‹ Histoire de la philosophieChapitre 58 sur 397 · Xénophon, Mem., I, iv · texte numérisé non relu

Xénophon, Mem., I, iv

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choses avec un mélange d*ironie et de sérieux ; on ne savait jamais le fond de sa pensée. C'était, comme dit Platon, un effronté rail^ leur. Socrate affectait l'ignorance ; mais on devinait assez qu'il se croyait plus sage que les autres. Et comment cette sagesse se traduisait-elle ? Par des théories étranges : ^ que personne n'est mauvaiB volontairement, que la science est identique à la vertu, que celui qui sait commander est le seul chef véritable, qu'il est ridicule de tirer au sort les magistrats, etc. Ajoutez le signe démonique et mille autres o nouveautés ». En outra, Socrate se servait contre les sophistes de leurs propres armes ; noua avons vu qu*il était réellement, dans bien des circonstances, un sophiste armé pour la tx>nne cause, un satyre déguisant un dieu. Le peuple voyait le satyre et ne voyait pas le dieu. Si ce personnage excentrique ne 8'était pas attiré, de la part des Athéniens, un mélange de moqueries et de respect, de défiance et de confiance, ce serait chose inexplicable.

C'est surtout lorsque Socrate était encore jeune, qu'il dut sembler suspect à ses contemporains. A cette époque, comme il le raconte lui-mém9 dans le Phédon^ il avait une curiosité universelle et une ardeur infatigable. Il méditait ou interrogeait les autres sur toutes choses et appliquait à tous les problèmes sa méthode de définition, de division par genres et d'induction. La physique et l'astronomie n'étaient pas exclues de ses recherches et de ses entretiens. Gomment donc aurait-on pu le distinguer de ces philo* sophes ou sophistes (c'était tout un aux yeux du peuple) qui recherchaient ce qui se passe dant le ciel ou sous la terre, et dont l'orthodoxie était à bon droit suspectée ?

Aussi, lorsque Aristophane voulut ridiculiser les philosophes^ les sophistes, les rhéteurs, tous les remueurs d'idées ou de phrases^ (le peuple ne distinguait pas), tous les propagateurs de doctrines nouvelles en fait de religion, d'éducation et de politique, Socrate se présenta à lui comme le plus connu des Athéniens, le plus bizarre dans ses mœurs et dans son langage, le plus hardi, le plus éloquent, et en même temps le plus comique des novateurs. En entendant Socrate, Aristophane dut se dire : — Le bon type de comédie I le beau masque de sophiste I — Peut-être Aristophane eut-il à subir, en sa qualité de poète, l'ironie de Socrate ; peut-être fut-il mis à l'épreuve de la maïeutique comme tant d'autres, et conserva-t-ilun mauvais souvenir de son accouchement laborieux. Kidiculisé par Socrate, il trouva naturel de le ridiculiser à son tour. Aux attaques contre les poètes, il répondit par une attaque

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contre les philosophes, qu'il appela, suivant l'habitude, des so^ phistes.

G*est aussi en qualité de sophiste que Socrate fut accusé, vingt ans plus tard, par Mélitus, Anytuset Lycon, pour des raisons de pure politique.

L'an 399, Mélitus, principal accusateur, suspendit devant lo portique de Tarchonte-roi une accusation ainsi conçue : «c Socrate est coupable d'injustice, d'abord pour ne pas adorer les dieux que la cité adore, et pour introduire de nouvelles divinités à lui ; ensuite, pour corrompre la jeunesse. Peine : la mort. »

Cette foimule subsistait encore à Athènes au second siècle de l'ère chrétienne ; elle était conservée dans les archives du temple de Cybèle.

On le voit, c'est l'enseignement de Socrate que Mélitus accuse comme contraire à l'État. Socrate corrompt les jeunes gens au point de vue intellectuel et moral par l'enseignement de la dialectique, au point de vue politique par ses tendances à Tarislocratie, et au point de vue religieux par son incrédulité. Seulement, l'accusation politique est ici sous-entendue, à cause de l'amnistie jurée après la victoire de Thrasybule; on emploie les vagues expressions de « séduire la jeunesse. » Il n'en est pas moins vrai qu'au fond l'affaire est toute politique ; si la religion et l'enseignement de Socrate sont attaqués, c'est comme contraires à l'État et pouvant ramener de nouveaux malheurs.

Aussi est-ce devant un tribunal tout politique que l'affaire fut portée : celui des héliastes, juges tirés au sort dans le peuple et désignés par la fève dont Socrate s'était tant moqué.

Le nombre des juges était, d'après Diogène, de 556 à peu près. Ainsi c'étaient quelques centaines de matelots et de marchands athéniens qui allaient juger la plus grande cause que lantiquité eut jamais à débattre ; c'est devant eux que le métaphysicien Socrate avait à se défendre, chose aussi difficile qu'il le serait aujourd'hui à un philosophe de défendre sa métaphysique devant un jury de cour d'assises.

