‹ Histoire de la philosophieChapitre 7 sur 397 · PHILOSOPHIE DB L'INDB. BRAHMANISME · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DB L'INDB. BRAHMANISME

ce ne sont que trois aspects différents, trois manifestations différentes d'une même puissance. « Apprenez », est-il dit dans le Bhagavata Tourana^ i apprenez qu'il n'y a point de distinction réelle entre nous ; ce qui vous semble tel n'est qu'apparent. L'Etre unique parait sous trois formes par les actes de création, de conservation et de destruction ; mais il est un. Adresser son culte i une de ces formes, c'est Tadresser aux trois ou au seul Dieu suprême. »

La doctrine des trois puissances divines conduit à celle des incarnations. Menacé à certaines époques d'une destruction complète, le monde doit son salut à Tintervention de Yichnou. Celuici pénètre en toutes choses. « se fait lui-même créature et naît « d*âge en âge pour la défense des bons, pour la ruine des mé- « chants, pour le rétablissement de la justice. » Vichnou représente donc, dans la nature divine, le principe de bonté et d'amour, manifesté ici-bas parles sages, les saints, les sauveurs de l'humanité.

A ces théories métaphysiques, se joint naturellement celle delà transmiffration des âmes. L'âme, principe de la vie, est indestruc* tible et ne fait que changer de condition extérieure. Celte condition, à son tour, est déterminée par la valeur propre de chaque âme. En vertu de cette loi, tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit ; des diverses actions des hommes résultent ainsi leurs différentes conditions ; tous les maux sensibles qui affligent l'humanité ne sont que la conséquence inévitable du mal moral commis dans une existence antérieure. Le mérite et le démérite moral sont donc l'unique loi de l'univers. — C'est là une conception originale et profonde, d'après laquelle l'état physique du monde, à chaque moment du temps, résulte de son état moral. Comme l'a dit un critique récent, dans cette doctrine du brahmanisme il n'y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres : chaque être, par son vice ou sa vertu, se fait à soi-même son propre destin. Il n'y a point de loi naturelle qui enchaîne les événements; les événements ne sont enchaînés que par la loi morale. Par sa propre nature, le bonheur s'attache à la vertu et le malheur au vice, comme l'otnbre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les seules forces de la nature. Chaque œuvre s'attache à son auteur comme un poids ou comme le contraire d'un poids : selon qu'elle est mauvaise ou bonne, elle l'entraîne invinciblement en haut ou en bas dans l'échelle des

mondes ; et sa place à chaque renaissance, sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par la proportion de ces deux forces, comme Tinclinaison du fléau d'une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont dans les deux plateaux (1). ^ « Un père », dit Sita dans le grand poème du Ramayana, « un père, une mère^ un fils, et dans « ce monde et dans l'autre, mange seul le fruit de ses œuvres : « un père n'est pas récompensé ou châtié pour son fils ; un fils « ne Test pas pour son père. Chacun d'eux, par ses actions, 8*enc gendre le bien et le mal, » — « Tout acte de la pensée, de la « parole ou du corps, portB un bon ou un mauvais fruit. En ac- « complissant les devoirs prescrits sans avoir pour mobile Tat- « tente de la récompense, Thomme parvient à l'immortalité (?). »

Cette idée' de la moralité comme loi suprême du monde, bien plus, comme unique loi du monde réel, sinon du monde apparent, est une des plus grandes doctrines que la métaphysique religieuse ait conçues. Cependant le véritable idéal du bien moral» c*est-à-dire Tautonomie et Tindividualité du vouloir, n'est pas mis en lumière dans Tlnde : le bien y est encore trop conçu comme une émanation naturelle plutôt que comme un acte de volonté propre. La personnalité humaine ne se distingue pas assez nettement de l'univers ni de Dieu.

II. La morale pratique, dans le brahmanisme, est conforme aux théories philosophiques. Le brahmanisme recommande avant tout les vertus religieuses, qui tendent à l'absorption de l'homme en Dieu : la dévotion, la prière, la contemplation solitaire et silencieuse, La pensée de Dieu inspire naturellement à Thomme rhumilité et la modestie. Qu'un homme ne soit pas fier de ses austérités ; « après avoir fait un don, qu'il n'aille pas le prôner partout (3). » La doctrine de la vie universelle et de la transmigration des âmes a pour conséquence, en morale, le respect et l'amour de tous les êtres animés: le bonheur est promis à celui qui s'abstient de tuer les animaux ; car la fraternité s'étend entre tous les êtres qui vivent. Â plus forte raison devra-t-on s'abstenir de faire du mal aux hommes, même quand on en a reçu. « Celui qui pardonne aux gens affligés qui l'injurient est honoré dans le ciel.... celui qui conçoit du ressentiment ira en enfer. » (Lois de Uanou, VIII, 312). Il faut respecter et aimer les faibles, c Les eu-

