nécessaires pour compléter un point de vue par un autre et en quelqua sorte une perspective par une autre. Leur opposition même a été utile pour rappeler aux philosophes qu'ils n'étaient pas encore en pleine possession de la vérité absolue, puisqu'aucun système particulier ne suffit à satisfaire pleinement les esprits. Mais la conciliation des systèmes est plus nécessaire encore que leur opposition, et c*est dans cette conciliation graduelle des doctrines par une doctrine supérieure que consiste le progrès de la philosophie, surtout dans sa partie métaphysique. La vraie méthode de l'histoire est celle qui reproduit et rend sensible ce progrès même.
La méthode historique est double : comprendre et apprécier.
Pour comprendre les philosophes, nous devons nous placer à leur point de vue et non au nôtre : sans cela, nous ressemblerions à un astronome qui^ tout en restant à l'observatoire de Paris et en regardant à travers son télescope, voudrait juger immédiatement l'apparence qu'offre le ciel vu de l'observatoire de New- York. Beaucoup d'historiens tombent dans cette erreur : ils commencent par admettre que leur point de vue est le seul bon et que leur observatoire est le centre vrai du monde ; puis ils traitent d'aveugles ou d'insensés ceux qui ne voient pas exactement ce qu'ils voient eux-mêmes et qui osent mettre en doute la vérité absolue de leur perspective. Ce dogmatisme intolérant n'est-il pas la meilleure situation qu'up historien de la philosophie puisse adopter pour ne rien comprendre aux idées d'autrui?
Il faut, au contraire, par un acte de désintéressement intellectuel qui est la condition de l'impartialité, s'oublier soi-même, s'abstraire de soi pour ainsi dire et se confondre quelque temps avec ces gi'andes intelligences dont on veut repenser la pensée. Il faut recommencer leur travail en y mettant le même intérêt qu'à un travail personnel, et entrer, s'il est possible, plus avant qu'eux-mêmes dans leur pensée.
Pour cela, on doit s'attacher à l'esprit du système et non pas seulement à la lettre, aux parties supérieures et non pas seulement aux parties inférieures. Les parties supérieures, en efTet, indiquent mieux la vraie direction de l'ensemble, la fin à laquelle le système entier aspire et vers laquelle il se soulève avec ua effort plus ou moins heureux. Aristote disait que, pour comprendre la vraie nature d'un être, il faut le regarder non pas dans son ébauche ni dans ses imperfections^ mais dans son dé-
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yeloppement le plus parfait, dans son achèvement, et par conséquent dans sa beauté : caria vraie nature d'un éti*e, c'est moins ce qu'il est en tel ou tel moment de la durée que la an à laquelle il tend. Est-ce chez les embryons ou les monstres qu'on doit chercher l'humanité, ou n'est-ce pas plutôt chez l'homme fait qui possède ses facultés en leur plénitude ? Il y a dans la pensée du philosophe un moment où elle atteint sa forme la plus haute et où elle se révèle en sa pure essence : c'est ce moment gu*il faut saisir au passage ; car l'instant où le philosophe semble soulevé au dessus de lui-môme, c'est l'instant où il est vraiment lui-môme. Comme ces moments où on se possède et où on arrive à manifester sa pensée sans ombre sont plus rares que les heures de médiocrité et de demi-lumière, c'est souvent dans quelques pages et dans quelques pensées achevées que le philosophe se révèle le mieux. Car il n'est pas facile de se soutenir longtemps au plus haut point qu'on puisse atteindre : combien il est plus aisé de retomber môme au dessous de soi I Cependant, c'est surtout vers ces rares élans de la pensée que l'historien tournera ses regards. 11 verramieux les systèmes s'il les voit par ces grands côtés que par leurs petits : son interprétation, tout en reproduisant avec fidélité les traits du modèle historique, sera plus vraie en môme temps qu'elle sera plus belle. Un peintre qui veut représenter un grand homme doit obtenir d'abord la ressemblance matérielle, mais ce n'est pas tout: il doit atteindre, par l'expression, à la vraie ressemblance morale; pour cela, devra-t-il représenter son modèledansles moments de vulgarité et comme d'indifférence î Ce serait choisir l'instant où l'homme intérieur est dominé parla fatalité extérieure et où sa liberté est voilée par la tyrannie des circonstances : il croirait peindre l'homme lui-môme et ne représenterait que l'action des choses sur la pewonne. L'œuvre manquerait de fidélité en môme temps qu'elle manquerait de beauté. Le peintre doit choisir, dans Texistenc^ du grand homme, les beaux moments^ qui sont aussi les vrais, où l'homme a une individualité, une pensée originale, une passion personnelle qui l'anime d'une vie propre, en un mot, un caractère. Ainsi doit faire l'historien à l'égard des génies philosophiques. Il doit chercher, à travers leurs œuvres, les plus frappantes manifestations de leur pensée propre. Dans la philosophie comme dans l'art, la grande critique n'est pas celle des défauts, mais celle des beautés.
