‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 40 sur 72 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

Albert, issu de l'illustre famille des comtes de BoUstadt, naquit en 1193, à Lavingen, ville de Souabe. Doué du génie le plus heureux pour les sciences, il les cultiva avec ardeur dans les académies de Paris ^ de Pavie. Ce fut dans cette ville^ où il étudiait les mathématiques, la philosophie et même la médecine, qu'il fit connaissance de Jordan, supérieur des frères prêcheurs^ et que séduit par ses discours, édifié par ses exemples, il entra dans l'ordre de St-Dominique. II enseigna à Paris et dans plusieurs villes de l'Allemagne, et fixa en 1248 sa résidence à Cologne , où il mourut à l'âge de 87 ans. La collection imprimée de ses œuvres, quoique se composant de vingt et un volumes in-folio, ne comprend pas encore toutes celles dont il fut l'auteur.

Albert est, sans contredit, un des hommes les plus extraordinaires que présentent les annales de la philosophie. On ne peut s'empêcher d'éprouver la pins vive surprise quand on songe à son activité incroyable, quand on considère le nombre immense de ses ouvrages, et surtout quand on a égard aux diflRcultés dont les études et l'art de l'écrivain étaient nécessairement hé-

risses , â une époque où rimprimeric n'était pas encore découverte. Ce fut à la prière des frères de son ordre qu'il étudia celte philosophie d'Aristote , qui marchait déjà à grands pas vers Fempire absolu qu'elle exerça bientôt parmi les scolastiques. Il entreprit de le commenter y bien plus , de le faire passer dans la langue latine, dépouillé de son obscurité, corrigé dans ses aberrations, étendu là où il était trop bref, complété enfin dans les parties de sa doctrine qui étaient encore inconnues aux Latins. Second Âristote, il voulut, « comme le premier, parcourir le cercle entier des connaissances humaines. 11 avait beaucoup voyagé, et s'était procuré des livres à grands frais. Gomme il s'était particulièrement adonné .à l'étude des science» naturelles , et qu'il avait acquis des connaissances bien supérieures à celled de ses contemporains, on l'accusa de magie noire, ce* qui n'est pas très-étonnant; mais ce qui le paraîtra davantage, c'est qu'il avoue lui-même cette qualification, et qu'il déclare dans son traité de PAme que, dans ses expériences magiques, il a reconnu la réalité des enchantements (i).

Au reste, ce fut plutôt un érudit et un compilateur,

(1) On raconte qu'il avait exécuté un aulomate non-seulement animé, mais même doué de la parole , automate <iue saint Thomas brisa, dès la première Yue , à coups de bâton , le prenant pour un agent du démon. Mais ce qui prouve, non le pouvoir magique du docteur, mais les progrès étonnants qu'il avait faits dans les sciences naturelles , c*est le fait suivant , attesté par les historiens. Guillanme de Hollande, couronné roi des Romains , passant par Cologne, Rendit visite au célèbre professeur. Albert le reçlUt d'une manière digne de ses connaissances et de la majesté royale , en lui offlrant , dans un Jardin du eloitre qu'il habitait, la paruA du printemps et sa douce température , au cœur ml^e de Thiver ; chose qui serait très-extraordinaire de nos jours, et qui dut le paraître bien davantage dans un siècle peu éclairé.

23i PHILOSOPHIE DU MOYEN-AGE.

qu'un profond penseur et un critique original/ Dans ses commentaires d'Âristote, il eut recours principalement aux écrivains arabes , mêlant les idées néoplatoniciennes et celles de son auteur. C'est avec lui que commencent les subtiles discussions sur la matière et la forme, l'essence et l'être ( quidditas et eaAstentia ) ^ que nous verrons si souvent reproduites.

SAINT THOMAS D^AQUIIf .

