LULLE
Le premier est cet honune doué d'une raison si puissante et si supérieure à son siècle , qui , ouvrant subitement à ses contemporains une voie inconnue, à peine soupçonnée des siècles antérieurs, o^, à la fin du xiii** siècle^ s'affranchir du joug de la philosophie scolastique , pour pénétrer dans le secret des sciences naturelles^ par la méditation, l'expérience, et l'étude de la nature. Le second , esprit aventureux , condamné par les uns comme hérétique, et vénéré parles autres comme un. saint et un. martyr, tour à tour soldat, courtisaû, marié, moine, érudit, philologue, mys-
343 PoiLosonn du moyen-âge.
tique ^ théologien, philosophe , éormio, mîttioiUMiM^ est le créateur de cet An œnéimUoire^ qu'im ipfMte YAri merveilleux, de cet art qui, après awir excité Tadmiration des hommes les plus distingués , est tombé dans un oubli si complet, que le nom même de mm auteur est à peine connu aujourd'hui»
Roger Bacon était né à uchester, dans le comté do Sommerset. Ses contemporains, qui ne le comprirent pas, lui donnèrent le titre de DoOeur admiraUe» Son maître, Robert Grosse-Téte, évèque de Lincoln , parait être le seul qui ait apprécié le mérite de ses travaux et de la réforme qu'il avait \oulu introduire daftis l'étude des sciences. Son influence sur te temps où il vivait pouvait être immense; elle fiit. presque nulle. L'ignorance et la superstition apportèrent aux e'fforts de son génie un invincible obstacle. Les franciscains, auxquels il appartenait ,• lui interdirent la paMîcatiott de ses ouvrages, sens peine de perdre le Hêêtb ei if^te mU au pain ei à Veau pendant plusieurs jours.
Il trouva cependant un protecteur plus éclairé daim Clément lY , qui , éleVé à la chaire de St-Pierre » lui demanda et obtint le plus important de ses ouvrages^ celui qui a pour titre Opu$ mgus, dans lequel il exposait ses projets de réforme^ et la méthode qui devait y prè- »der. Tant que vécut ce pontife , Bacon jouit d'une vie paisible, et vit ses travaux encouragés et estimés : mais lorsque la mort l'eut privé dé cet appui, la baine et la jalousie s'attachèrent à sa personne, et, victime de son amour pour la philosophie , il fut en butte aux plus cruelles persécutions, et traîné comme swcierdanslèsea-^ chots, où il demeura enfermé pmdant de longues
DEUXIÈME iPOQUfi. ftiâ
La carrière de Raymond LuUe fut bien plus agitée. Entraîné par une imagination ardente, il passa sa vie à courir le monde; il voulut entreprendre des croisades; il assiégea les rois et les papes de ses sollicitations con* stantes pour la doubfe cause de la conversion des Sarrasins et de la propagation de la science nouvelle qu'il avait inventée, et périt dans une traversée en re^ venant d'Afrique, où il était allé pour délivrer des captifs chrétiens.
Il est probable qu'il avait emprunté à la cabale des Juifs et aux Arabes l'idée sur laquelle reposait son grand ai3|. Comme Pytbagore, les gnostiques, les prêtres de l'antique Egypte , il trouve dans les combinaisons des nombres des ra{>ports mystérieux qui serrent de base aux développements de son système.
Il partait de cette bypotbèse, qui, d'après les idéc»i des réalistes du temps, devait lui paraître d'une eer-^ titude incontestable : que les notions générales et Leurs combinaisons logiques représentent exactement l'empire des objets réels; que les genres et les espèces des différents êtres de la nature s'engendrent et se produisent de la même manière que les. conceptions de notre esprit. Cette bypothèse le conduisit à penser qu'il réussirait à composer à priori une sorte d'arsenal de la science : il n'aurait besoin pour y parvenir que de faire la nomenclature des idées abstraites , en les distribuant d'après le rôle qu'elles jouent dans leurs combinaisons diverses, et en représentant d'avance le tableau de tous leurs éléments possibles. Avec une telle table, il n'était pas besoin d'étudier les laits : les faits de la nature n étant autre "chose que des combinaisons d'idées, il
suffisait pour les connaître, sans qu'il fût besoin de recourir à rexpérience , de calculer tes combinaisons indéfinies de ces idées. Restait à indiquer par des signes symboliques un moyen facile de j>rocluire et de suivre tous leurs rapports possibles : tel fut l'objet de ces cercles figuratifs , de ces tableaux synoptiques , de ces arbres généalogiques , variés et développés en mille manières, et à l'aide desquels l'auteur du grand art crut avoir résolu son chimérique problème.