De la méthode d'interprétation ainsi conçue sort naturellement
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lâ méthode d'appréciation. Un système bien compris est déjà à moitié apprécié, et semble prendre de lui-môme la place qui lui appartient dans l'ensemble des doctrines philosophiques.
On a prétendu qu'il n^y avait pas d'absurdité que les philosophes n'eussent dite; on pourrait mieux encore prétendre qu'il n'est pas d'absurdité qu'on ne leur ait prêtée. Les erreurs qu'on croit voir chez eux sont souvent des aspects nouveaux des choses, d'incomplètes vérités qui n'en ont pas moins leur place dans la vérité parfaite.
L'appréciation des systèmes contient deux parties principales, correction des erreurs et conciliation des vérités.
Les erreurs, à leur tour, peuvent être de deux sortes. Tantôt ce sont des erreurs de conséquences et d'applications ; tantôt ce sont des erreurs de principes. Par exemple, de ce que l'intérêt de la société eet d'être liée par un lien aussi fort que possible, nous verrons Hobbes conclure que l'intérêt de la société est le despotisme absolu. Or, même en admettant le principe de Hobbes, — celui de l'intérêt^ — cette conséquence est fausse ; car le despo* tisme n'est pas la plus grande force qui puisse maintenir le lien social, et la liberté est ici plus puissante que la force matérielle. — Voilà donc une erreur de déduction, de conséquence, d'application. Pour corriger les erreurs de ce genre, est-il besoin de sortir du système même qu'on examine, de les réfuter au nom d'un autre système? Nullement; mieux vaut corriger d'abord les fausses déductions d'une doctrine avec les principes mêmes de cette doctrine ; ici, par exemple, il faudra raisonner dans l'hypothèse de Hobbes mieux que Hobbes ne l'a fait, et lui dire : — En supposant avec vous qu'il n'y ait d'autre règle sociale que le plus grand intérêt de la société, ce principe n'a pas même la conséquence que vous prétendez ; vous ne pouvez donc refuser de corriger sur ce point votre système, car une telle correction, après tout, le complète et le perfectionne.
Cette correction des conséquences est une rectification analogue à celle qu'emploierait un mathématicien pour corriger des erreurs de calcul, par exemple des fautes d'addition ou de multiplication.
Mais, remarquons-le, les erreurs d'application ne prouvent rien, à elles seules, contre les principes eux-mêmes, et ne réfutent pas la théorie dans son essence; de même, corriger les erreurs d'une addition ou d'une multiplication, ce n'est pas réfuter la théorie de l'addition ou de la multiplication : c'est simplement faire
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Yoir que celte théorie a élé mal appliquée. Malgré cela, beaucoup d'historiens de la philosophie s'imaginent avoir réfuté un système en réfutant ses propres inconséquences ou ses applications illégitimes. Une déclamation éloquente contre le despotisme auquel Hobbes aboutit n'est cependant point une réfutation suffisante du système utilitaire. Aussi qu'arrive-t-il? Vous croyea avoir réfuté une doctrine en réfutant ses erreurs de déduction ; mais d'autres partisans des mêmes principes évitent ces erreurs, et le système reparaît avec eux d'autant plus fort qu'il est désormais mieux lié et mieux déduit. Par exemple, Bentbam et Stuart Mill, en acceptant Yutilitarisme de Hobbes, ont abouti à des conclasions libérales, au lieu d'aboutir à des conclusions despo* tiques. — On ne réfute donc pas un système en réfutant des erreurs qui ne lui sont pas essentielles ; tout au contraire, on l'a fortifié en croyant l'affaiblir et on l'a reconstruit sur un meilleur plan en croyant le détruire.
