DES RÉALISTES ET DES NOMINAUX
La doctrine d'Oocam ne pouvait obtenir de suite un absolu triomphe : la dernière partie de cette troisième époque fut presque entièrement occupée par la lutte qui s'engagea entre les antagonistes et les défenseurs de son système. Un de ses compagnons d'études, Walter BuBLEiGfi, Doclor ptoitw etper^icûu8,qui^ dans un livre intitulé Fia Moderaarum ^ soutint la réalité des idées générales par des considérations tirées de Tordre moral, et surtout par celles qui se fondent sur les fms que la nature se propose dans ses ouvrages; Thomas de Strasbourg , augustin , qui enseigna la théologie à Paris et parut s'attacher particulièrement aux idées d'iCgidius Colonna; Thomas de Bradv?ardine, et MaaciLE d'Inghen , écrivirent en faveur du réalisme plusieurs ouvrages qui eurent dans leur temps une grande réputation j et ils attaquèrent les principes d*Occam sous le rapport théologique et philosophique. Leurs principaux arguments peuvent se réduire aux suivants : 1* il est tellement vrai qu'il y a des idées générales réelles toutà-fait distinctes des idées particulières auxquelles on veut les réduire en les décomposant, que- la nature, à laquelle en appelle sans cesse l'école nominaliste, se joue des espèces et conserve les genres ; 2** les lois humaines font comme la nature ; elles négligent les in-
bien que celles que les cordeliers agitèrent sur la couleur , la forme et Téloffe de leurs habits.
dividus et ne s'occupent que des genres : donc les lois humaines reconnaissent qu'il n'y a pas seulement des ressemblances dans l'espèce humaine , mais un fond identique ; 3** nous chierchons le bonheur dans les différents biens de ce monde; mais tous sont relatifs, tous variables 9 tous insuffisants; et nous ne pouvons pas ne pas nous élever de ces biens particuliers à un bien général , qui n'est pas la réunion de tous les biens particuliers , mais qui leur est supérieur à tous , et qui est pour nous le souverain bien , l'unité même du bien. Nos désirs dépassent le particulier et le variable; donc l'absolu et le général existent.
A ces arguments , les nominalistes en opposaient d'autres non moins sflbtils, mais qui se rapportaient presque tous à ceux que leur maitre avait déjà produits. Jean Buridan et Pierre d'Ailly acquirent dans cette guerre une grande réputation. Buridan se rendit surtout célèbre par les règles qu'il donna pour faire trouver les idées moyennes dans les tirguments syllogistiques, espèce de ressource qu'on appela le pont aux ânes; et surtout par ses recherches sur le libre arbitre. Vdne de Buridan est passée en proverbe, sans que l'on connaisse au juste l'origine de ce dicton populaire. Bayle conjecture qu'il est fondé sur ce que Buridan , pour combattre la liberté de l'homme, disait qu'un âne tourmenté par la faim et par la soif, et placé à une égale distance de l'eau et d'une prairie, périrait infailliblement, parce que rien ne pourrait le décider soit à boire , soit à paître. Cet exemple ne se trouve cependant pas dans ses écrits. Pierre Dailly, qui fut nommé V Aigle de la France , commença à marquer d'une ma-
