‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 38 sur 72 · PHILOSOPHES ARABES ET JUIFS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES ARABES ET JUIFS

Cot Aristote, dont la fortune fut si diverse dans nos écoles du moyen- âge (i) , allait donc enfin être connu en entier par les érudits, qui, sur le peu qu'ils avaient déjà appris de lui , s'étaient humblement mis à sa suite et prosternés devant son génie. La collection complète

(1) Ou peut lire à ce sujet le livre de Launoy , qui a pouf titre : Ûe varia Arisi, in acad. Parif. fortunà. Paris , 1662.

de ses écrits arrivait à la fois el par ConslaiUiaop]e , où.s'était établie la domination passagère des Latins, et par l'Espagne, où depuis longtemps ils avaient été répandus par les philosophes arabes. Les fameux califes Ailmansor , Âlraschid et Âlmamon (1) s'étaient efTorcés, par la fondation de nombreuses écoles et rétablissement de riches bibliothèques, dé répandre parmi leurs sujets le goût des sciences et des lettres ; grâce à leurs soins, cette nation puissante et enthousiaste, après avoir soumis à ses armes une grande partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, reporta toute son activité vers l'étude de la médecine, de l'histoire naturelle, des mathématiques et d^ la philosophie. Les Arabes avaient trouvé répandues sur les côtes de la Méditerranée les doctrines d'Aristole et celles des alexandrins. C'était préçiséinent ce qui convenait à leur génie, à la fois enthousiaste et subtil. Ils commentèrent la logique

d'Âristote, en se livrant à l'exaltation du mysticisme

néoplatonicien .

Al&indi de Basra , qui donna le premier exemple à

ses compatriotes d'un culte aveugle pour Aristote, florissait vers les dernières années du règne de Cbarlemagne, à la cour du calife Almamon, dont il était le médecin : les sciences physiques et mathématiques furent principalement l'objet de ses études.

Un admirateur encore plus zélé d' Aristote fut Al- FABABi, la gloire de l'école de Bagdad, qui, né dans un rang élevé et possesseur d'une grande fortune, se dévoua tout entier aux travaux de l'étude et aux exercices de la méditation. Les scolastiques (iront un très-

(1) AI Mausour , llarouo Al Rasciiild , Al Mamoum.

grand usage de sa logique et de son Traité sur l'origine et la division des sciences.

AvicENNE y rbomme le plus extraordinaire qu'ait produit cette nation , est aussi distingué par les connaissances qu'il possédait en médecine, que par ses travaux philosophiques. Ses commentaires de là métaphysique d' Aristote annoncent un esprit original ; ses écrits sur la médecine, quoique ne renfermant guère qu'une compilation d'Hippocrate et de Galien , remplacèrent l'un et l'autre, môme dans les universités de l'Europe, et furent étudiés comme des modèles à Paris et à Montpellier, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, époque à laquelle ils sont tombés dans un oubli presque complet.

Ces ' doctrines philosophiques , conçues dans le sens du sensualisme d' Aristote relevé par l'idéalisiùe alexandrin , furent combattues par Algazel de thus , qui attaché au Coran, et regardant les miracles de Mahomet comme les preuves de sa mission divine, dirigea les armes d'un habile scepticisme contre les opinions dogmatiques de ses compatriotes.

Thophâîl de Cordoue ne s'en livra pas moins à l'étude des doctrines mystiques d'Alexandrie : dans un roman

ingénieux qu'il intitula l^ Homme de la nature ou le Pfiifasophe qui s^instruit par lut-même (Philosophm autodidactus), il développa avec esprit et originalité les principales idées qu'il avait empruntées à cette philosophie (i).