Au reste, il est nécessaire de rectifier et de perfectionner d'abord les systèmes en les corrigeant ainsi dans leurs conséquences par leurs propres principes. Ce n'est pas une œuvre négative et destructive que l'on fait en rectifiant, par cetteméthode, les erreurs de conséquences qu'un système peut contenir. Réfuter de celte naanière, c'est compléter, c'est raisonner selon un système mieux que ses auteurs mêmes. Et ce travail préparatoire ne doit pas être négligé.
C'est seulement quani une doctrine a été ainsi reconstruite et débarrassée de ses imperfections accidentelles qu'on peut enfin lui appliquer la critique de fond. Ici l'appréciation des conséquences, des applications fausses, des erreurs de détail, serait insuffisante : si vous ne prenez pas le système dans son principe dans son essence, et pour ainsi dire dans sa vérité, vous ne pouvo guère le réfuter.
Mais par quelle méthode pourra-t-on réfuter le principe qui fait l'essence d'un système? — Ce principe est toujours un fait ou une notion qui a sa valeur et sa vérité. L'absurde pur ne saurait être conçu ni exprimé ; un système qui reposerait sur un principe complètement absurde ne pourrait se développer ni vivre. L'erreur des principes consiste donc plutôt dans une vérité incomplète que dans une fausseté absolue. C'est tantôt une observation partielle donnée pour une observation totale, — comme l'égoïsme, prétendu universel par La Rochefoucauld; — tantôt une notion particulière et abstraite donnée comme expression de la vérité tout
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entière, — par exemple, la notion de l'étendue, ou la notion de la pensée. Dès lors, comment réfuter un principe de ce genre î — En montrant que la vérité qu'il affirme n'est pas toute la vérité. Or pour montrer qu'une vérité n'est pas tout, il faut faire voir qu'elle ne subsiste qu'à la condition d'être complétée par d'autres vérités, et que, sans ce complément, elle demeure impuissante à expliquer les choses.
^ Nous arrivons par là à cette proposition en apparence étrange : — On ne peut réfuter sérieusement, utilement et définitivement les systèmes que par leurs vérités. -^ Mais entendons-nous : le mot de réfuter n'a plus ici d'autre sens que celui de compléter. On réfute une vérité usurpatrice en prouvant qu'elle n'est pas la vérité tout entière et que son légitime domaine n'est pas tout ce que la pensée conçoit ou tout ce que la réalité fournit. Par exemple, rétendue et des changements de relation dans l'étendue ne suffisent pas à reproduire tout ce que la conscience trouve en ellemême : de là l'insuffisance de Tatomisme mathématique.
En conséquence, pour réfuter, il ne faut pas détruire, mais construire, et absorber tout ce que les autres ont dit de vrai dans une vérité plus large et plus compréhensive. De même, dans l'histoire, une race n'en conquiert une autre qu'en l'absorbant et en l'unissant à elle ; mais le vrai triomphe, en philosophie, n'est pas une victoire destructive ; c'est une victoire de conciliation.
Pour cette conciliation, il est nécessaire d'abord de chercher tout ce qui peut être admis en commun par les systèmes contraires : il faut accepter des autres et faire accepter de soi le plus possible.
Puis, au point où cesse l'accord, il faut voir si, en poussant plus loin les divers systèmes, chacun dans son sens légitime, on ne les verrait pas prendre une direction convergente et se rapprocher de plus en plus ; si, par exemple, la morale fataliste et la morale fondée sur la liberté ne tendraient pas à se rapprocher quand on pousse très-loin et très-logiquement leurs conséquences.
Pour augmenter entjore ce rapprochement, on cherchera des moyens termes entre les idées opposées. Par exemple, n'y a-t-il pas un moyen terme que peuvent et doivent accepter en commun ceux qui nient comme ceux qui affirment notre libre arbitre ? C'est Xidèe de notre liberté, qui, lorsque nous nous appuyons sur elle, finit par nous conférer à l'égard de nos passions un pouvoir analogue à la liberté même. Cette idée, commune aux partisans de la fatalité et du libre arbitre, offre un premier moyen
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de rapprochement. D'autres intermédiaires, comme le désir de la liberté, pourront les rapprocher encore plus. On intercalera ainsi le plus grand nombre possible de ces moyens termes, afin de réduire progressivement l'écart des doctrines.