264 PHILOSÛPEUS DU II0Y£N*-A6£.
aiere plus sengible la séparatioD entre la théologie el la philosophie » et fit la guerre aux abus de la scolastiqoe. Cet éloignement pour les subtilités de la dialectique ne tarda pas à devenir le caractère comiaun de tous les esprits supérieurs de cette époque. Les débats des réalistes et des nominaux devenaient de plus en {dus animés. Ces derniers, malgré les nombreuses p^séeotions qu'ils éprouvaient , manifestaient de plus en plus un esprit d'indépendance qui les portait à des doctrines plus approfondies. Le résultat de cette guerre, qui représente , daos des proportions réduites , cette que nous avons déjà vue s'établir entre l'empirisme et l'idéalisme, ne pouvait aboutir qu'au résultat que cette lutte n'a jamais manqué de produire , c'est-à-^lire au scepticisme. On doit bien penser que les sceptiques de cette époque ne sont ni des Pyrrhons^ni des ^Ënésidèmes. Leur scepticisme ne pouvait porter et ne porta en efifet que sur la forme de la philosophie de leur temps ^ c'est-à-dire sur la dialectique : de là ces attaques de plus en plus vives contre la scolastique, ce décri dans lequel tombèrent les universaux et tout le fatras d'expressions pédantesques qui composaient la termi- Dologie barbare de la logique aristotélicienne et arabe. NcoLAS d'Autricourt et Raymond de^Sebonde méritent surtout d'être cités pour les tentatives qu'ils firent dans le but de détourner leurs contemporains de la vaine ]et rtériie étude des mots, et de les porter à consulter ce grand livre de la nature , ouvert à tous les yeux , et si riche en merveilleuses leçons. S'ils ne réussirent pas i déraciner entièrement cette phiiosoplûe scoiastique qui avait jeté dans les esprits de profondes racines > ils
TROISIÈME &POQUS. K$
panfinrent cepei)dant à ébranler son autorité » et les germes qu'ils semèrent produisirent plus tard d'heureux résultats.
Le mépris de la scolastique et des procédés qu'elle employait devait produire un autre effet sur les es* prits religieux et méditatifs ; et cet effet fut produit. Le mjstici&me , qui , pendant toute la durée du moyen* âge 9 sous la règne de la théologie chrétienne, avait été si naturel à l'esprit humain, ne pouvait manquer de se produire i la suite des débats ardents du nominalisme et du réalisme. Aussi le mysticisme est-il le ca» ractère dominant de tous les hommes les plus remar* quables du quatorzième siècle. Un livre célèbre qui excita alors dans les Ames pieuses une juste admiration^ V Imitation de J.-C, contribua beaucoup à ruiner le crédit de la scolastique. L'humble et vertueux auteur de ce beau livre , Thomas Hameken , appelé Thomoê à Kempispûa nom d'un village^ Kempen, dans l'ar^ cbevéché de Cologne , produisit sur les esprits l'eOet le plus salutaire , en ouvrant au sentiment religieux une carrière ipépuisable de méditations empruntées à la piété seule.
Le mysticisme avait été déjà prêché avec chaleur par Jean Taclsr, mort à Strasbourg en 1361. Le célèbre Pétrarque , qui sur la fin de sa vie abandonna les études profanes pour se fivrer à la philosophie contem* plative, et surtout le chancelier Gerson^ disciple da Dailly, et son successeur, en 1395, comme chancelier de Tuniversité de Paris, réussirent plus eflScacemeiit encore à donner à la philosophie cette nouvelle direction.
Gorson est Tinterpréte , le représentant vécitable di|
mysticisme à celte époque. Ce Fénclon du quatorzième «iècle, qui trouvait dans l'amour de Dieu un aliment pour Tamour des hommes , qui s'était vu charger des négociations les plus importantes, qui avait été l'ornement de l'unîversité de Paris et la lumière des conciles de Pise et de Constance, voulut consacrer ses derniers jours à instruire de pauvres enfants, comme on le voit dans un ouvrage fort remarquable qu'il publia, de Parvttlis ad Deum ducendis , sur V^rt de conduire de petits enfants à Dieu. 11 composa à Lyon, où il fut probablement exilé, son traité de théologie mystique, qui se distingue des écrits de ce genre, en ce qu'il n'est pas Touvrage d'un solitaire qui tombe dans le mysticisme sans le savoir, mais bien celui d'un philosophe, d'un homme d'affaires, d'un esprit pratique, qui renonce volontairement aux affaires, au monde et à la science, et qui, en préférant le mysticisme, sait parfaitement ce qu'il prend et ce qu'il quitte. Les alexandrins ne se donnaient 'que pour des philosophes ordinaires ; ils n'avaient pas pris eux-mêmes le nom de mystiques , ce sont les historiens qui leur ont donné ce titre. Ici, au contraire, c'est un système qui se sépare de tous les autres, qui se circonscrit et s'analyse lui-même. Le résultat des méditations de Gerson est celui que produit toujours le mysticisme : c'est l'exaltation , non de l'imagination, non de l'intelligence seule, mais de l'âme tout entière, composée d'imagination et d'intelligence; exaltation qui finit par l'unification avec Dieu, c'est-àdire par l'extase.
