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LES SOPHISTES. — PR0TA60RAS ET G0R6US

succès. Le sophiste parlait pour être applaudi et payé, en vue de la gloire et de la clientèle. D'autre part, le disciple écoutait et payait, pour devenir, lui aussi, capable d'acquérir de la gloire^ des honneurs, de la puissance ou de Targent. Réussir, tel était la but pratique et positif d'un tel enseignement.

Or, celui qui cherche le vrai pour Tutile s'apercevra tôt ou tard que le vraisemblable suffit à son but ; il reconnaîtra môme que le faux surpasse parfois le vrai en utilité immédiate, pratique et politique. Nous sommes donc amenés à traduire Tœuvre du sophiste dans cette formule : Chercher le vrai relatif, ou le vraisemblable, ou même le faux^ en vue de l'utile.

Outre le but que se proposent les sophistes, considérons le temps et le lieu où ils enseignent. Les diverses écoles philosophiques de la Grèce avaient abouti à des résultats contradictoires, et c'est dans Athènes que se produisit pour ainsi dire la centralisation de toutes ces écoles. La lutte des doctrines vint détruire toute idée de vrai absolu, et les sophistes ne purent manquer d*en conclure que tout est vrai, pour qui sait le soutenir, ou que rien n^estvrai. Même décadence dans les croyances morales ou religieuses; même contradiction dans les doctrines politiques. C'est le règne des orateurs qui tournent et retournent à leur gré les passions populaires. Le bien et le mal, l'utile et le nuisible, deviennent aussi indiscernables que le vrai et le faux. L'absolu est proscrit de la politique et de la morale comme de la philosophie, et la parole prend la place de la pensée.

Le sophiste est donc, comme le dit Platon, celui qui détourne la dialectique de sa véritable fin, le bien^ et de son véritable objet, le vrai^ pour en faire un instrument de puissance, de fortune, et souvent de mensonge (1).

plus hardies que celles du vulgaire, et a$i;itaient mille questions philosophiques, politiques ou religieuses. Peu à peu, le nom de sophiste prit un sens défavorable, analogue à celui qu'aurait le nom de philosopheur, si le mot était français.

Ce qui augmenta encore le sentiment hostile aux sophistes, c'est qu'ils frofessaierU pour de l'argent. Les anciens Grecs voyaient quelque chose de honteux dans un pareil marché, de môme que les Romains blâmaient ou citaient en justice les avocats qui acceptaient de l'argent pour leurs plaidoiries.

Les professeurs de sagesse étaient devenus très-nombreux dans la se* conde moitié du cinquième siècle.

1 . « Le sophiste, dit aussi Aristote, est celui qui gagne de l'argent au moyen d'une science apparente et non réelle {xpriitcfThruç octth faotofuniç voflxç, ôU* oùx ov9ik). 1 Le sophiste, dit-il encore, a les mêmes moyens que le dialecticien, mais il en abuse dans de mauvaises vues.

II. Protagoras tire du sensualisme ionien les conséquences qu'il renferme. Il avait composé un Uvre sur la Vérité. C'est sans doute dans ce livre qu'il développait sa maxime favorite : < L*homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, pour la manière dont elles sont ; de celles qui ne sont pas, pour la manière dont elles ne sont pas. » Le sage, dit-il dans le dialogue de Platon, est comme le médecin de Fâme : il ne peut pas faire naître dans l'âme des pensées plus vraies, car tout ce qu'elle pense est vrai, mais il peut en faire naître de plus agréables et de plus utiles ; il . guérit ainsi les âmes, tant celles des particuliers que celles des États, puisque, par la puissance de la parole, il leur procure des sensations ou des opinions utiles et bonnes (1). Protagoras ne semble pas s'être dissimulé qu'avec cette doctrine c'en est fait de la valeur universelle des propositions; selon lui, sur toutes choses, les contraires peuvent être af&rmés (2). Un orateur habile pourra donc donner aux plus mauvaises raisons l'apparence des meilleures, et elles seront les meilleures en effet, par cela même qu'elles apparaîtront telles.

III. En même temps que Protagoras poussait à ses extrêmes conséquences le sensualisme ionien, (xorgias déduisait des conclusions analogues de Tidéalisme italique.

Bien n'existe, dit-il ; si quelque chose existe, ce quelque chose ne peut être connu ; 8*il existe et est connu, il ne peut être montré aux autres (3).

Telles sont les trois thèses de Gorgias. Elles nous font voir dans ce dernier une sorte de Zenon à rebours. Zenon montrait la nullité des apparences sensibles en comparaison de la vérité rationnelle ; Gorgias s'efforce de montrerlanullitédes véritésrationnelles elles-mêmes et réduit tout à des apparences. Il fait donc servir les éléments de la doctrique éléatique à leur propre destruction. Et, en même temps, il paraît vouloir détruire toute affirmation d'existence, quelle qu'elle soit, à quelque objet qu'elle s'applique. Toute pensée est savoir, disait Protagoras ; aucune pensée n'est savoir, dit Gorgias. Propositions équivalentes : car, si toute pei> sée est savoir, le savoir se confond avec l'apparence ; si nulle pensée n'est savoir, il ne reste encore que des apparences.

Le sophiste ionien et le sophiste italique, partis des extrémités

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