PÉRIPATÉTICIENS
j^es successeurs d'Aristote firent pour la doctrine de leur maître ce que les académiciens aidaient fait pour celle de Platon : ils la développèrent en Fexagérant. Geux-<îi s'étaient principalement consacrés à la morale; les péripatéticiens s'appliquèrent plus particulièrement à la pbysique. Théophraste d'Eressos (1), le plus distingué des disciples d'Aristote , et qui laissa un nom dans Thistoire naturelle^ attribue le caractère de diyinité, tantôt à l'intelligence, ce qui est la pure doctrine d'Aristote , mais tantôt aussi au ciel et à tout le système astronomique. Eudème ne fit que développer les opinions de Théophraste, et en morale plaçait la vertu dans le bonheur seul. Dicéarque et Aristoxène voulurent déterminer la notion de Ventétéchie, [et la dénaturèrent; ils revinrent à cette opinion qui fait consister l'âme dans une triple harmonie, opinion combattue par Aristote. Ils firent dépendre cette harmonie de l'organisation du corps : l'âme ne fut elle-même qu'un corps, une matière une et simple dans^son essence , mais dont les différents éléments sont arrangés et tempérés entre eux , de manière à produire la vie et le sentiment.
Straton de Lampsaque , surnommé le Physicien , fit pour Dieu ce que les philosophes précédents avaient fait pour l'âme. Abandonnant la doctrine d'Aristote
(1) CM Fauteur des Caractères, ouvrage imprimé ordinalremenl à la suite de celui de La Bruyère , qui porte le même titre.
DEUXIÈME ÉPOQUE. iOS
sur la cause première, il bannit rintelligence et la sagesse des phénomènes de l'univers : « La nature, dit-il, possède en elle-même une certaine force do \ie et d'action; elle n'a ni sentiment, ni forme; toul^ produit de soi-même, sans Tintervention d^un ouvrier et .d'un auteur. > Ce système flotte, comme on le voit, entre l'athéisme et le panthéisme. Sa psychologie est celle de tout système sensualiste : il fait consister ex* clusivemcQt l'exercice de la pensée dans la sensation ; le premier il donna à cette hypothèse un caractère absolu.
Parmi les disciples de Théophraste se dislingue encore DÉMÉTRtus de Phalère, qui obtint une grande réputation comme orateur, qui gouverna dix années Athènes avec sagesse et modération, et qui, s'étant ensuite retiré en Egypte , sous Ptolémée Soter , y créa la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, et présida à la traduction des Septante. Les écrits qu'il traça dans sa retraite se l'apportaient presque exclusivement à la philosophie morale.
Quant à ce qui concerne les autres aristotéliciens , tout ce que nous en apprennent les historiens , c'est qu'ils s'occupèrent surtout de recherches sur le souverain bien. Au reste, ce que nous savons des plus distingués suffit pour nous faire connaître les conséquences que produisit la philosophie d'Aristote : celuici s'en était préservé par la force de son génie, et peutêtre par suite de l'influence de Platon; le temps, plus fort que lui, se chargea de les développer.
406 PHILOSOTBIB ANCIENNE.
ÉCOLE D'ÉPiCURE.
^|Noii8 avons va les succeftseurs immédiate de Platon €t d'Arislote, trop faibles pour embrassa à la fois toutes les parties de la philosophie^ se borner a explorer quel^* ques-unes des régions nouTelles; découvertes par ces deux vastes génies : pendant longtemps encore, nous allons voir toute l'attention des philosophes a^rbée par Tétude des questions particulières. 11 fieiUait en effet , pour suivre le vol hardi de Platon , un degré d'enthoa* sîasme moral peu commun parmi les hommes ; il fallait, pour suivre Aristote dans le cercle immense de ses nomenclatures» une ardeur in&tigahle de savoir, une grande étendue de connaissances positives , une rare sagacité, toutes choses qui ne se rencoptrent pas non plus fort communément. Il devait donc de toute' nécessité se produire après eux des systèmes qui se trouvassent pi us à la portée de toutes les intelligences , qui fussent plus en rapport avec l'état des esprits : deux écoles s'élevèrent pour répondre à ce besoin ; elles s'attachèrent à cette partie de la philosophie qui tient de plus prés aax usages communs de la vie, aux rapports réciproques qui unissent les membres de la société ^ c'està-dire, à la morale et au droit public. La première fut créée par Épicure , et prit le nom de son fondateur ; l'autre eut pour chef Zénon de Cittium, et les disciples de ce philosophe furent appelés sioUciens.
