LES ÉCONOMISTES ET LES SOCIALISTES
qui étudie comment les intérêts fonctionnent, non comment ils devraient fonctionner, c Laissez faire^ laissez passer », maxime excellente dans une société idéale, où le milieu social ne serait point altéré par les restes des injustices antérieures, oii la justice réparative n'aurait point de place, où les transactions seraient vraiment libres parce que les conditions seraient à peu près égales entre les contractants. Dans la société réelle, les théorèmes abstraits ie l'économie politique ne s'appliquent pas toujours d*une manière exacte, et ses solutions trop simples ne répondent pas à la complexité des faits. Le jeu des intérêts, abandonné à lui-même, n'est encore qu'une sorte de mécanisme fatal, qui a besoin d'être dirigé, souvent même corrigé par la liberté humaine, avec l'idéal du devoir et du droit pour règle. Cet élément moral et juridique ne fut pas assez envisagé parles économistes. Ils aboutissaient ainsi à une confiance exagérée daus les lois naturelles de l'intérêt, et à une sorte d'optimisme excessif. Sans doute l'économie politique a raison de compter avant tout sur la liberté, mais la liberté ne consiste pas seulement dans une abstention passive qui laisse faire la nature; elle consiste surtout dans une énergie active, qui corrige la nature en la réglant d'après les droits de Thumanité (1).
Si tout n'est pas pour le mieux dans le jeu des intérêts, ainsi que les «économistes l'ont ti*op souvent prétendu, il n'est pas moins inexact de soutenir, avec la plupart des socialistes, que tout est mal daus la société et qu'il faut la renouveler de fond en comble. L'optimisme des uns et le pessimisme des autres sont une égale exagération.
Le premier en date, parmi les socialistes du xix* siècle fut Saint-Simon, dont les tendances naturalistes et fatalistes ont exercé une longue influence, parfois secrète, sur la philosophie de l'histoire et sur la philosophie sociale. Selon Saint-Simon, -^ auquel se rattache, entre autres écoles, le positivisme d'Auguste
1. « L'économie politique, a dit lui-même un économiste contemporain, n'est pas une science complète. Après avoir indiqué par quels moyens se forment, se produisent les richesses, elle ne suit pas d'une manière assez attentive leur répartition, leur distribution. On pourrait lui demander un peu plus d'entrailles. Sous ses veux se sont élevés une foule de problèmes, tels que le paupérisme, le déplacement du travail par l'invasion des machines, l'abus des forces humaines, les douleurs de la concurrence. Ces problèmes, elle les a laissés où elle les a pris, sans les résoudre d'une manière victorieuse. L'économie politique a donc été vigoureusement et quelquefois justement attaquée. » (Louis Rcybaud, Etudes sur les réformateurs, i, 281.)