Thomas appartenait, comme Albert le Grand , à une famille distinguée (i); comme lui il renonça aux honneurs et aux dignités du monde, pour se livrer aux exercices religieux et à ceux de l'étude; comme lui il entra dans l'ordre des dominicains. Il porta dans cet ordre le même désintéressement, et ne voulut accepter d'autres fonctions que celles de professeur : mais il Alt un professeur incomparable ; aussi le nomma-t-on Doctor angeticus , l'Ange de l'école^ Il fit ses premières études à Naples , et alla les achever à Cologne sous Albert le Grand. 11 enseigna tour à tour à Cologne même , à Paris , et dans les différentes villes d'Italie où il accompagnait la cour de Rome; il exerça dans cette dernière contrée la môme influence qu'Albert exerçait sur TAIlemagne.

St Thomas possédait un véritable esprit philosophique , une immense lecture , des connaissances étendues; avec un zèle véritable pour le progrès des études rationnelles. Quoique moins érudît qu'Albert le Grand, il comprenait toute Timportance des phi-

(1) ïl était de la famille des comtes d'Âquin.

losophes arabes et grecs; il encouragea puissamment la traduction de leurs ouvrages. L'Europe lui doit infiniment pour toutes les traductions qu'il (it faire. Cesi surtout comme métaphysicien et comme moraliste qu'il mérite une place distinguée dans

l'histoire de la philosophie. 11 était idéaliste^ et considéraiit l'objet de l'intelligence, ou la forme abstraite des chos(es, comme leur essence originelle. Il s'appliaua à donner à ce système une meilleure assiette, en développant la théorie de la pensée donnée par Aristote^ théorie à laquelle se mêlait aussi une partie des idées. de Platon et des alexandrins.

Mais le but principal de ses efforts était .de donner une forme philosophique à la théologie , en approfondissant davantage cette science dans l'esprit des écoles d'Âristote et d'Alexandrie. Sa Somme (Sûmma theotogiœ) est le plus grand monument de l'esprit humain au moyen-âge. C'est le premier et le plus complet essai d'un système théologique , dans Iquel on trouve , tracés d'après St Augustin , les principaux traits de la théodicée de Leibnitz. La morale, divisée en gêné* raie et en spéciale^ est traitée en partie d'après celle d'Aristote; et; quoique St Thomas n'en ait pas déterminé les notions fondamen laies avec assez de précision et de profondeur, cette science lui est redevable d'une infinité d'aperçus aussi justes qu'ingénieux. 11 fut longtemps le principal guide pour la théologie, et sa doctrine philosophique compta pendant plusieurs siècles un très-grand nombre de partisans.

336 raiLosopaiE pu moyen-âge.

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L'ordre de St-François produisit un auCre philosophe aussi célèbre que les deux précédents , qui engagea contre eux une lutte vigoureuse , et se plaça au premier rang des scolastiques du temps : ce fut TAnglais Duns ScoT, né à Dunston, en Northumberland, vers Tan d275, et surnommé le Docteur subtil, Doctor subtiUs. Ses ouvrages attestent qu'il avait beaucoup lu : ils renferment un résumé comparatif des opinions diverses sur les questions agitées de son temps. Quoique réaliste , il s'écartait de la doctrine de St Thomas sur les idées génék*ales ; il soutenait que Funivers n'est point contenu seulement en puissance (passe )y mais en acte {actu)j dans les objets. II faut avouer que le désir de combattre ,les [doctrines de ses adversaires l'engagea dans de vaines distinctions et des subtilités qui ne jus; tilièrent que trop le titre qui lui fut donné.

