‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 50 sur 72 · ESSAIS ORIGINAUX · texte numérisé non relu

ESSAIS ORIGINAUX

Jusqu'à présent > la philosophie du quinzième et du seizième siècle né nous a offert que des systèmes, dé* Y^of^s sans doute avec toutes les ressources d'une grande érudition et d'une habile critique» mais em* pruntés aux doctrines des anciens philosophes. Il semble qâe l'esprit humain ne se soit affranchi de l'autorité ecclésiastique que pour retomber sous le joug des deux puissants génies que nous avons trouvés » à toutes les époques » en tète des deux grandes écoles qui se partagent le domaine de la philosophie. Entre la soumission entière des scolastiques du moyen-âge » et l'absolue indépendance qui fait le caractère de la philosophie moderne» il était indispensable qu'il s'écoulât une époque de transition; car la raison humaine né saurait passer brusquement de l'extrême servitude à une liberté entière : mais cette transition fut pour elle un progrès immenie. Ceux qu'elle n'avait cessé de faire pendant toute la durée du moyen-âge^ l'avaient préparée à la révolution qui mit fin à la scolastique. Depuis ce moment où, placée en quelque sorte sous la tutelle de l'antiquité classique , nous l'avons vue puiser dans le passé le germe de ses progrès futurs, elle ^'est encore agrandie et fortifiée. Maintenant le temps est arrivé où elle peut essayer de s'écarter des anciennes voies et de se frayer un chemin à part.

Déjà Nicolas Talrellus , adversaire de raristotéliciea Césalpini , avait essayé d'établir une démarcation entre la philosophie et la théologie , et de faire regarder la raison comme le point de départ de toute connaissance philosophique. Déjà plusieurs écrivains politiques , et un grand nombre de naturalistes , peu satisfaits des résultats obtenus à l'aide des méthodes logiques dont on faisait alors usage, s'étaient efforcés d'en produire de plus sûrs, en suivant la voie de l'expérience. Le fiimeux polkîque Machiavel, homme d'état formé parla lectore des classiques et par l'étude du monde, avait exposé avec une habileté supérieure, dans son livre intitulé le Privée (il Principe) j un tableau de la politique, telle qu'elle s'offrait alors dans les divers états de l'Italie. Jean Bodi?i , abandonnant dans sa République les traces

de Maton et d'Aristote, avait tenté d'ouvrir une route moyenne entre la justice rigoureuse et la prudence sans garanties légales, entre la monarchie el la dvinocratie. Mais l'analyse de leurs ouvrages appartient plus à l'histoire des sciences politiques qu'à celle de lu philosophie. INous devons nous occuper, d'une manière plus spéciale , de trois hommes ^tingués aux'|uels la philosophie elle-même fut redevable de si hardis développements, qu'après eux la Toiese trouva natiifellement frayée à la révolution dont Bacon et Descartes furent les promoteurs. Ces trois hommes furent : JoR-'^ANo Bruno, Bernardo Télésio, et Thomas Cah-

PAXKLLA.

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JORPANO ÉRUfCO.

JoRDANo Bruno n'est pas moins célèbre par la grandeur de ses conceptions , retendue et la force de son esprit, que par les malheurs dont sa vie fut agitée , et sa fin tragique. Il naquit à Noie, dans le royaume de Naples, vers le milieu du seizième siècle. Il avait pris dans sa jeunesse Fhabit de Tordre des dominicains ; mais des doutes en matière de religion, et des jugements hardis sur l'ordre monacal , lui firent quitter l'Italie vers i580. Il se rendit à Genève. Calvin et Théodore de Bèze y enseignaient précisément à cette époque , et y jouissaient de la plus haute réputation. La passion que Bruno avait pour les opinions paradoxales, et l'acharnement avec lequel il défendait les siennes, ne tardèrent pas à le brouiller avec ces deux hommes intolérants par caractère, et il fut contraint d'abandonner Genève, après un séjour de deux années. Il se rendit d'abord à Lyon, puis à Toulouse, et ensuite à Paris, où il écrivit sur l'art de Raymond Lulle, et en donna des leçons publiquetf. De là il alla à Londres, oii il demeura quelque temps che; sir Philippe Sidney. Revenu à Paris, en 1585, il s'y porta publiquement pour adversaire d' Aristote , et se fit , par ses attaques contre la philosophie dominante', de nombreux ennemis. On ignore les motifs qui l'engagèrent à retourner en Italie , dont le séjour devait, à tant d'égards, lui paraître redoutable. Il y vécut tranquille pendant deux années ; mais vraisemblablement la hardiesse de ses opinions et la célébrité de ses ouvrages attirèrent sur lui l'attention de

%&i PHIL080MW lOIttftlfE.