Par cette méthode, on arrive à combiner entre eux les sys* tèmes et à les superposer comme les parties diverses d'un même édifice. On s'efforce de mettre chaque doctrine à sa vraie place ; on n'a, à chaque degré, que des choses qi;i peuvent être admises en commun et qui sont vraies relativement à ce point de vue.
Il en résulte une gradation des doctrines selon leur valeur et leur degré de vérité : reproduction par l'esprit du progrès même des choses. Pour établir cette gradation, on cherchera quelle est la direction intime d*un système, par exemple du matérialisme pur, et le point le plus élevé auquel il tend. On se demandera ensuite si ce point vers lequel s'élève l'ensemble de la doctrine ne se trouve pas précisément contenu dans un autre système, par exemple dans l'idéalisme ; d'où on aurait le droit de coDclure que le second système est le complément auquel le premier aspire. Ainsi nous verrons le matérialisme, par un mouvement irrésistible, réduire la physique à la mécanique, la mécanique aux mathématiques, les mathématiques à la logique ; mais les lois de la logique, à leur tour,supposent les lois des idées, et nous nous trouverons ainsi amenés, par le développement même du matérialisme, à un système qui lui est supérieur puisqu'il lui est nécessaire pour son propre achèvement : je ^eux dire l'idéalisme. L'idéalisme, à son tour, manifeste une direction qui lui est propre ; il est emporté par un mouvement naturel vers une certaine conception finale de l'univers : des idées purement abstraites, en effet, ne sauraient produire le monde : il faut des idées actives, des idées vivantes dans une intelligence, qui elle-même ne saurait se concevoir sans une volonté. L'explication abstraite des choses par les rapports des idées tend donc à une explication vivante des choses par l'action du vouloir, et l'idéalisme semble chercher lui-même son complément dans la philosophie de la volonté.
C'est ainsi qu'on peut arriver à découvrir l'ascension graduelle des systèmes et à monter toujours plus haut. En outre, l'histoire confirme par les faits l'analyse rationnelle des doctrines : l'histoire, par exemple, nous montre le matérialisme se transformant toujours à la fin en idéalisme. Voilà encore un élément nouveau d'appréciation.
Outre cette classification des doctrines selon leur degré d'éléva-
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tion, que leur direction logique et historique nous révèle, on peut les considérer encore non plus dans leur hauteur, mais, pour ainsi dire, dans leur largeur. Il y a, en effet, des systèmes plus étroits et plus particuliers, qui ne comprennent dans leurs explications qu'un petit nombre de choses ; d'autres embrassent un domaine plus étendu et plus voisin de l'universel. Or le degré de largeur est ici un degré de vérité. En effet, Tidéal de la philosophie serait une doctrine assez large, assez universelle en extension et en compréhension , pour réconcilierdans son sein tous les systèmes. Que cet idéal puisse être complètement embrassé par l'esprit humain, cela est sans doute impossible ; mais enfin, nous le concevons et le cherchons ; et si nous ne pouvons entièrement l'atteindre, du moins est-il possible d'en approcher sans cesse. C'est donc d'après cet idéal de la philosophie, non d'après un système particulier et préconçu, qu'on doit juger les systèmes des philosophes. Dès lors, plus ces systèmes seront larges, déterminés et positifs, moins ils seront éloignés de la vérité universelle et infinie. En présence de chaque système, nous devons dire : — Ce n'est pas là toute la vérité, ce n'est pas là tout le bien, et cependant il y a là une partie de cette lumière et de cette chaleur que cherche notre âme. — Au lieu de prononcer d'une manière absolue que telle doctrine est vraie, telle autre fausse, il vaut mieux dire : Ceci est plus vrai, étant moins exclusif et moins négatif; ceci est plus faux, étant moins large et moins positif. On connaît le mot profond de Leibniz : — Les systèmes sont généralement vrais par ce qu'ils aflttrment et faux dans ce qu'ils nient. — La métaphysique univei^ selle, que poursuit noblement notre pensée, ne peut donc être aucun des systèmes bornés ; elle est plutôt l'ensemble des systèmes; disons mieux, elle n'est ni aucun ni tous. Si nous ne sommes pas pénétrés de ce principe, nous nous enfermerons dans un système particulier, exclusif et intolérant, et notre système passera comme les autres ont passé.
