II. — VICTOR COUSIN ET L'ÉCLECTISME
Laromiguière;touten continuant la tradition de Gondillac, avait modifié sur un point important le système de son devancier : la sensation passive est, selon lui, insufilsante pour rendre compte des opérations de l'Ame, et il y faut ajouter l'attention, qui est active. Sensation et attention, en se combinant, expliquent tout. Royer-CoUard, allant plus loin, avait abandonné entièrement Gondillac, auquel il opposait, sans y rien ajouter d'ailleurs, les conclusions de la psychologie écossaise. Victor Cousin continua cette sorte de réaction, souvent exagérée, contre les méthodes analytiques du xvin* siècle, et, mêlant à la philosophie trop timide de rÉcosse des spéculations empruntées soit à Platon et aux Alexandrins, soit à Schelling et à Hegel, il conçut la pensée de substituer aux systèmes philosophiques un choix de vérités prises dans les diverses doctrines, avec le sens commun pour guide. C'est cette méthode que Victor Cousin appela Téclectisme (1).
Selon lui, les systèmes auxquels on peut faire des emprunts se rangent en quatre classes : le sensualisme ramène tout aux objets de la sensation ; l'idéalisme aux objets de la conceptionrationnelle ; le scepticisme élève son doute sur les ruines de ces deux systèmes contraires, et enfin le mysticisme remplace le doute de la raison par une foi plus ou moins aveugle fondée sur
!• Voir noire inlroduclioo.
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le sentiment. Il faut choisir, dans ces systèmes, ce qu^il y a de conforme au sens commua et éviter ce qu'ils offrent d'exclusif.
De là la théorie éclectique de Forigine des idées. Nos connaissances se divisent en deux classes : les perceptions, dont le sensualisme a le droit de maintenir la nécessité, et les conceptions, par lesquelles la raison, selon les rationalistes, 8*élève aux idées absolues. Les perceptions des sens ne sont poar la raison, dit Victor Cousin, qu'une occasion extérieure, qui l'excite à concevoir par elle-même les idées du temps, de Fespace, de la cause, de la substance, de Tinfinî, du vrai, du beau, du bien. Victor Cousin n'explique pas comment notre raison peut ainsi concevoir des objets dont nous n'aurions aucune expérience : il se contente d'invoquer une sorte de t révélation intérieure », une sorte de c suggestion ». Par là il laisse en suspens le problème essentiel qu'il s'était proposé de résoudre, et s'en tient à des entités dont il ne peut ni montrer Torigine ni démontrer la valeur. Il met l'âme et Dieu parmi ces objets de conception : nous n'apercerons eu nous que des phénomènes et nous concevons l'Âme; nous n'apercevons dans le monde que des phénomènes et nous concevons Dieu. Comment? et quelle autorité attribuer à des conceptions qui demeurent ainsi abstraites f c Le fini, l'infini et leur rapport » expriment, dit Victor Cousin, les éléments essentiels de notre pensée ; mais Victor Cousin ne parvient ni à déterminer exactement ce qu'il entend par l'infini, ni à montrer le rapport d'une telle conception avec la perception du fini. N'admettant donc ni le système de Eant, ni celui des emplristes, ni celui de Maine de Biran, le fondateur de l'éclectisme se trouve suspendu, sans doc* trine propre, entre ces diverses doctrines, et, dans presque toutes les questions, il manque d'originalité.
Victor Cousin, dépourvu du génie de l'invention philosophique, finit par favoriser surtout l'histoire de la philosophie aux dépens de la philosophie même, qu'il réduisit de plus en plus à un enseignement officiel et oratoire des « vérités de sens commun »
L'histoire de la philosophie n*est, selon Victor Cousin, que la perpétuelle succession des quatre systèmes entre lesquels se partage l'esprit humain, et l'histoire générale elle-même nous montre la lutte incessante des diverses directions qu'ils représentent. Les idées philosophiques se personnifient dans les grands hommes et dans les grands peuples, auxquels elles confèrent tout ensemble la puissance et le droit. Victor Cousin, s'iusplrant de Hegel, vulgarisa les théories les plus générales du philosophe allemand sur
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le rôle des géaies et des natioDS privilégiées; comme lui, il aboutit à une sorte de fatalisme historique, selon lequel le succès, la gloire et la Ticioire n'ont jamais tort.
A mesure que les disciples et les successeurs de Victor Cousin devinrent plus indépendants, on les vit revenir aux traditions de Maine de Biran et de Descartes ; sans exclure les spéculations rivales de l'école kantienne ou de l'école anglaise, ils s'efforcèrent de maintenir le point de vue propre aux vrais maîtres de la philosophie française : celui de la réflexion intérieure, saisissant en elle-même la pensée active et la volonté. C'était le seul point de vue qu'on pouvait opposer, avec quelque chance de succès, au matérialisme exclusif et à l'école positiviste.