Épicure , du bourg de Gargetle , près d'Athènes ^ appartenait à des parents pauvres : son père, colon à Samos, gagnait sa vie comme maître d'école, et sa mère
eomine de^neressQ. Ce fut la lecture des outrages de Démocrite qui éveilla en lui le génie philosophique; il était alors très-jeûne. Bientôt il suivit à Athènes , mais d'une manière superficielle , les leç<His de l'académicien Xénocrate, de Théopbraste et d'autres. Dans sa trente^ deuxième année , il ouvrit lui-même une école i Lamp^ saque I et la transporta cinq ans après à Athènes. Là^ il ens^gna, dans son jardin, une philosophie qui se recommadilait par son indulgence pour les besoins des sens, embellis des agrémenls de la vie sociale, par son dédain pour toute superstition , et par son esprit d'élégance et d'urbanité. Il n'est pas un philosophe qui ait été l'objet de jugements plus apposés, qui ait éprouvé au môme degré l'exagération des éloges et celle des censures. Il serait fort injuste de faire retomber sur son caractère les reproches qui doivent être adressés à sa doGirme* Un philosopha moderne, Gassendi, a vengé la mémoire d'Épicure des accusations dont elle iivait été l'olget; mais il n'a pu absoudre le système de ce l^iilosophe des funestes conséquences qui en découlent. On peut lui reprocher cependant avec raison l'orgueil qui le porta souvent à déprécier les travaux des autres philosophes : il fut particulièrement , comme l'a rappdé plusieurs fois Cicéron, injuste envers Démocrite, au« quel il avait cependant beaucoup emprunté (i).
Ennemi dédaré de toute spéculation, Épicure ue oMiçoit pas que la science puisse s'étudier pour diemême ; il veut un but prochain , un bot positif, un but individuel. La philosophie consiste donc , selon lui , à
reconnallre et à indiquer les moyens les plus propres à conduire riiomme à la félicité : or il trouve sans cesse des obstacles à cette félicité dans ses préjugés, ses illusions, ses erreurs, son ignorance. Cette ignorance est de deux sortes : c'est d'abord l'ignorance des lois qui régissent l'univers ; source de la superstition et de ces vaines terreurs qui mettent le trouble dans l'Ame : de là la nécessité de la physique comme introduction à la morale. L'autre ignorance est celle de remploi que l'homme peut faire de ses fecuités ; de là la nécessité de prendre avant tout une connaissance exacte de la raison humaine. Épicure a donné le nom de Ckmonique à cette partie de sa philosophie, qu'il regarde comme une espèce d'avant-propos obligé de sa théorie du bonheur.
Rien de plus simple que sa théorie de la connaissance humaine. Les corps dont se compose l'univers sont eux-mêmes composés d'atomes , lesquels sont dans une perpétuelle émission de quelques-unes de leurs parties. Ces atomes en contact avec les sens produisent la sensation. Toute sensation peut être considérée par rapport à son objet, ou par rapporta celui qui l'éprouve. Or, toute sensation est toujours vraie en tant que sensation ; elle ne peut être ni prouvée , ni contredite ; die est évidente par elle-même. C'est des sensations, des idées sensibles que nous tirons toutes nos idées générales; et nous les en tirons parce que les sensations en contiennent les germes et les renferment comme par araridpation.