Si nous croyons au contraire, avec Platon et Leibniz, d'une part que la vérité est implicitement dans notre esprit, mais d'autre part qu'elle dépasse toujours infiniment notre science actuelle, nous éviterons à la fois l'indifférence du scepticisme et l'intolérance du dogmatisme. Nous aurons ces grandes vertus du philosophe : l'amour de la vérité absolue, la croyance à sa réalité, et l'espérance de s'en rapprocher sans cesse.
A ces trois vertus en quelque sorte métaphysiques, l'historien de la philosophie doit joindre, dans Tappréciation des systèmes, les
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deux grandes vertus morales: justice et fraternité. A tout système qui se déclare seul en possession de la vérité absolue et qui, par ses prétentions exclusives, veut usurper injustement un domaine infini, rhistorien opposera les conclusions des autres doctrines : il doit nier ce qui est négatif dans ce système, pour rétablir ainsi, par une double négation, la vérité positive. Mais cette critique des erreurs, qui est la tâche la plus ingrate et la moins utile de l'historien, doit être réduite au strict nécessaire. L'historien ne doit exclure que ce qui est exclusif, il ne doit s'opposer qu'aux oppositions, il ne doit faire la guerre qu'à la guerre même. N'avoDs-nous pas vu que sa tâche véritable et son œuvre positive, c'est de pacifier et de concilier 7 Si l'on descend assez profondément dans toute doctrine sincère, on flnii-a par en trouver l'unité avec la pensée commune. Les oppositions poussées à leurs limites se changent presque toujours en harmonies. Aucune pensée n'est méprisable, et les choses les plus humbles, selon Platon, reflètent l'idéal ; il faut donc embrasser le plus possible : qui n'embrasse pas assez, noal étreint.
C'est pour cela qu'il faut d'abord savoir comprendre, et l'Intel- Ugence la plus pénétrante est aussi la plus ouverte à autrui ou la plus pénétrable. L'intelligence du philosophe ne saurait trop s'élargir : dilatamini et vos.
Enfin, pour savoir comprendre et apprécier, il faut savoir aimer. L'universelle sympathie du philosophe ne doit pas être celle de rindifTérence sceptique : Thistorien ne doit pas ressembler à ces hommes du monde qui sont aimables pour tous parce qu'au fond ils n'aiment personne, et dont l'apparente sympathie recouvre une réelle impénétrabilité du cœur. La véritable fraternité philosophique a son principe dans l'ardeur même de la foi à la raison. Le précepte le plus sublime et le plus doux de la morale doit s'appliquer aux philosophes et leur fournir la meilleure règle de critique : « Aimez-vous les uns les autres. » Ne pressentons-nous pas que les lois du monde moral doivent être aussi les vraies lois cachées de la logique et de la nature ?
Telle est la méthode de conciliation d'après laquelle on doit juger la diversité des systèmes, pour les ramener chacun à son principe, et tous au principe des principes.
Considérés de ce point de vue, les systèmes entre lesquels se partagent encore les esprits nous apparaîtront comme formant autant de cercles concentriques, qui vont s'élargissant toujours sans
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pouvoir embrasser l'immensité de l'universeL II en est de plus limités et de moins vrais, comme le matérialisme brut qui réduit tout au2 objets des sens ; il en est de plus larges, mais nég^atifs encore, comme Tidéalisme abstrait et purement logique, qui réduit tout aux objets de Fintelligence ; une seule doctrine parviendrait peut-être à exclure enfin toute négation et toute limite : ce serait celle où le naturalisme serait la base et où un idéalisme plus vivant et plus concret viendrait compléter le naturalisme même. Cette doctrine subordonnerait les autres, sans les détruire, à la conception la plus haute qu'on puisse atteindre : l'idéal moral de la bonté désintéressée. La philosophie de la volonté est supérieure à la philosophie de l'intelligence, comme celle-ci est ellemême supérieure à la philosophie des sens.