Il faut convenir qu'il devait y avoir , pour un homme doué d'une imagination aussi vive et aussi exaltée , quelque chose de bien séduisant dans l'idée qui fait le fond du système combinatoire : elle flattait cette secrète et indéfinissable disposition de notre âme, ce penchant pour le merveilleux , dont les plus grands hommes ont ressenti l'influence^ et qui nous porte irrésistiblement à chercher la vérité dans les abstractions, et la réalité de la science dans les signes.
C'est de là , à n^en point douter , qu'est résulté le prestige qui pendant si longtemps a attiré sur les pas do Raymond LuUe une foule de sectateurs, de commentateurs^ d'imitateurs, parmi lesquels on compte plusieurs hommes supérieurs. Nous croyons même ne pas trop nous abuser, en nous imaginant qu'au milieu des méditations plus sérieuses et plus graves de notre siècle positif, le système hardi d'un rêveur du treizième siècle peut encore exciter l'intérêt et la curiosité.
C'est encore la nomenclature d'Aristote qui sert à Raymond Lulle de point de départ. Il place sur autant de colonnes distinctes ce qu'il appelle des principes ou PRÉDICATS, divisés en deux ordres, absolus et rela-
TIFS : il y range les questions possibles, les sujets GÉNÉRAUX 9 les vertus et les vices; à chaque colonne il assigne neuf termes, que représentent neuf lettres de Talphabet, en sorte que chaque lettre donnée devient une espèce de caractéristique de cette table de logarithmes d*un nouveau genre. Viennent ensuite des cercles concentriques les uns aux autres et mo-* biles, dont chacun correspond à l'une des colonnes de son tableau , et dont les rayons répondent aux différents termes de ces colonnes. Ces cercles, en tournant sur eux-mêmes, placent successivement ces termes en regard, suivant des combinaisons variées , et engendrent ainsi toutes sortes de propositions.
On a comparé avec beaucoup de raison ce jeu à la machine imaginée par Pascal , pour exécuter les quatre règles de l'arithmétique. Raymond LuUe s'en servait pour parler et écrire sur toute sorte de sujets, sans se donner la peine de penser. On lui attribue plus de quatre mille ouvrages, et ses seuls écrits bn primés forment dix énormes volumes in-foli8. Nous ne devons pas nous en étonner : il eût pu en composer, même pendant son sommeil^ à l'aide d'un moteur qui eût mis sa machine en jeu.
Pardonnons à Raymond Lulle de s'être trop exagéré rimportanee de son système. En le considérant dans sa simplicité et sa vraie nature^ il pouvait y trouver des secours à la mnémonique et à l'improvisation ; mais ce n'était pas assez pour lui : il chercha, et il crut avoir enfin saisi la clef de celte science occulte, de cet art sacré de Ui cabale, vers l'étude do laquelle le portait son activité inquiète.
246 PHILOSOPHIE DU HOTElf-ÀGE.
Noos avons dû exposer atec assez d'étendue les pré. tentions et les chimères de-cet apôtre de rilluminisme; il représente toute une école, et à ce titre il méritait Fattention que nous lui avons donnée dans nne revue qui a pour but de retracer les différons systèmes produits par la raison humaine , dans ses écarts comme dans ses progrès. Raymond LuUe ferme le second âge de la scolastique. II n'était pas possible d'aller plus loin dans l'emploi des universaux; les exagérations dans lesquelles il était tombé devaient ramener l'examen sur ces entités dont il avait fait un usage si étrange : le réalisme, parvenu à un complet triomphe, était tombé dans une complète extravagance ; les nominalistes durent nécessairement se relever , et arracher à leur tour à leurs adversaires une victoire que leurs aberrations n'avaient rendue que trop aisée.
TaOISIÈMB tPOftUE* 147
Troisième époque. -- Depuis le quatonième siècle jusqu'ftu
milieu du quinzième.
Séparation de la théologie et de la philosophie; triomphe des nomi-
nalUtes.
RÉSUME GÉNÉRAL
Wal(«r Bvieigh.
Jean d*OccaB.
lS4ff
( Docteur lumineux, ]
( Docteur invincible. }
Hmm^s éê Bradwuiiioe.
Jean Buridan.
Tliomas de Strasbourg.
Pierre d'ÀiUy.
14afô
HareUe dlDg^en.
Robert Holcol.
Nicolas d'Autriconrt.
fl. 1348
Gabriel Biel.
Sun de Merairia.
Henri de Hessé.