On ne sait pas au juste ce qu'Épicure entendait par ces anticipations ou prénotions, d'où il faisait résulter les idées générales : quant à leur valeur, il déclare
nettement qu'elles ne sont ni absolues , ni nécessaires ; elles sont l'ouvrage do la raison humaine ,^ et par conséquent sujettes à Terreur. L'erreur n'est pas dans la sensation, ni dans l'idée de sensation, mais dans les généralisations que nous en tirons. « Voilà , dit-il , ce qu'il suffit de savoir sur l'art dépenser; rien n'est plus frivole et plus inutile que cet art compliqué, que ces formules minutieuses imaginées par les dialecticiens : car les raisonnements les plus abstraite ne différent point , par leur nature , de ceux que suggère le sens commun. Ayons des notions claires et distinctes; discernons avec perspicacité ce qui en résulte ou n'en résulte pas ; dirigeons bien notre attention : à cela fie réduit toute la logique. »
Quant à la physique d'Épicure, on sait qu'elle n*est autre chose que celle de Démocrite; il a seulement perfectionné et développé la célèbre hypothèse des atomes» Us suffisent à Épicure pour expliquer l'univers, sans qu'il lui soit besoin de recourir à un premier moteur, à une intelligence première. Cependant il ado^et des dieux. Ce ne sont pas de purs esprits, car il n'y a pas de purs esprits dans la théorie atomistique ; ce ne sont pas non plus des corps. Ce sont des espèces de fantômes, des images, qui, semblables à celles qui agissent sur nous dans les songes, produisent sur l'esprit humain cette impression indéfinissable qu'on appelle le sentiment religieux. Celte espèce de compromis entre l'esprit et la matière, auquel Epicure a recours pour expliquer la nature fort équivoque de ses dieux, lui servira encore pour rendre compte dé la nature de l'âme. Démocrite avait déclaré expressément
ilO PHlLOSOnUE ANCIENNE.
que ràmc est un corps composé d'atome» subtilS) d'une nature de feu. 11 y a progrés dans Épicure t il avoue que pour expliquer la sensation, les atomes ne suffisent pas, et qu'il faut un autre élément ; mais quel est cet élément? C'est encore un juste milieu entre, une ftme malérielle et une âme immatérielle ; ou plutôt ce ta'est autre chose qu'un élément matériel mal analysé « semblable aux esprits animaux du dix-septième siècle ou au fluide nerveux du dix-huitième.
Examinons maintenadt quelle est la morale d' Épicure. Puisqu'il n'y a pas dans l'âme humaine d'autres éléments que les -sensations qu'elle éprouve , la première loj à laquelle elle doit obéir, c'est au sentiment qui la porte à fuir les sensations pénibles et à rechercher au contraire les sensations agréables. C'était la morale que Démocrite avait naturellement déduite de son système matérialiste , c'était le principe sur lequel Aristippe avait appuyé la sienne. Mais Épicure distingue plusieurs sortes de sensations agréables, plusieurs genres de plaisirs : ii veut que la raison choisisse entre eux , et calcule leur intensité, leur durée, leurs suites. Sans doute, les plaisirs les plus vifs que nous éprouvions sont ceux que produit le plus grand développement de notre activité morale ou physique : mais n^entratnentils pas quelquefois des conséquences déplorables? H faut donc n'en user qu'avec sobriété, et les subordonner au bonheur véritable, qui résulte du repos de l'âme. Tant que l'âme n'est pas en paix, il n'y a pas de bonheur, il n'y a que du plaisir. Mais ce repos ne peut s'acquérir sans la vertu; sans elle, point de plai* •ira durables, point de véritable bonheur : avec la
by.
PfiUXlÈMK ÉPOQCC« lit
vertu \ 4ivee U sagesse moins de plaisirs agités , mais repos et bonheur de l'âme.
Épicure reconnaît donc hautement le besoin de la vertu ; il la recommande sans cesse : mais il lui enlève toute force obligatoire , en ne la considérant que comm^ un ingrédient obligé du bonheur. Du reste, cette vertu à laquelle il rend hommage (et il sent que la société ne saurait s'en passer ), il la réduit à . bien peu dé chose, lorsqu'il arrive aux applications pratiques que les hommes peuvent en faire dans leurs rapports avec leurs semblables. Épiciire veut avant tout la tranquillité et le repos de Vâme : mais est-il possible que nous y parvenions lorsque nous remplissons les devoirs que la société nous impose?
Pour ne point compromettre cette félicité intérieure^ il faudrait n'ôtre ni époux , ni père, ni citoyen, ni magistrat, ni guerrier ; il faudrait en un mot briser tous lés liens qui nous attachent à la famille ou à l'état ( et alors cette impassibilité, cette ataraxie, que sera-t^ elle, si ce n'est le plus complet et le plus par&it égoïsme?