On peut en voir un exemple dans la manière dont il résout le problème de l'individuation. < Quoique les notions générales aient leur origine dans l'expérience, dit-il , elles n'en sont pas moins réelles, parce que l'entendement ne les produit ' pas , mais les reçoit ; car l'objet préexiste à l'acte de la connaissance. Dans tout genre, il y a une première unité qui en est le mètre. Cette unité est réelle, car les objets mesurés sont réels. Or des objets réels ne peuvent être mesurés par un être de raison. Cette unité n'est ni individuelle, ni numérique; elle réside dans les choses , indépendamment des opérations de l'entendement. »

DEtJXlÈME ÉPOQUE. 237

Maintenant y quel est réiément qui doit se joindre à r universel, au général, existant déjà réellement, pour en former un individu ? Duns Scot ne trouve cet élément , ni dans la matière , ni dans la forme , ni dans Taccident. Il a recours, alors, à ce qu'il appelle des entités positives, qui] déterminent la nature des choses : c'est ce que son école nomme les hœccéités ( hœcceitates); par exemple , comment Pierre est-il un individu ? Gela \ient, dit Scot^ de ce que la pétréité vient s'unir à Vhumanité.

Il reste à Scot une gloire plus durable que celle d'avoir grossi le catalogue, déjà si volumineux, des entités de la scolastique; il a distingué avec netteté les deux ordres d'idées : celui des idées sensibles, et celui des idées nécessaires et absolues. C'est dans ces dernières qu'il a fort bien démontré qu'existe toute vérité. La sensation en est l'occasion et non la cause ; elles reposent sur la vertu de l'esprit qui les forme. Sa définition de la volonté est fort remarquable : il la considère comme une spontanéité absolue , comme une libre causalité : la perfection de la volonté consiste dans sa conformité avec celle de Dieu.

Tels sont les trois hommes qui , en perfectionnant la forme de la théologie , c'est-à-dire la seule philosophie qui pût exister alors, l'avaient élevée si haut, qu'il n'était pas possible qu'elle tardât longtemps à se détacher du fond auquel elle avait été subordonnée, et à commencer une carrière indépendante. Leurs contemporains ne pouvaient faire autre chose que de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, et de se traîner à leur suite. Il serait donc aussi inutile que fastidieux

d^entrer dans tous les détails de ces discassions qu'ils entamèrent, à leur exemple, sur les matières abstraites qui composent la métaphysique d'Aristote^ de ces subtilités et de ces argumentations puériles, qui ne sont que la reproduction, sous des formes plus ou moins intelligibles, de leurs principales idées. C'est dans les ouvrages des maîtres , et surtout de Duns Scot , qu'il faut chercher les doctrines de cet âge sur l'existence, Tessence, la chose et la substance; sur l'idée du rapport, et sa ditTérence de son objet ; sur la gradation des accidences ; sur la cause de rindivisibilité des choses ; sur le rapport de la matière à la forme; sur l'espace et le temps; sur la simplicité de l'âme; sur la nature de la pensée et de renlendement; et autres questions ontologiques dont était embarrassé le champ épineux et stérile delà scolastique.

Le peu de certitude des résultats produits par une telle manière de philosopher aurait sans doute ouvert les yeux des hommes vraiment supérieurs qui s'y livraient avec une ardeur incroyable , s*il eût été dans l'esprit des savants de ce siècle de chercher dans les études quelque but pratique. Mais comme la plupart étaient des solitaires livrés A la vie contemplative , détachés du monde, peu occupés des intérêts de la société^ le seul but qu'ils se proposaient était d'étudier l'ontologie dans ses rapports à la théologie ; et ils ne pouvaient se distinguer qu'en surpassant leurs prédécesseurs en subtilités. Ceux dont l'esprit n'était pas entièrement satisfait , et qui renonçaient aux spéculations abstraites, ne songeaient point à tirer de l'observation et de l'expérience , ces deux sources idépuisaSles de connais-

sdnces> des principes plus solides : ils n'avaient alors d'autre ressource que de recourir au mysticisme. C^est ce qu'avait fait un des plus célèbres contemporains d'Albert le Grande Jean de Fidanza, plus connu sous le nom de Saint Bon aventure, et surnommé par son siècle le bocteur séraphique. Il avait ramené toute science â la lumière venue d'en-haut, ou à Tilluminisme, dont îl distingue quatre sortes : extérieur , intérieur , inférieur et supérieur. C'est dans le sein de Dieu seul quMl pensait que les liommes peuvent avoir la vérité et trouver le bonheur. Dans son Itinéraire de l'âme à Dieu il décrit les six degrés par lesquels l'homme arrive à Dieu , et rapporte à ces degrés autant de facultés de l'âme : conception assez riche et ingénieuse , mais en grande partie arbitraire et forcée.