Ainsi se confirme encore cette vérité que tant de faits nous ont déjà démontrée, savoir, que l'esprit hu-
TROISIÈME ÉFOOUE. %?.
naiû est toujours fidèle ^ lui-même, et que touS les systèmes divers auxquels le conduisent, selon les circonstances, les lieux et les degrés de culture intellectuelle, les in vestigations d'une raison librement développée , se rapportent toujours à Tune des quatre grandes divisions que nous avons déjà tracées : le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme.
La scolastique, dans le cercle borné qu'elle devait parcourir, ne nous a présenté d'abord qu'une dialectique dont le but était de faire ressortir et de mettre en valeur des principes qui lui étaient imposés d'avance. Cette dialectique, peu à peu perfectionnée^ s'est élevée à une telle hauteur, qu'elle a été traitée à son tour comme une puissance. Dès qu'elle a pu ressaisir un peu de liberté, et mériter par conséquent le nom de philosophie; dès qu'en suivant une route indépendante elle s'est mise à la recherche de la vérité , elle a renouvelé les quatre systèmes que nous avons déjà vus naître dans les écoles de Milet, d'Élée, d'Athènes, d'Alexandrie et de Rome. Sans doute elle les a renouvelés dans une certaine mesure : mais malheureusement il n'est pas permis à l'historien de faire honneur de cette sobriété à la sagesse de l'esprit humain ; il est forcé de la rapporter à sa faiblesse même, à la surveillance active et puissante encore de l'autorité ecclésiastique. Sou? ce -contrôle sévère, la philosophie, moins indépendante, est forcée d'être plus sage^ et cependant elle est encore^ dans ces étroites limites, 4>lus ou moins idéaliste^ sensualisle, sceptique ou mystique.
Maintenant le champ philosophique va s'agrandir; elle s'opérera bientôt la grande révolution si justement
SB6 PHILOSOMIB DU MTM^AGE.
éUi%Bée 80118 le nom de remiisimue étÊ iMreê : eatrerons daBs le domame de la phîloaophie Ce ne sera plu8 i comaienter pénîbleniMit les de qaelques hommes de génie , que se dmatunoa si»0 finiit la pensée humaine. N008 nerrons parallfe de nouveau 8ur la scène, avec son cortège d'hommes illu^ 1res et de vastes systèmes, cette majestueuse aatiquilé, dont l'influence fera succéder Tordre au chaos , la lumière à d'épaisses ténèbres ; et nous examinerons quelle marche suivra , en s'appliquant aux recherches pMIo- S6|>hiques, le génie des nations modwnes ^ fécondé par oelui des peuples antiques.
P£RK>D£
MBBÉ&fi lM>Qi».-^bilo80fAie éa quinadme et éà Briàètà^
aièdesi
sans méthode idm^fiqine.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL
ANCIENS SYSTEHES RBNOOVEI.SS.
àoojJB PLAToarxoiBinnB. éoouavÛKiWATânaamMn.
(idMisme,)
MiMtUe Fidtt.
Plélon.
Nicolas de Guss.
Jeao iPic de la lliranddle.
Wr. Pic de la Mirandole.
Pierre Ramas, f r. P«lvij(2i.
sToiouars.
Jvtle Li|»e.
Scloppius.
HeiHSlttS»
m. iAé»
m* MM ffl. 1649 m. 1654
(Sensualisme*)
Pierre PoMpanat* Achillini.
Oésalpini.
Crémoaioi.
ZaiMirella.
IfélaochtlioD.