En résumé, la doctrine d'Épieure^ partie de la sensa^ iion , arrive d'abord au matérialisme, puis à l'athéisme, puis enfin à une morale qui n'est autre chose qu'un égoïsme absolu. Nous sommes déjà accoutumés à voir sortir du senlualisme cette série d'inévitables consé* quences.
Mais heureusement pour l'humanité, s'il existe dans les théories considérées d'une manière abstraite et scientifique^ une chaîne étroite qui lie les conséquences avec leurs principes » il est rare que les résultats pra«
tiques sortent des théories d*une manière aussi rigoureuse. Peu de philosophes ont été , à proprement parier, les hommes de leur système. Epicure, par exemple, le créateur de celte philosophie du bonheur , dont la pre- "tnière conséquence était un égoisme qui pouvait conduire, et conduisit en effet plus tard les partisans outrés de [sa doctrine au crime et à la corruption, fut, par ses mœurs douces et bienfaisantes, son caractère humain et généreux , l'objet d'une admiration passionnée, et d'une espèce de culte de la part de ses nombreux disciples : des statues lui furent érigées, des cérémonies furent instituées en son honneur. Ce que l'on jsait des premiers épicuriens fait pareillement honneur à leur caractère. On remarquait parmi eux Métrodore , regardé comme un autre Épicure, estimable par ses vertus , et auteur de plusieurs écrits contre les sophistes et les dialecticiens ; Herhachus de Mitylène, qu'Épicure institua son successeur; Mus, qui d'esclave d'Épicure devint un de ses disciples favoris et un philosophe distingué ; Idohénée , dont Séoèque lui-même a vanté la rigidité et l'élévation; et beaucoup d'autres dont les noms sont cités par les historiens avec éloge.
L'école d' Épicure subsista longtemps sans subir d'aU téràtion. Nous la suivrons plus tard dans ses développements et dans sa lutte avec l'école stoidenne, dont nous allons maintenant exposer les principes. .
ZÉRON ET LES STOICntHS.
Le bonheur et la vertu sont inséparables : à Taoeomplissement du devoir est toujours unie cette satisfaction
intérieure qui en est la récompense. L'analyse psychologique, nous venons de le voir, a très-bien saisi ces deux éléments qui se trouvent dans la conscience humaine ; mais elle s'est trop hâtée , . lorsque , portant son attention sur le rapport qui les unit , elle a identîûé l'un avec l'autre. Épicure, en donnant à sa philosophie le plaisir pour base, n'a plus considéré te reste que comme un accessoire, et la conséquence rigoureuse de son système a été de ne plus regarder la vertu que comme un hors-d'œuvre , dont il sera permis de se passer toutes les Ibis que Ton pourra arriver sans elle au but final de cette vie, c'est-à-dire, au plaisir.
Zenon tomba dans l'extrême opposé : négligeant toutà*fait l'élément qui prédominait dans la philosophie d'Épicure, il enseigna une vertu austère, sauvage, en contradiction perpétuelle avec cette loi absolue , gravée au fond de la conscience, où elle proclame que le bonheur doit être la conséquence de l'accomplissement du devoir, et que le genre humain n'est point fait pour une* vertu dépouillée du charme de l'espérance.
Il était né à Gittium, en Chypre, d'un riche marchand. On prétend qu'il fut jeté à Athènes par un naufrage , et que cet événement , regardé par lui comme le plus heureux de sa vie, détermina sa vocation philo80{^hique. Il suivit le cynique Gratès, les mégariques Stilpon et Diodore , et les académiciens Xénophon et Polémon : il eut ainsi l'avantage de pouvoir rapprocher plusieurs divisions de l'école socratique. Il forma dans le Portique, à Athènes, une école qui s^illustra par une foule de philosophes habiles et passionnés pour la vertu , par son influence sur le m«nde et sur la vie
il 4 raiLOSOMIE AKOIENNE.
pratique , par la lutte qu'elle soutint contre le Heé et le despotisme. On dit qu'après une chute grave, Zénoa se fit mourir lui-même , vers l'an 260 avant J.-C. Èfi^ cure était mort avant lui.
Le but de 1* homme , selon la philosophie des stoieîensy est la perfection. Trois conditions sont nécessaires pour y arriver : une raison saine , une connaissance «acte des choses , une vie sans tache ; de là , la division de la science en trois parties , la logique , la physiologiia et l'éthique.
