‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 51 sur 72 · THOMAS CAMPANELLA · texte numérisé non relu

THOMAS CAMPANELLA

Télésio avait essayé de réformer seulement la philosophie de la nature; un de ses compatriotes, Thovas Gampanella , entreprit I9 réforme universelle de toutes les parties de la philosophie. Les malheurs de sa vie ne lui permirent pas de réaliser un projet qui était d'ailleurs au-dessus de ses forces. Il était né en i568. Après de brillantes études, il entra 'dans Tordre des dominicains. Déjà Pàtrizzi et Télésio avaient attaqué l'aristCftélisme et fortement ébranlé son crédit. Gampanella étudia d'autres théories de l'antiquité , celles des Ioniens , des pythagoriciens, desÉléates, de Platon, mais sans rieo rencontrer qui pût le convaincre. Dès lors il devint sceptique. Mais cette manière de voir contrastait trop fortement avec la tournure de son esprit, pour qu'il lui fût possible de se borner uniquement à des doutes et à des connaissances négatives. U se créa doqo bientôt un dpgmatisme éclectique, dpnt le caractère fut déterminé par &e$ premiers doutes sur la réalité des cQn* naissances puremefit abstraites ; C(S qui le conduisît à regarder l'expérienci^; l'ot^servation, coipme les seule!» spurces de la vérité pour l'homme. Les vjvps dispiites qu'il soutint à Maples cQntre les péripat^ticien^ Im siis^

citèrent des eonemis, qui le contraignirent de quitta cette ville et de se rendre à Rome, où il séjourna quelque temps. A son retour , il fut accusé par la cour d'Espagne d'entretenir des liaisons secrètes avec les Turcs, et jeté dans les fers , où il resta pendant vingt-sept ans. Enûn le pape Urbain YIII obtint de la cour de Maples qu'il fût transféré à Rome, et lui rendit la liberté. Dès que les Espagnols eurent appris son élargissement , ils le firent de nouveau poursuivre, et lorsqu'il eut été arrêté, ils ordonnèrent qu'on le ramenât à Naples. Cependant il parvint encore à se sauver, au moyen d'un travestissement , et avec le secours de l'ambassadeur de France. Il se rendit en Provence, et de là à Paris, où il vécut tranqyille sous la protection du cardinal de Richelieu , ennemi implacable de la puissance autrichienne et espagnole. Il mourut en 1689.

Gampanella avait conçu , tant sur la philosophie qae sur beaucoup d'autres études , des vues excellentes ; comme Bacon, il avait proposé une nouvelle manière de classer les sciences. Ses principaux efforts se portèrent sur la métaphysique, considérée comme fournissant des principes pouf la théologie, les sciences naturelles et la morale. Sa théorie de la sensation est celle de Locke et de Gondiilac. La faculté de sentir est, selon lui , notre unique faculté de connaître (sentire est scire); il y ramène toutes les autres facultés de l'écrit. Sentir , c'est percevoir une modification dont nous sommes affectés. La réflexion , la mémoire , l'imagination ne sont que la sensibilité diversement déterminée. La pensée est l'ensemble , la réunion des connaissances données par la sensation , et cette

réunion doit elle-même être sentie de la même manière. Sa morale renferme un grand nombre d'idées neuves et ingénieuses.

On doit tenir compte à Campanella de son zèle ar^ dent pouir la vérité, et du courage a veclequel il défendit .la liberté de penser, et le droit qu'a la raison de se frayer des routes nouvelles. Sans doute les résultats auxquels il parvint attestent son impuissance à résoudre d'une manière satisfaisante les grands problèmes delà science; mais il a la gloire d'avoir expliqué clairement le besoin de cette solution , dans l'intérêt de la raison et de la philosophie.

Le seizième siècle était allé aussi loin qu'il lui était possible dans la voie de l'idéalisme et du sensualisme développés selon l'esprit de la philosophie ancienne; désormais une révolution nouvelle était nécessaire pour que la philosophie moderne prît un essor qui lui fût propre. Les essais de Bruno et de Campanella y avaient préparé les esprits ; Descartes et Bacon pouvaient paraître.