(1) Leibnitz, qui Vayait la avec nn i^laisir extrême, prétend qu'on peat conclure de cet exceUent ouvrage que les pensées dea philoso|ikes arabes anr la {grandeur de Dieu ne le cèdent en mai rélévation des philoso|iiies chrétiens*

Maïs le plus célèbre des philosophes arabes fut sans contredit Averroès, né à Gordoue comme son maître Thophaïl, et mort à Maroc au commencement du treizième siècle (1). Il exerça sur la philosophie scolastique une immense influence. Pénétré d'une admiration et d'un respect presque servile pour Ârislote, il fit partager ses sentiments à ses contemporains; mais, comme en même temps il mêla aux doctrines du Sta^yrite des idées empruntées aux systèmes des alexandrins, et particulièrement rhypolhèse de rémanalion,.il entraîna les philosophes du moyen-âge, qui Jugèrent Aristote d'après lui, dans leurs interminables discussions sur la matière et la forme, sur la substance et Y essence, les quiddités, lesformes substantielles, et une infinité d'autres expressions qui hérissèrent le champ de la métaphysique et de la psychologie scolastiques. Ce fut à son exemple que toutes les espèces de syllogisme, toutes les règles de l'argumentation furent si péniblement et si minutieusement élaborées, classées, divisées, subdivisées. Le principe de la contradiction , qù'Aristote avait déjà invoqué, et que Lefbnitz entoura plus tard d'une nouvelle lumière , est regardé par Averroès comme le premier principe des connaissances, comme celui qui se suffit à lui-même, sans lequel non-seulement toute démonstration , mais même toute philosophie est impossible. Sa définition de la matière et de Informe est faîte avec beaucoup de précision; elle a servi de règle aux âges suivants : « La matière se conçoit en faisant abstraction de toute différence , et môme de toute quantité; elle se distingue cependant de la simple privation,

(1)- Selon quelques auteurs en 1206» selon d'autres en 1217.

OU du néant, en ce qu'elle est le sujet d'individus sensibles. Elle contient en elle toutes les formes, mais seulement d'une manière virtuelle ( in potentiâ ) , j usqu^à ce que la cause efficiente puisse les extraire et les actualiser ( extrahere in acium ). Cette grande opération explique tout le système des êtres, tous les phénomènes de la nature , comme le secret des ressorts par lesquels elle s'exécute constitue toute la science. »

Deux classes principales de philosophes se remarquent chez les Arabes : les uns , nommés Médabberim (parleurs, dialecticiens, raisonneurs)^ partant des doctrines positives du Coran, tâchaient d'expliquer philosophiquement l'origine du monde; ce sont les sensualistes de cette nation. Les autres, attachés au système platonique d'Alexandrie, et par conséquent idéalistes, croyaient à l'éternité du monde, et cherchaient à rattacher cette idée à la religion positive. A cette école appartenaient les ascétiques et les sofîs, ou soufis, panthéistes mystiques, dont la doctrine, répandue encore aujourd'hui dans la Perse et dans l'Inde , avait été développée, dans le second siècle de l'hégire, par Aboul said Aboul Cheir.

Ce furent les Juifs qui servirent d'intermédiaires entre le commerce intellectuel qui s'établit entre l'Occident et les Maures d'Espagne; ce furent eux qui, parcourant pour leur négoce l'Europe en tous sens, l'initièrent en même temps aux travaux des Avicennc, des Thophaîl et des Averroès. Eux-mêmes possédèrent à celte époque deux philosophes distingues , Aben EsiiA et Moïse MamiMomdë.

Les ouvrages du premier, surnommé par ses com-

patriotes le Sage par excellence , V Admirable^ n'ont point été imprimés. On sait qu'il s'occupa principalement de l'interprétation des livres sacrés et de la science cabalistique. Le second développa , toujours selon l'esprit des alexandrins, les doctrines du péripatétisme. Un de ses livres y intitulé le Docteur des inceriains (Doctor per^^ plexùrimi (1) lui attira de la part de ses coreligionnaires des persécutions qui le contraignirent de se réfugier en Egypte : il ouvrit au Caire une école , où son enseignement attira autour de lui une foule d'auditeurs.

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