La logique de Zenon et de ses successeurs est beaucoup plus étendue que cdile d' Aristote : son but spécial était de fonder, en opposition à l'incertitude et au caprice des opinions vulgaires, une science solide et stable , la seule qui convienne au sage. Yôici quels en sont les principaux fondements. Après l'impression produite sur l'âme par les objets extérieurs, c'est-i-dira la sensation , survient une image qui correspond à aoa ébfiti extérieur et le représente. Mais cette connaissanoe purement empirique n'est pas la seule qu'ils admettent : ils reconnaissent pareillement des idées générales , des idées qui ne prennent point leur source dans la sensî' bîlité. C'est la raison qui les forme en agissant sur les premières conceptions produites par les sens.
Les deux éléments de la connaissance humaûiê ne sont pas déterminés aussi expressément ches tous les philosophes de cette éccrie. Peut-être même le fes* dateur ne les avait-il pas entièrement distingués. Maie il n'y a point de doute .pour l'opinion de Ckryarppe à cet égard. 11 reconnaît à l'esprit humain la faculté da produire des idée» générales , par la conipasaifoii et la
DEUXIÈME ÉPOQUE. il5
réunion des idées particulières. D'ailleurs, c'est à la raison, comme à la faculté suprême et directrice i que cette école en appelle sans cesse. La régie du vrai est pour elle la droite raison, qui conçoit l'objet eonibr*mémient à ce qu'il est.
Les mêmes .^ments se retrouvent dans ce que Zenon appelle sa physiologie. Il reconnaît dans le monde un élément passif, la matière première» et un élément actif, intelligent , Dieu. Mais Dieu n'est pas séparé du monde; il le dirige et l'anime : l'univers est ^ pour Zenon , un tout animé 9 un être raisonnable, un corps organisé, dont toutes les parties sont liées entre elles et réagissent les unes sur les autres. Dieu agit sur le monde d'après des lois constantes et régulières, lois qui, suivant la ornière de voir propre aux stoïciens , ont une espèce de eottsistance ou de forme matérielle^ et dont ils empruntent la notion à la génération des êtres organisés. De cette notion dérive , dans la doctrine du Portique, la théorie des causes. Les anciens avaient dit : Uien ne 90 fait de rien; Zenon dit : Rien iw se fait sans cause. Il est un enchaînement infini de causes et d'effets qui embrassent tous les êtres existants, comme tout le domaine de l'éternité. Ainsi le présent renferme le germe de l'avenir ; ainsi l'état présent n'est lui-même que la conséquence des dispositions antérieures. Cet ordre éternel, universel, en vertu duquel tout ce qui arrive a dû arriver ^ est ce qui constitue proprement le destin, faimi/des stoïciens, c^te grande loi de la nécessité qui prér side à tous les phénomènes , loi qui n'est pas précisé^ ment mécanique, puisqu'elle dérive d'une cause intelligente» de h puissance et de la sagesse divines, hp
il6 PHILOSOPHIE ANCIENNE.
vrai stoïoisme est providénliel et non fataliste, li n est pas panthéiste, comme on ie lui a quelquefois reproché; il est dualiste, et la prédominance du théisme Vvl conduit à un optimisme , insufiisant encore , mais déjà remarquable : si Dieu est^ et s'il est dans lemond^ par les lois qu'il y a mises, ce monde, au moins dans sa €orme et dans son ordonnance , est bien fait , il est beau, il est immortel , il est raisonnable, et il faut se conformer à ses lois, comme à celles de la raison et de Dieu. Ce n'est point encore là l'optimisme chrétien , l'optimisme de Leibnitz ; mais c'Q3t pour la philosophie stoïcienne un beau titre de gloire que de s'en être approchée.