1. Tainc, Essais de critique et d'histoire. 2 Lois de Manou, XI, 3. Ibid. ii, 5. 3. Ibid. IV, 23t).

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bnts, les yieillards, les pauvres et les malades doivent être considérés comme les seigneurs de notre atmosphère. » Même respect pour la femme, a Partout où les femmes sont honorées^ les divinités sont satisfaites ; mais lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles » (m, 56). « Renfermées sous la garde des hommes, les femmes ne sont pas en sûreté; celles-là seulement sont bien en sûreté qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté » (ix, 45). « On ne doit jamais frapper une femme, même avec une fleur » [Digest.^ ii, p. 109). « L'union d'une jeune fille et d'un jeune homme, résultant d'un vœu mutuel, est comme un mariage de musiciens célestes » (m, 32). c Un père est plus vénérable que cent instituteurs ; une mère est plus vénérable que mille pères. Pour qui néglige de les honorer, toute œuvre pie est sans prix. C'est là le premier devoir ; tout autre est secondaire » (ii, 227).

La morale brahmanique, malgré son élévation, était viciée par la doctrine des castes. Brahma a produit les prêtres de sa bouche, Ids guerriers de son bras, les travailleurs de sa cuisse et les esclaves de son pied. C'est ainsi qu'on justifiait les castes, qui représentent sans doute des conquêtes successives et superposées. De là dérivait une politique toute sacerdotale : le despotisme des brahmanes.

Dans une secte révoltée, celle des bouddhistes, les principes d'humanité et de fraternité, que le brahmanisme contenait en germe, prendront un développement admirable : ils entraîneront la ruine des castes et de la théocratie.

III. L'Inde n'a pas seulement eu une métaphysique religieuse; elle a eu une philosophie indépendante, qui précéda et prépara la réforme du Bouddha.

Les premiers systèmes philosophiques furent d'abord de simples commentaires des Védas; puis la spéculation philosophique s'affranchit peu à peu de la théologie des brahmanes, pour donner naissance à une grande variété de systèmes, depuis le sensualisme jusqu'au scepticisme et au mysticisme.

Les principaux philosophes indépendants furent Kapila, Gotama et Patandjali. Kapila est l'auteur d'un système sensualiste qui semble aboutir à la négation de Dieu. Grotama s'occupa surtout de la logique. Quant à Patandjali, il est le chef d'une école mystique k laquelle paraissent se rattacher les doctrines contenues dans le Bhagavad-Gita (1).

1. Le Bhagavad-Gita est un épisode du Mababbarata, immense épopée

Selon ce curieux fragment d'épopée, « les sens sont puissants, mais Tàme est plus puissante que les sens, l'intelligence est plus puissante que l'âme, et au dessus de riutelligence s'élève l'Être. » La vertu consiste à agir avec la pureté de l'âme, en se désintéressant de tout ce qui est sensible. Mais au dessus de cette vertu active est la vertu contemplative et intellectuelle. « Les œuvres sont bien inférieures à la dévotion de l'esprit (1). » Aussi celui qui est ce dévot en esprit, abandonne à la fois en ce monde les actions bonnes ou mauvaises. » « Celui qui a la foi a la science, et celui qui a la science et la foi atteint, par cela seul» à la tranquillité suprême. » « Celui qui a déposé le fardeau de Faction dans le sein de la dévotion et qui a tranché tous les doutes avec la science, celui-là n'est plus retenu par les liens des œuvres .ii « Comme le feu naturel réduit le bois en cendres, ainsi le feu de la vraie sagesse consume toute action. » oc Délivré de tout souci de l'action, le vrai dévot reste tranquillement assis dans la ville aux neuf portes (c*est-à-dire dans le corps), sans agir lui-même, et sans conseiller aux autres l'action. » « Le dévot parvient en Dieu à l'anéantissement. » (147, 148.) t Mets ta confiance en moi seul i sois humble d'esprit, et renonce au fruit des actions. La science est supérieure à la pratique, et la contemplation est supérieure à la science... Celui-là d'entre mes serviteurs est surtout chéri de moi, dont le cœur est l'ami de toute la nature, que les hommes ne craignent point, et qui ne craint point les hommes. J'aime encore celui qui est sans espérance et qui a renoncé à toute entreprise humaine. Celui-là est également digne de mon amour qui ne se réjouit ni ne s'afflige de rien, qui ne désire aucune chose, qui est content de tout, qui, parce qu'il est mon serviteur, s'inquiète peu de la bonne et de la mauvaise fortune. Enfin celui-là est mon serviteur bien-aimé, qui est le même envers son ami et envers son ennemi, dans la gloire et dans Topprobre, dans le chaud et dans le froid, dans la peine et dans le plaisir ; qui est insouciant de tous les événements de la vie, pour qui la louange et le blâme sont indifférents, qui parle peu, qui se complaît dans tout ce qui arrive, qui n'a point de maison à lui, et qui me sert d'un amour inébranlable. » (169, 170.)

nationale. C'est un entretien métaphysique, avant une bataille, entre le jeune prince Ardjouna et Dieu même, caché sous la figure de son compagnon. Voir dans nos Extraits des granis philosophes les extraits du Ehagavad'Gita.

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