Tautorité ecclésiastique. L'inquisition le fit arrêter 4 Venise, et l'envoya à Rome, où il fut brûlé comme hérétique^ apostat et parjure, le 17 février 1600(1).

Bruno possédait un esprit d'une pénétration rat^, une imagination fertile et poétique ^ un goftt vif et éclairé pour les auteurs classiques. Les vues larges et hardies des éléates et des platoniciens d'Alexandrie l'avaient frappé; il s'en pénétra profondément elles mit en œuvre avec un talent iecond et original. Aux idées qu'il leur emprunta s'en rattachèrent beaucoup d'autres^ lellefc que l'intention de perfectionner l'art de Raymond Lulle ^ qu'il regardait comme le précurseur de sa réforme en philosophie ; les découvertes de Copernic » qui peut* être éveillèrent ses premiers doutes sur l'autorité traditionnelle; enfin les préjugés dominants sur la magie et Fastroldgie» Ses ouvrages, dont Buhle a donné une notice fort étendue , sont fort rares. Pendant longtemps ils sont restés dans un oubli presque complet ; mais^ à une époque récente , ils sont devenus tout-à-coup l'objet d'une attention particulière de la part des savants de l'Allemagne, à l'occasion du spinosisme et du système de Shelling, connu sous le nom de {^ilosophiè de la nature.

Un philosophe moderne.) Jacobi, a donné» dans ses lettres sur la doctrine de Spinoza, un extrait de la doctrine philosophique de Jordano Bruno; mais Tenuemann » dans son histoire générale , l'a résumée avec

(i) « Afin qu'il pût raconter dans ;ies autres mondes inventés par Wi, comment les Romains ayaient coutume de traileMes blasphémateurs ; » telles soiit les expressions révoltantes dont se sert Sbîoppius , qui fut le téâtoitt oeAairo de son supplice.

plus de profondeur et da clarté* Voici les prinbipaui traits de cette esquisse supérieure.

Le principe suprême, Dieu, est ce que toute choaê est et peut être* 11 est donc un ôtre unique^ mais eom« prenant en soi toutes les existences « le fond même des choses, et en même temps leur cause productrice^ matérielle et formelle, sans limite dans l'éternité de sa durée, Natura naturans. ^Comme première cause productive, c'est aussi la raison divine, universelle, qui se manifeste dans la forme de l'univers; et c'est l'âme universelle qui agit en toutes choses, et qui, de l'intérieur de chaque être, lui donne sa forme et ses développements. Le but de cette cause active et finale en même

temps est la perfection de l'univers, laquelle consiste en ce ^ue , dans les diverses parties de la matière > tou08s ies formes dont elle est susceptible parviennent à l'existence réelle. Être, vouloir, pouvoir et produire, sont des termes identiques dans le principe universel. Comme force première et vivante f la divinité se manifeste de toute éternité par d'infinies productions, mais elle n'en reste pas moins une et la même, sans fin, sans mesure, immobileet au-dessus de tout rapprochement. Elle est en tout, et tout est en elle, parce que toute chose se développe, vit et agit par elle et en elle; elle réside dans les recoins les plus cachés du monde^ comme dans le tout infini : d'où il suit que tout vit, tout est bien , tout est en vertu du bien , parce que tout provient de l'être essentiellement bon.

Bruno^ reproduit cette idée^ lorsqu'il prend pour point de départ le monde (Universwn ou Natura notarata)^ et qu'il le représente comme un ^ infini, éternel.

S8.4 PHIL6S0raiE MODERNE.

impérissable* Selon lui , nul «n'a mieux exprimé que Pjthagore, par ses sa^ports des nombres, le mode de la production des choses par Tétre infini , Tunité , à laquelle l'intelligence humaine aspire sans cesse. Cest en développant son unité que le principe engendre la multitude 'des êtres; mais en reproduisant des races et des espèces sans nombre, il ne se complique lui-même ni de nombre, ni de mesure, ni de relation; il reste un et indivisible en toutes choses, à la fois rinfiniment grand et Tinfiniment petit. Puisque toutes choses sont animées par lui, l'univers peut être représenté comme un être vivant , un animal immense et infini , dans lequel tout vit et agit de mille et mille manières diverses.

