DOCTEURS SCOLASTIQUES
On peut se faire d'avance une idée de la fermentation que dut causer dans nos cloîtres et nos monastères du moyen-âge l'introduction de la philosophie des Arabes. Alors commença pour ce moyen-âge , que l'on se représente trop souvent comme l'ère des ténèbres et de l'ignorance , un mouvement intellectuel aussi vaste qu'intéressant. C'est une chose admirable que cette ardeur avec laquelle les esprits se livrèrent à l'étude : leurs investigations se portèrent en même temps sur les sciences naturelles , sur la métaphysique et toutes les questions qui s'y rattachent. Jamais la culture des sciences ne fut plus active que dans ce xui* siècle, si peu conliu encore et si digne de l'être; jamais la langue latine ne s'enrichit d'un plus grand nombre d'ouvrages, jamais l'érudition ne fut plus en honneur. On peut dire que le» écrivains de la Grèce et de Rome furent, a la
(1) More Nçyoçhim , traduit en latin par J. Burtorf.
â30 PHILOSOPHIE DU MOYEN-AGE.
fin de ce siècle, aussi bien connus que de nos jours. Les écoles reten lissaient de leurs noms, de rexplication de leurs écrits; un docteur scolastique n'était réputé digne de Tètre que lorsqu'il les avait publiquement commentés. Les philosophes arabes, oubliés de nos jours , jouissaient d'une grande réputation : on avait souvent plusieurs traductions du même auteur : ce n'était qu'en comparant diverses traductions entre elles, avec line peine et quelquefois une sagacité adinirables, ^ue l'on parvenait à les éclaircir, à les concilier, à corriger leurs erreurs. Cependant il faut avouer que si l'érudition fut immense, le jugement et le goût n'en réglèrent pas toujours Remploi : on s'attachait à savoir, sans s'inquiéter si l'on savait bien et comment on savait.
li'épîscopat de Guillaume d'Auvergne (1) ouvre ce second âgeide la philosophie scolastique. La dispersion de V université en 12îi9 (2), ï'érectioii de ïa chaire de tbéologie cliez îea franciscains et les dominicains^ rà'dmission des frères mendiants (3) au partage dès hoH-
, (1) Évèque de Paris en 1228 , mort en 1248 , selon les auteurs de la GMia christiana.
(â) L'université de Paris , déjà parvenue à un Aaul degré de prospérité , avait obtenu pour ses élèves et ses maîtres des privilèges (|ui excitèrent pins d'une fois de funestes conflits entre elle et les autorités n^ilitaire^ et civiles. Une querelle entre les écoliers et le prévôt de Paris lut fit, à cette époque , suspendre ses leçons pendant deux années. Elle les reprit enfin en 1231 , a la sollicitation du pape Grégoire IX y qui lui fit obtenir satisfaction. C'est dans cette bulle que le pape donnait à l'université de Paris, qu'il louait comme la mère des sciences , le nom de Cariath-Sepher , ou ville des lettres.
(3) Les uns et les autres avaient adroitement profilé de la dispersion de l'université pour se glisser dans l'enseignement. Ce fut le pape Urbain IV qui ordonna , en 12i4 , à Tuniversité , de leur conférer les titres académiques: de là, la rivalité qui s'éleva entre elle et les flrères prêcbeurs, qui, non
neùrs académiques, la pluraKté des bénéfices, objet de disputes très-vives, la propagation des doctrines des philosophes grecs et arabes, développées avec éclat par Alexandre de Haies, Albert le Grand, Robert de Lincoln (1) ; tels sont les principaux événements qui font de cet épiscopat l'une des époques les plus intéressantes de l'histoire philosophique de France.
Guillaume semblait fait pour l'époque où il vivait : animé d'une piété fervente , riche de l'érudition sacrée et pro&ne que l'on pouvait acquérir alors , dialecticien habile ; il rejeta de la métaphysique et de la science paturelle ce qui ne pouvait se concilier avec le texte de la Bible, dans laquelle il puisait les principes de sa doctrine.
Alexandre de Haies, qui reçut de ses contemporains, habitués à donner à chaque docteur un titre honorifique, le nom de Doctor irrefragabilis , commentateur du Mcâtre des sentences ^ de Pierre le Lombard; Vincent de Beauvais, qui, grâce à la munificence de St Louis
dont il éleva les enfants , put rassembler une nombreuse bibliothèque, et en profita pour composer, sous le point de vue des réalistes , une espèce d'encyclopédie sous le titre de Miroir naturel , historique et doctrinal ; Michel S6ol, qui, établi à Tolède en 1217, traduisit plusieurs livres d'Aristote, et entre autres le traité de jinimû] Robert Grosse-Téïe, qui enseignait avec succès
contenls de la part qu'on leur avait faite, ont travaillé de tout temps à la Supplanter. On sait que Tordre des dominicains s'est fondu dans celui des jésuites , toujours si prompts à réclamer pour eux le privilège de Venseignemekit public , et si peu disposés , quand ils en ont été possesseurs , à l'accorder aux autres.
(i) Surnommé Robert Greal-Hcad (Grosse-Tèle).
à Paris et à Oxford , ne firent que coromenter les ou* \rages d'Âristote , en essayant de concilier sa métaphysique avec la théologie dogmatique : qu'il nous siiffîse de les avoir mentionnés ; et arrêtons maintenant nos regards sur les trois grands hommes qui , par leurs gigantesques travaux, exercèrent sur cette époque d'érudition une puissante inQuence.