Socrate ne prononça son apologie que pour obéir à la loi. • Athéniens, ne croyez pas que ce soit pour l'amour de moi que je me défends : c'est pour Tamour de vous, de peur qu'en me condamnant, vous n'offensiez le dieu dans le présent qu'il vous a fait... Peut-êti'e se trouvera*t-il quelqu'un parmi vous qui s'irritera contre moi, en se souvenant que, dans un péril beaucoup moins grand, il a conjuré et supplié les juges avec

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larmes, et que, pour exciter votre compassion, il a fait paraître ses enfants, tous ses parents et tous ses amis ; au lieu que je ne fais rien de tout cela, quoique, selon toute apparence, je coure le plus grand danger... Mais il me semble que la justice ▼eut qu'on ne doive pas son salut à ses prières, qu'on ne supplie pas le juge, mais qu'on l'éclairé et le convainque ; car le juge ne siège pas ici pour sacrifier la justice au désir de plaire, mais pour la suivre religieusement... Si je vous fléchissais par mes prières et que je vous forçasse à violer votre serment, c'est alors que je vous enseignerais l'impiété, et en voulant me justifier, je prouverais contre moi-même que je ne crois point aux dieux. »

Socrate ne voyait dans ses accusateurs et dans ses juges qne des gens qui se trompent ; se défendre, c'était les détromper, c'était faire une œuvre de simple dialectique ; chose bien difficile à accomplir dans l'espace de quelques heures. Socrate ne se flattait pas de ramener si rapidement les esprits à la vérité et à la justice. Sa dialectique avait besoin, pour produire tout son effet, d'une longue intimité, et même d'une sympathie préalable entre les âmes. Il enseignait en vivant, et non pas seulement en parlant. Toutes ces plaidoiries de rhéteurs ou de sophistes lui semblaient des paroles perdues, parce qu'elles sont comme abstraites de l'action. De là sa répugnance à plaider sa cause. De là aussi ce mélange d'ironie et d'indulgence à l'égard de ses juges, même de ses accusateurs ; il leur pardonne parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais ce sentiment d'indulgence ne provient pas d'une flamme de charité, comme le pardon du Christ à ses ennemis ; c'est moins un sentiment du cœur qu'un jugement de Tintelligence. Aussi ce jugement est-il mêlé d'une ironie parfois hautaine. Socrate voit la vérité et sourit de tous ces hommes qui prennent le faux pour le vrai ; il leur parle sans colère comme sans amour. 11 en résulte, non-seulement qu'il ne les convainc pas, mais qu'il ne les touche en aucune manière ; ou plutôt il les irrite par son calme dédaigneux. On sent qu'il se croit supérieur à ceux qui l'entourent, qu'il les juge au lieu d'éti*e jugé, qu'il a pris son parti de ce qui doit en advenir, et qu'il se soumet d'avance à la logique des choses, avec la persuasion que tout ce qui est logique est bien.

Socrate ne fut donc point étonné en apprenant que le jury le déclarait coupable ; il s'étonna seulement de n'être condamné qu'à une majorité de quelques voix.

Ce fut assurément le ton de la défense qui amena la condamnation. Un discours simplement inoffensif eût amené l'acquittement.

Après s'être attiré, par un ton de dignité inflexible, le verdict de culpabilité, Socrate s*attira de la même manière la sentencecapitale. D*après la procédure athénienne, il devait déclarer luimême la peine dont il se croyait digne. La logique lui comman dait de répondre comme il répondit, t Que mérite ma conduite T une récompense, si vous voules être justes, et même une récompense qui puisse me convenir. Or, qu'est-ce qui peut convenir âk un homme pauvre, votre bienfaiteur, qui a besoin de loisirs pour ne s'occuper qu'à vous donner des conseils utiles T II n'y a rien qui lui convienne plus. Athéniens, que d'être nourri dans le Pry* tanée ; et il le mérite bien plus que celui qui, aux jeux Olym:.piques, a i emporté le prix de la course à cheval, ou de la coursedes chars à deux ou à quatre chevaux ; car celui-ci ne vous rend heureux qu'eu apparence : moi, je vous enseigne & l'être véritablement. » — Aiiogance, dira*t-oa. N'est-ce pas plutôt de la dignité f Qu'on traduise de nos jours devant les tribunaux un philosophe ou un politique pour avoir critiqué la religion d'État ou le gouvernement, et qu'on lui demande de se condamner luimême à la prison ou à l'amende ; le fera-t-il ? devra-lril le faire f Si la modestie chrétienne est une belle vertu, la dignité philosophique a aussi sa grandeur, t Ayant la conscience que je n'a» jamais été injuste envers personne, je suis bien éloigné de vouloir l'être envers moi-même ; d'avouer que je mérite une punition et do me condamner à quelque chose de semblable, et cela dans quelle crainte 7 t

La demande d'être nourri au Prytanée dut être considérée par le jury comme une insulte et un dé& adressés à l'autorité judiciaire.. Ou crut devoir prouver qu'une telle faute ne se commet pas impunément. Si Socrate eût proposé, sans préambule, l'amende detrente mines, il y a lieu de croire que la majorité des dikastes^ l'eût acceptée; mais, selon la triste habitude des politiques, on voulut/aîVô un exemple, et la peine de mort fut prononcée; nous ignorons par combien de voix ; nous savons seulement qu'uni assez grand nombre de jurés passèrent du côté des accusateurs.

Socrate ne changea pas pour cela de ton. — « Je m'en vaisdonc subir la mort à laquelle vous m'avez condamné ; et me»^ accusateurs, l'iniquité et l'infamie à laquelle la vérité les con-, damne. Pour moi, je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux. » Socrate persévère dans sou optimisme et dans sa soumission à la Providence, qui

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