A une pareille métaphysique devait répondre une morale noble et élevée. Puisque la raison est le fond del'humanité, delà nature, de Dieu même, il suit comme conséquence morale que la loi pratique par excellence est de vivre conformément à la raison. Tel estTaxiome fondamental de la morale stoïque. En voici les conséquences : si la raison est la règle unique des actions humaines, il n'y a de bonnes actions que celles qui sont conformes à la raison, et de mauvaises que celles qui n'y sont pas conformes. De même, si la raison est le tout de l'homme, c'est la conformité de nos actions à la raison qui est la fin unique et dernière de toutes nos actions , la fin unique de l'homme : là est donc le souverain bien pour l'homme ; car le souverain bien d'un être est ce qui est conforme à la loi et à la fin de cet être , c'est-à-dire à sa nature. Ainsi le souverain bien est la conformité des actions de l'homme à la raison : là est le mal, il n'y en a point d'autre. La douleur et
le plaisir n'étant ni conformes ni non conformes à la raisdn, ne sont ni bons ni mauvais; il n'y a en eux ni bieri ni mal, et les conséquences physiques des actions sont comme si elles n'étaient pas. Ainsi , ne considérer comme bon que ce qui est bon partout et toujours, indépendamment des circonstances, et, par conséquent, que' la irertù seule ; comme mal , que le vice ; affranchir ainsi l'homme moral de toute servitude et de toute dépendance extérieure ; l'élever même à une sorte d'insensibilité, par le mépris de toutes les impressions passives; l'affranchir en même temps de l'esclavage nop moins terrible des passions ; ériger la raison en arbitre suprême de toutes les déterminations; n'avouer comme dignes du sage que les actions qu'elle a prescrites; opposer l'honnête à l'utile, ou plutôt faire triompher l'honnête de l'utile; diriger incessamment les regards de l'homme sur le modèle de la perfection, comme sur le but de tous les biens (finis bonoruni ) ; révéler à sa pensée le code d'une législation sublime, éternelle, universelle, émanée de l'auteur de toutes choses, gravée dans tous ses ouvrages; fonder ainsi la vertu sur le devoir, sur le principe de l'obligation, indépendamment de tout intérêt personnel ; unir étroitement toutes les vertus entre elles pair un lien indissoluble; ennoblir la vertu par l'immolation, l'affermir par la constance : telle est cette moralité énergique que Zenon a imposée à l'humanité ; il a assez estimé l'humanité pour l'en croire capable. « Zenon,. dit Cicéron, ne s'adresse qu'à notre âme , comme si nous étions dépouillés des enveloppes du corps (1). »
(i) ]>eFinib.,liJ>.iy,€iip.If.
il8 PHILOSOraiE AIICIC!f!fE.
Voilà le beau côté de la morale stoïcienne; elle est digne des éloges qui dans tous les temps lui ont été prodigués. Mais les égarements dans lesquels elle est tombée, et que nous allons maintenant faire connattre, montreront encore que ce n'est jamais impunément que Voo se met en opposition avec les principes qu'admet le sens commun.
Toutes les actions sont , selon les st<Hciens , conformes ou non conformes à la raison. Toutes les actions qui sont conformes à la raison ont cela de commun d'être conformes à la raison; elles sont donc égales Tune à l'autre, dans cette abstraction de la conformité à la raison : de là , l'égalité de toutes les bonnes actions. Toutes les mauvaises actions ont cela de commun aussi d'être non conformes à la raison ; elles sont donc égalesentre elles , dans l'abstraction de la non-conformité à la raison : de là, dans quelques stoïciens, et surtout dans les stoïciens romains qui ont gâté, exagéré et rapetissé le stoïcisme, ce paradoxe ridicule, que toutes les mauvaises actions sont égales entre elles ; qu'ainsi ne pas dire la vérité, ou tuer, est aussi mal l'un que Fautre, puisqu'il y a mal également des deux c^tés.
