DIEU, PREMIER MOTEUR ET FIX DERNIÈRE DU MONDE
est donc infinie dans le sens de la longueur pour ainsi dire. Mais elle ne peut Tétre dans le sens de la hauteur, et une série môme infinie de causes secondes a toujours besoin d*étre soutenue par une cause première placée au-dessus d*elle. Le premier moteur, dont Téternelle action produit une éternelle série d'efiets, est lui" même immobile : xcwvv àxiwirôy. Ce moteur immuable, c'est Dieu,
Maintenant, de quelle manière le premier moteur fait-il mouvoir toutes choses du sein de son éternelle immobilité, et qu'est-il en lui-même?
Le mouvement par impulsion, comme celui de la main pous* sant un objet, supposerait Taction du moteur et la réaction du mobile, par conséquent, la passivité réciproque ; or, la passivité est un changement venu du dehors. Le premier moteur étant absolument immuable, il ne peut mouvoir par impulsion.
Où donc trouver quelque analogie qui nous fasse comprendre comment Téternel moteur met en mouvement le monde? — En nous-mêmes ; c'est en nous que nous en apercevons le mieux l'image. Qu'est-ce en efTet que le désir, sinon un mouvement de l'âme vers le beau ou le bien I Et l'objet de ce désir, comment meut-il rame ? Sans être mu lui-même : il la touche sans en être touché. Tel est le premier moteur selon Aristote : immobile, il meut le monde par l'irrésistible attrait de sa beauté (1).
II. Nature de Dieu. — Le principe suprême du désir n'est point une possibilité, mais une réalité; rien en lui qui existe seulement à l'état de puissance : tout en lui est actuel, rien n'est enveloppé, tout est épanoui. C'est ce qu'Âristote exprime en disant que Dieu est tout en acte, qu'il est l'activité pure.
Hais enfin, cette activité à laquelle toute la nature aspire^ qu'est-elle en elle-même? — Elle est ce que nous sommes quand nous parvenons à notre perfection propre et que nous sommes nous-mêmes en acte, dans la pleine possession de nous-mêmes, dans l'épanouissement et le réveil de notre être. Or, s'il en faut croire Aristote, nous sommes alors raison pure, intelligence unie à l'intelligible, pensée consciente d'elle-même. Au-dessus de la pensée Aristote ne voit rien. Pour lui la perfection de Dieu, c'est donc la pensée.
Dieu est une intelligence qui se contemple éternellement ellemême, et qui ne diffère en rien de l'acte de sa contemplation ;
i. De generatione et coiruptione, I, VI, •
1?4 PHILOflO^E GBECQUB.
Dieu n'est donc pas une chose qui peaso^ mais un acte simple de pensée, qui est à lui seul son propre objet : sa pensée est a la pensée de la pensée» (1).
c Dans la pensée pure, l'objet et le sujet qui le touche sont éga- « lement indivisibles : ce sont comme deux points qui ne peuvent « se toucher sans se confondre (2). » c L'intelligence se pense c( elle-même en saisissant Tintelligible : car elle devient ellea même intelligible à ce contact, à ce penser. 11 y a donc iden- (( rite entre Tintelligence et l'intelligible : car la puissance de (f percevoir Tintelligible, voilà l'intelligence ; et l'actualité de Cl l'intelligence, c*est la possession de l'intelligible ; ce caractère (( divin de l'intelligence se trouve donc au plus haut degré dans a l'intelligence divine (3). Tel est le principe auquel sont susa pendus le ciel et toute la nature. *
A l'activité et à l'intelligence, Dieu joint la félicité. « Ce n'est a que pendant quelques instants que nous pouvons jouir de la «c félicité parfaite. Il la possède éternellement, lui. La jouissance, « pour lui, c'est son acte même. C'est parce qu'elles sont des actes (t que la veille, la sensation, la pensée, sont nos plus grandes « jouissances ; l'espoir et le souvenir ne sont des jouissances que « par leurs rapports avec celles-là. Or, la pensée en soi est la « pensée de ce qu'il y a de meilleur, et la pensée par excellence « est la pensée de ce qui est le bien par excellence ; la contema plation de cet objet est donc la jouissance suprême et le sou- « verain bonheur (4). > « La vie est en Dieu, conclut Âristote ; « car l'action de l'intelligence est une vie, et Dieu est Tactualité « même de Tintelligence ; cette actualité, prise en soi, telle est sa « vie parfaite, éternelle. Nous appelons Dieu un Vivant étemel « et parfait. La vie continue et la durée éternelle appartiennent « donc à Dieu ; car cela même, c'est Dieu (5). »
Nous persuadera- t-on aisément, avait dit déjà Platon, que la pensée et la vie n'appartiennent pas à l'être suprême, qu'il ne participe pas à l'auguste et sainte intelligence, rôv &ytw wxl vipy^ vovv ? Néanmoins, pour Platon, Dieu était en lui-même supérieur à l'intelligence, qui n'est qu'un de ses attributs. Pour Aristote, Dieu est l'intelligence même ; car l'intelligence» dit-il, est la plus divine
i,Mét.,XU, p. 249.