Mais le nombre devait être et fut en effet bien plus grand , de ceux qui s'élancèrent dans les voies nouvelles qu'avaient frayées les Albert, les Thomas et les Duns Scot. Nous ne pouvons donner à chacun d*eux une attention particulière. Bornons-nous à indiquer, dans une revue rapide , les principaux traits de la lutte qui s'établit entre les thomistes et les scotistes, les partisans de l'Ange de l'école et ceux du Docteur subtil.

THOMISTES ET SCOTISTES.

Contemporain de saint Thomas, Henri de Gand , qui obtint le titre de Docteur solennel, dans la critique des formes d'Aristote et de quelques-uns des principes de saint Thomas, s'éleva à des abstractions qui lui procurèrent dans son temps une grande renommée. On s'oc-*

cupait alors de savoir si Yéire peut être distingué de V essence; il parait qu* Henri de Gand résolut cette question à la satisfaction générale. On trouvera bon que nous ne répétions pas ici son argumentation , à laquelle nous avouons d'ailleurs n'avoir rien compris.

Un autre docteur y le Docteur solide (solidus, copianu, fundatissimus) ^ Richard de Middceton, qui naquit et enseigna a Oxford , et appartenait à l'ordre de St-François, eut le mérite, assez rare à cette époque^ d'une certaine netteté dans les idées , et d'une assez grande réserve dans les spéculations abstraites. Les thomistes n'admettaient aucune différence entre les âmes ; Richard les combattit : < L'âme humaine, dit-il dans ses [commentaires du Maître des sentences, a une certaine expansion qui se distingue de l'étendue des corps , quoiqu'elle ait quelques rapports avec elle; elle est présente dans chaque partie du corps, comme Dieu dans chaque partie de l'espace. »

On doit distinguer parmi les disciples de Duns Scot^ François de Myronis , qui reçut et mérita les surnoms de Docteur illuminé , déliée de Docteur des abstractions : il détermina avec précision quelques idées de son maître^ auxquelles il en ajouta qui lui étaient propres.

Les principes de St Thomas ne restèrent pas sans défenseurs : on remarque a leur tête ^ëgidio Colonna de Rome, réaliste conséquent^ qui faisait résider la vérité aussi bien dans l'intelligence que dans l'objet.. Son principal mérite est d'avoir développé avec clarté les problèmes et les difficultés métaphysiques, et essayé de concilier les opinions opposées sur l'être , la forme, la matière et Tindividualilé. Un autre thomiste, Hervey

MalaliS) Breton, qui devint général de l'ordre de St* Dominique, se distingua par une dialectique savante, mais le plus souvent abstraite, et surtout par ses controverses avec révêque Guillaume Durand de St-Pour<« çAiiv. Ce dernier, homme d'un grand sens, commença à apercevoir la futilité de l'escrime dialectique. « Quelle que soit l'importance, dit-If, qu'aient voulu attacher les partisans d'Àristote à leur entendement actif , cette question intéresse moins que la vérité. » Par une distinction plus exacte delà conception et de son objet, il prépara la chute du réalisme. Il fut surnommé le Docteur ires-résolu.

nOGER BACON ET HAYMOND tULLB.

La un de ce treizième siècle est signalée par Tapparition de deux hommes bien plus extraordinaires que tous ceux dont nous venons de parler : l'un est le moine franciscain Roger Bacon, et l'autre Raymond

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