Platon, Criton
PROCÈS, DÉFBNSE ET UORT DE SOCRVTC. 81
trait moral de Socrate ; ce sont tous les sentiments que le disciple attribue à son maître. Courageux et doux tout ensemble, Socrate se montre indulgent envers ses ennemis ; il ne les accuse pas, il les comprend. Il a pour ainsi dire trouvé leur définition par la méthode qu'indique le quatrième livre des Mémorables^ et cela suffit pour le satisfaire. Même calme à l'égard de la mort qui le menace ; il a trouvé aussi le sens rationnel de cette mort : elle est on bien pour la cause qu'il représente, et elle est un bien pour lui-même.
A cette sérénité de l'intelligence se mêle, sur la fin de Tentrelien, quelque chose d'attendri qui vient du cœur.
Quand Socrate se fut baigné pour épargner aux femmes la peine de laver un cadavre, on lui amena ses trois enfants, deux en bas âge et un qui était déjà assez grand ; on fit entrer Xantippe et plusieurs parentes. Socrate leur parla quelque temps et les fit ensuite se retirer. Le serviteur des Onze parut bientôt : c Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire les mêmes reproches qu'aux autres condamnés. Dès que je viens les avertir, par Tordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s*emportent contre moi et me maudissent ; mais pour loi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours* trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment, je suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t annoncer ; tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. » — Eu même temps il se détourna en fondant en larmes et se retira, a Voyez, dit Socrate en se tournant vers ses amis, quelle honnêteté dans cet homme I Tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et s'est entretenu avec moi: c'était le meilleur des hommes ; et maintenant, comme il me pleure sincèrement f Mais allons, Criton 1 obéissons-lui de bonne grâce... » — Quand on lui tendit la coupe, Socrate la prit sans manifester d'émotion, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant cet homme d'un œil ferme et assuré, comme d'ordinaire : « Dis-moi, estait permis de répandre un peu de ce breuvage pour en faire une libation î — Socrate, nous n'en broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire. — J'entends, dit Socrate, mais au moins il est permis de faire ses prières aux Dieux, afin qu'ils bénissent notre voyage et le rendent heureux ; c'est ce que je leur detiiande ; puissent-ils exaucer mes vœux I » ^- Après avoir dit
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cela, il porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité merveilleuse (1). »
Les sanglots éclatèrent. Socrate seul, toujours maître de luimême : « Que faites-vous 7 dit-il, ô mes bons amis. N'était-ce pas pour éviter de pareilles scènes que j'avais renvoyé les femmes ? car j'avais toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez- vous donc en repos et montrez plus de fermeté. »
Ses dernières paroles furent, d'après Platon : c Nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas, Griton, d'acquitter cette dette. » Paroles qui semblent une allusion symbolique à la mort, cette guérison de la vie.
On le voit, les doctrines qui avaient soutenu Socrate pendant tout le cours de son existence, et qui, en s'exaltant de plus en plus, l'avaient compromis auprès de ses concitoyens, le soutinrent jusqu'à ses derniers instants : il mourut comme il avait vécu, dans la foi à la Providence et à la toute-puissante vérité.
Quand le sacrifice fut accompli, les Athéniens repentants pleurèrent-ils la victime qu'ils avaient immolée à leur politique et à leurs dieux 7 C'est ce qu'ont affirmé plusieurs auteurs anciens (2). Cependant, d'après le ton des Mémorables de Xénophon, il y a tout lieu de présumer que la mémoire de Socrate était encore impopulaire à Athènes quand ce recueil fut composé. Platon quitta la ville immédiatement après la mort de son mattre et resta absent plusieurs années ; la plupart de ses Dialogues ont un but apologétique et disculpent Socrate. Un demisiècle plus tard, l'orateur Eschine applaudissait à la mort de Socrate, qu'il appelait sophiste. La critique moderne a donc eu raison de réduire à leur juste valeur les prétendus regrets des Athéniens.
Les Athéniens crurent avoir raffermi, par cette condamnation, la 1 eligion nationale et la démocratie. Au fait, quels que fussent