Il cherche à démontrer l'éternité du monde par plusieurs arguments tirés de la destination de l'homme, de la nature de la perception sensible et de l'impossibilité de trouver un point central. Ici, il applique ingénieusement, et cherche à déduire, par la méthode philosophique, le système du monde de Copernic, et il réfute habilement les principes contraires, en particulier ceux despéripatéticiens. Le monde n'étant qu'une ombre de la forme du premier principe, il s'ensuit que toutes nos connaissances ne contiennent que des notions de ressemblance et de relation. De même que le principe absolu descend et se développe dans la multiplicité des êtres, nous produisons à notre tour l'unité de l'idée par la compréhension collective du multiple. Le but de la philosophie est de trouver l'unité de tous les contraires.

L'âme en général est, dans chaque individu, sous une forme particulière; comme substance simple, elle

est immor telle, infinie dans ses effets, et elle donne la forme au corps par extension eftoon tract ion « La naissance est l'expansion du centre, la vie est la durée du développement spbérique , la mort le retour des rayons au centre. Le plus élevé des actes libres est le but même de Tintelligence divine, par qui tout se produit. Le système de Jordano Bruno est le développement de la doctrine des Éléates et de Plotin , mais épurée et éclairée ; c^est un panthéisme , que Ton a souvent donné à tort pour athéisme, exprimé avec une force entraînante de conviction^ jointe à une grande richesse d'imagination , et où se rencontrent une foule d'idées fortes, grandes et profondes.

• TÉLÉSIO.

TiÉLÉsio OU TÉLÉsmo uaquit en 1508 à Consenza , dans le royaume de Naples, d'une famille distinguée. U fit ses premières études à Milan, sôus la direction d'un de ses oncles, Antoine Télésio, homme fort instruit, à qui Charles-Quint confia dans la suite l'éducation de son fils Philippe II. Ce fut aux leçons de cet habile maître que Télésio dut la pureté et la précision avec lesquelles il parvint à écrire dans la langue latine. U s'adonna , pendant son séjour à Padoue , aux études philosophiques et mathématiques , et dès lors la doctrine d'Aristote lui parut si peu satisfaisante, qu'il déclarait ne pas pouvoir s'imaginer comment un si grand nombre d'excellents esprits , chez toutes les nations , eussent conçu une si haute estime pour des ou* vrages remp is d'erreurs grossières. Ce ne fut que fort

3t6 PHILOSOPBIE HODERNE.

tard qu'il publia ses livres de Natnrd, juxia fropria principhy dont les deux premiers parurent à Rome en i565. Us y firent une sensation prodigieuse, et obtinrent un tel succès, que Télésio fut obligé d'abandonné)^ la splilude où il s'était retiré pour pouvoir se livrer plus tranquillement à ses études littéraires , et d'aller enseigner à Naples sa philosophie de la iiature. Il établi^ dans cette ville une société savante, dont le but fut de perfectionner la physique pt de renverser le système d' Aristote ; mais les persécutions qu'il essuya le forcèrent bientôt de se réfugier dans sa patrie, oh

il mourut en 1588.

Télésio reprochait surtout à Aristote d'avoir , dans son système naturel, donné pour des principes de pures abstractions, comme la matière , Informe, eiiêprivaiion. Pour lui , il admit deux principes incorporels et actifs, la chaleur çt le froid^ et un principe corporel passif , la matière , comme l'objet auquel se rapporte l'activité des deux autres; il fit provenir de la chaleur le piel , du froid la terre, et rendit compte , d'une iqanière insuffisante, de l'origine des choses du second ordre, par un perpétuel conflit ^ntre le ciel et la tçfre. U y avait 4ans ces jiypothèses beaucoup d'idées empru<itèe$ i^ Démocrite et à Parménide : par ces empruntf^ , Télésio, payait en quelque sorte le tribut à sop siède; m^is, hors de là, ce fut toujours l'expéf ience , et l'expérience des spns, qu'il prit pour règle ^piq^e. Danç sa préface , qui est extrêmement remarqqable , il ^vait dj^cjaré qu'il ne répondrait même pas aux objection^ qyi seraient tirées de la logique des écoles, n^a^ qu'il répondrait volontiers à celles qui seraient frapcuntée*

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4é l'expérience sensible. Cet esprit domine dans son ouvrage; et le grand philosophe Bacon , qui combattit plus tard son système, ne le fit avec avantage qu'en per^ fectionnant cette méthode empirique, dont Télésio pré*» sentait déjà d'heureuses applications et des résultats ren^arquables.

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