Cette méthode de conciliation ne doit pas se confondre avec la méthode proposée sous le nom d'éclectisme^ bien qu'elle s'efTorce de retenir ce que Féclectisme avait de bon. Les Alexandrins désignèrent par ce nom un choix fait dans les divers systèmes. Sans reproduire le mot, Leibniz reproduisit la chose, en parlant de c prendre le meilleur des doctrines » ; mais il avait soin d*ajouter qu'on doit ensuite aller plies loin^ et il ne croyait pas qu'un choix de vérités déjà exposées par d'autres pût constituer toute la philosophie. Il comprenait la nécessité d'une doctrine à la fois conciliatrice et originale; seulement il ne traça point les règles de la méthode pour la découvrir, et il procéda souvent lui-même sans une méthode assez régulière. Par une sorte de curiosité universelle, il était porté à voyager en quelque sorte au milieu des systèmes, à citer les opinions des uns et des autres, à y mêler les siennes, et plutôt à juxtaposer le tout qu'à montrer l'intime liaison des parties.
Dans notre siècle, Victor Cousin, à son retour d'Allemagne, sous l'influence de Schelliug et de Hegel, renouvela^ l'éclectisme et crut y voir la méthode unique de la philosophie môme. 11 partit de ce principe que tout avait été dit, ou à peu près, par les philosophes, et que l'histoire de la philosophie contient toutes les vérités. Be là cette conséquence que la philosophie 8*absorbe dans l'histoire de la philosophie, et qu'il faut presque renoncer à l'originalité des découvertes. En outre, Victor Cousin considère l'éclectisme comme un choix ^ au sens propre de ce mot; mais ce choix, il ne dit pas selon quelle règle on peut le faire, et il le fit lui-même bien sou« vent sans autre règle que ses préférences pour un système particulier et adopté d'avance, qu'on ajustement appelé une sorte de
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(femi-spiritualisme timide, moitié écossais, et moitié allemand. Enfin, au lieu d'insister surtout, dans ce choix, sur ]a part de vérité qu'un système peut contenir, il insista de préférence sur les erreurs ou sur ce gullcroyait des erreurs: il arrivait ainsi, sous prétexte de choix, à rejeter presque tout. Ce fut un abus de prétendues réfutations, la plupart superficielles et trop oratoires, faites au nom du sens commun, c'est-à-dire, bien souvent, au nom de l'arbitraire. Quant à ce qui pouvait rester des systèmes ainsi mutilés et émiettés, Téclectisme le juxtaposait un peu au hasard dans une doctrine sans forte unité: il empruntait telle et telle chose à un système, sans expliquer pourquoi il ne prenait pas aussi bien telle autre partie de la doctrine ; puis, passant à un autre système, il y prenait aussi çà et là quelques affirmations, et après avoir ainsi cueilli à droite et à gauche sur le terrain d'autrui, il faisait une sorte de faisceau si mal lié, qu'il suffisait d'en tr'ouvrir la main pour voir s'échapper ce qu'on croyait tenir. On avait voulu contenter tout le monde, et on aiTivait à ne contenter personne ; c'était, dans la philosophie, l'équivalent d'une politique d'équilibre, procédant par concessions arbitraires et par refus non moins arbitraires aux divers partis. Telle n'est point, semble-t-il, la vraie méthode. Il ne s'agit pas de choisir, mais de réunir, de combiner tout ce que chaque système contient de positif dans ses principes et de logique dans ses conséquences ; il ne faut rejeter que les négations et les exclusions. Platon disait : « Quand on me propose de choisir entre deux choses, je fais comme les enfants, qui prennent les deux à la fois. »
En outre, loin de se persuader que tout a été dit avant nous, il faut se persuader que les philosophes, dans leurs propres systèmes, ont oublié une foule de conséquences et de déductions nécessaires; qu'ils ont ébauché plutôt qu'achevé leur œuvre; que, par uemple, la morale de l'utilité n'a pas été entièrement construite ni menée jusqu'au bout de ses conséquences, pas plus que la morale du devoir ; en un mot, que toutes les doctrines ont à la foip besoin d'être complétées par elles-mêmes et d'être complétées par les autres.
Outre la méthode éclectique, on a proposé encore, dans la philosophie et dans son histoire, une méthode qu'on pourrait appeler panthéistique, parce qu'elle fait de Terreur même une partie inté- ^ante de la vérité, comme du mal une partie du bien : c'est la inéthode hégélienne. Hegel transporte dans Thistoire de la philosophie le fatalisme logique qu'il a déjà introduit dans l'histoire
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générale: « Tout ce qui est réel est rationnel ». Faisant rentrer les systèmes comme les événements, de gré ou de force, dans une loi de triplicitô monotone qu'il leur impose à priori, il semble absoudre Terreur dans la philosophie au même titre que le mal dans rbistoire, parce que les contradictoires, selon lui, s 'identifient au fond des choses.