Voici une autre aberration qui tient à ce qu'il y a de plus grand dans le stoïcisme : Qui empêche Thomme de se conformer toujours à la raison? La passion. La passion , voilà donc l'ennemi qu'il s'agit de combattre : delà le courage, l'énergie morale, la magnanimité, la constance , si bien exprimés dans l'école stoîque par le mâle précepte , stisiine : supporte sans te plaindre les maux de cette vie. Mais il faudrait que cette maxime fût suivie de celle-ci : Agis, sois utile à tes semblables;
dEiJXiÈME ÉPOQUE, il9
jie eambata pas seulement tes passions personnelles , mais combats au^si les passions des autres, qui sont un obstacle à' rétablissement de la raison en ce monde, qui troublent Tordre de ce monde. La irertu du stoï* cisme qui» précisément parce qu'elle est exagérée (1) , n'est qu'une demi-vertu, ne va pas jusque-là. A la même maxime, supporte, etc., il ajoute celle-ci: abstiens-toi , excellente encore dans certaines limites» déplorable quand elle est trop étendue; il ne fallait pas la pousser ju^u'à l'apathie. La morale stoïcienne ordonne à l'homme de tout sacrifier, pour ne point compromettre la paix de son âme et sa pureté intérieure. Livré à ce soin exclusif de son âme sans égard à celle des autres, que peut-il faire de mieux que de se replier sur lui-même et de briser tous ses rapports avec le monde? Yeilà donc la philosophie du Portique arrivée à l'égoi^me» que nous avons vu résulter des principes^ si opposés, développés par l'école d'Épicure. Les verr tus stoiques étaient inutiles au monde ; leur courage et leur constance admirable devaient nécessairement se cpnsumer, sans aucun résultat pour le bonheur de l'humanité, dans cette lutte de la raison contre la passion, qui était leur objet unique. Pour eux, le seul soin important était la pureté de l'âme : il s'ensuivait que toutes les fois que Cette pureté était trop en péril, toutes les fois qu'ils désespéraient de sortir victorieux de la lutte I ils n'avaient plus d'autre ressource que de recourir au droit qu'ils accordaient au sage de terminer
(1) Tacite n'a pas cru pouvoir faire un plus grand éloge d*Agfleola soii bean-père, qn*en disant de lui : Tenuit , quod^fflciUimum est^ in i4* jH€nfiâ madum*
i20 PHILOSOPHIE ANCIENNE.
sa vie^ comme Caton a terminé la sienne; par le suicide.
Cléanthe y successeur de Zenon , Ji^ajouta que trèspeu de chose à sa doctrine ; il eut même le tort de matérialiser encore davantage les notions que son maître n'avait pas su assez clairement isoler des conditions matérielles. Il eut cependant le mérite de présenter à la philosophie cette belle induction qui conduit à la notion de l'être souverainement parfait , par la considération de l'échelle progressive que forment les divers degrés de perfection dans le système des êtres. Stobée nous a conservé de lui une hymne à Jupiter , regardée avec raison comme' un des plus beaux morceaux de poésie qu'ait produits l'antiquité.
Chrvsippe rectifia la définition de la vision compréhensive, que Cléanthe avait altérée. Il distingua l'objet perçu de l'objet fantastique qui n'est qu'un produit de l'imagination^ et par là répandit quelques lumières sur le phénomène de la perception. Mais ce qui le distingua surtout, c'est le talent avec lequel il défendit contre les nouveaux académiens les doctrines du Portique, attaquées par la dialectique active et exercée d'Arcésilas. Il chercha , pour soutenir cette lutte avec avantage, à perfectionner les parties de la logique de Zenon ; et les stoïciens le considérèrent comme le vrai fondateur de cette partie de leur philosophie. Les anciens avaient une idée bien haute de sa logique : ^ Si les dieux, disaient-ils, avaient eu besoin de l'emploi de la logique, c'eût été de celle de Ghrysippe qu'ils auraient fait usage. »
PANiCTius de Rhodes , l'ami de Polybe, qui fut le pré-
cepteur de Scipion l'Africain et raccompagna dans ses \oyages, enseigna d'abord à Athènes et porta ensuite à Rome la philosophie du Portique. Cicéron, qui le cite souvent avec les plus grands éloges, l'avait pris pour guide dans son admirable Traité des Ofiices. D'après le témoignage du philosophe romain , ses doctrines se rapprochaient beaucoup de celles de Platon , qu'il appelait, dans tous ses écrits, le divin Platon, le plus sage, le plus saint des hommes , l'Homère de la philosophie. Il avait composé une histoire de la philosophie, dont on ne peut trop déplorer la perte. Mnés arque et PosiDONius paraissent s'être particulièrement appliqués à coordonner la philosophie du Portique , et à en mettre tous les éléments en harmonie. Le dernier avait ^u Gicéron pour disciple. Il ne se bornait pas aux spéculations philosophiques; il cultivait aussi les sciences et particulièrement la géométrie et la géographie, et nous trouvons déjà en lui un exemple remarquable de la nouvelle alliance qui , depuis Aristote, s'établissait entre la philosophie et les sciences positives.
SCEPTICISME