Mais, tout en retenant encore ce que cette méthode peut avoir de légitime, il faut se souvenir que la seule conciliation réelle est celle des vérités avec les vérités, non des erreurs avec la vérité : il ne s'agit pas d'accepter à la fois les affirmations et les négations, mais de rejeter toutes les négations pour ne conserver que les affirmations. Ne croyons pas, par ce procédé, être à la fin moins riches que celui qui prendrait à la fois les erreurs et les véiités, car, en ayant Tair de prendre davantage, il prendrait moins. Oomme disent les algébristes, tout le négatif ajouté au positif est une diminution, et non une addition. Loin de concilier les contradictoires, il faut considérer la contradiction logique d'une doctrine avec elle-même comme le signe d'une erreur de déduction, et rectifier cette erreur en restituant au système la cohéision et la conséquence logique. De môme, de deux principes qui seraient absolument contradictoires sous le même point de vue, il faudi'ait bien rejeter Tun pour admettre l'autre. Mais ce qu'on peut concilier, ce sont les points de vue différents, les degrés différents de la pensée, les relations différentes des choses; En un mot, la vraie méthode est une série de corrections, de constructions, ■de déductions et de vérifications scientifiques, non dans le but de confondre le vrai et le faux en une doctrine préconçue, mais d'écarter le faux sans rien abandonner du vrai, et de ramener ainsi la plus grande multiplicité possible à la plus grande unité possible. Ainsi procède la nature dans le développement de la vie ; ainsi doit procéder la pensée par une méthode vraiment naturelle.
C'est là, dira-t-on, un idéal irréalisable. — Mais toute méthode n'est autre chose qu'un idéal dont on se rapproche de plus en plus par des moyens déterminés. Un système particuher et exclusif est quelque chose de fixe, d'immobile, de pétrifié ; la méthode est un mouvement, une évolution et un progrès. La conciliation des idées est la légitime direction du mouvement philosophique comme du mouvement historique lui-même : elle n'est pas et elle ne sera jamais une œuvre entièrement achevée. Du reste, la métaphysique est ici analogue aux autres connaissances : l'impossibilité d'achever la physique ou les mathématiques prouve-t-
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elle quelque chose contre la méthode des physiciens ou celle des mathématiciens ? La vérité de leur méthode se reconnaît au progrès qu'elle rend possible ; c'est de même à l'accord progressif des philosophes sur des points de plus en plus nombreux qu'on reconnaîtra l'introduction de la vraie méthode dans la philosophie et dans son histoire (1).
1. Nous indiquons ici la méthode qui nous semble la meilleure pour tous ceux qui Toudront entreprendre une étude approfondie des systèmes philosophiques. Dans cet ouvrage élémentaire, nous avons dû nous borner le plus souvent à Texposition des grandes doctrines et des principales mérités qu'elles contiennent, sans pouvoir entrer toujours en de longues appréciations. Au lieu de faire une complète revue des systèmes philoso-
I chiques même de second ordre, nous avons insisté assez longuement sur es grands inventeurs, et nous n'avons fait que mentionner les auteurs de doctrines secondaires. Nous croyons avoir ainsi donné à chaque philosophe une place proportionnée à l'importance de ses découvertes. Si certains auteurs sur lesquels on s'étend d'habitude, comme Cicéron, ScDèque, Bossuet, Pénelon, etc., tiennent peu de place dans ce livre, c'est qu'à notre avis leurs doctrines, manquant d'originalité, ne tiennent pas plus de place dans l'histoire des idées.
Ajoutons que nous avons fait une large part aux doctrines sociales et politiques, trop négligées dans les livres de ce genre, et qui ont eu cependant une si grande influence sur le progrès de l'humanité et de la philosophie même.
Ce volume a son complément naturel dans nos Extraits des principaux philosophes, où l'on trouvera, avec la biographie des grands penseurs, les parties les plus importantes et les plus intéressantes de leurs ouvrages, formant une sorte de philosophie enseignée par les maîtres.