Mais cette grande époque d'imitation et de transition n'aurait pas été complète, si, à la suite Vlu dogmatisme idéaliste et sensualiste, le scepticisme n'eût à son tour obtenu quelques adeptes, et si de la lutte de tant de systèmes» opposés, de ces débats qui attestaient l'impuissance des spéciilations rationnelles , le mysticisme , avec tousses moyens surnaturels d'arriveV* à la science, ne se fôt aussi produit sur la scène. Le scepticisme, dont, au début de leur carrière; plusieurs des philosophes que nous avons déjà mentionnés n'avaient pu se défendre , fut pro/essé avec écla( par notre Michel

DE Montaigne , son ami Laboétie^ Charron , et San csez« Quant au mysticisme, si naturel aux esprits , pendant toute cette période de fermentation religieuse, il suflBt de nommer Agrippa , Paracelse et Bôhme , pour fiûre pressentir combien fut vaste le dételoppement qu'il prit à cette époque. Déjà il y avait dans Marcile Ficin et les Pic de la Mirandole un penchant très-prononeè pour le mysticisme : c'était la conséquence inévitaUe de la prédominance qu'avait obtenue dans leur esprit Fidé»lisme néoplatonicien. La croyance à la magie , à h théurgie , à l'astrologie, qui n'avait cessé d'exister pendant tout le moyen^&ge , était devenue génértile. Les meilleurs esprits de ce temps n'avaient pu s'en garantir. Nous verrons bientôt à qud point d'extravagance die fut portée. par les imaginations ardentes et exaltées qui s'y livrèrent.

SCEPTICISME

nCBBL DE MOlfTAIGNS.

Ce fut en 1533 , dans une terre du Périgord dont il p^rta le nom, tiue naquit le célèbre auteur desJBtM». Son père lui fit apprendre le grec et le latin en mèiM temps que sa langue maternelle^ et lui donna à cet e&t un précepteur allemand qui , ne connaissaqt pas le français , ne pouvait converser avec lui qu'en latin. Ses parents et tous ceux qui rapprochaient n'employaient jamais non plus d'autre langue, de sorte qu'à l'âge de six ans il la parlait fert bien^ sans avoir la. moindre idée du français. Sa jeunesse fut orageuse» et son pèce

PREVlèHE ÉPOQUE. ^91

avait auguré défavorablement du reste de sa carrière; niBis il revint de ses erreurs^ lorsqu'il fut marié et qu'il eut recueilli l'héritage de sa famille. Le [roi de France lui accorda le cordon de St-^Michel , et à Rome il obtint le droit de bourgeoisie. Cette dernière distinction lui causa le plus grand plaisir. Devenu maire dé bordeaux, il exerça à la satisfaction de tous ses administrés , des fonctions qu'il avait eu beaucoup de peine à accepter'. Il vécût sous les règnes de François I*', de Heiiri fl, de François II, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV. Sur la fin de sa vie, il souffrit avec beaucoup 'de patience les vives douleurs que lui causait une maladie cruelle dont il mourut en 1592.

Les Ei9(àjs de Montaigne sont trop connus pour que nous essayions de les considérer ici sous le rapport lit*téraire (4). On sait que l'auteur y exprime ses propres passions, ses réflexions, ses inclinations et sesmaximes, en profitant toujours du riche trésor d'observations qu'il avait recueillies sur les hommes et la société. La lecture de ses écrits est d'autant plus attrayante , qu'ils développent jusqu'aux replis les plus cachés du cœur humain^ et quHIs sont susceptibles, même [encore aujourd'hui , d'une application immédiate au commerce réel de la vie. Quant à ses opinions philosophiques , dont nous devons nous occuper particulièrement, il est assez difficile de s'en former une idée bien exacte. On voit qu'il plaide sérieusement la cause de la vérité, et qu'il la cherche avec ardeur, non -seulement en s'observant lui-même,

(1) On sait que les mérites de cet écrivain o|^ été appréciés arec antant d*espril que de goût par M. Villemain , dans un éloge couroiiné en 1812 par VAcadémie flrançaise.

ainsi que les autres, mais encore en interrogeant l'histoire, en étudiant les meilleurs écrivains de Tantiquité et des temps modernes. Le résultat de toutes ses recherches n'est ni un dogmatisme réel , ni un sc^ticisme absolu, surtout en ce qui concerne la religion et la morale. Il réduisit en grande partie la philosophie à une opinion subjective , qui ne saurait avoir une soii* dite objective inébranlable , qui est par elle-même très-variable, et à laquelle on peut tout au plus atlrî* buer une vraisemblance plus ou moins grande. Ce dont Thomme atteint finalement la conviction, c'est qu'il erre dans Fignorance, et que son esprit est borné. < U est advenu aux gens véritablement sçavants, dit-il, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s'élevant et haussant la tête droite et fière, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité , ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes. Pareillement les hommes ayant tout essayé, tout sondé , et n'ayant trouvé en cet amas de sciencei et provision de tant de choses , rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur pré* somption , et repris leur condition naturelle. »

Mais quoiqu'il regardât en philosophie le doute comme l'oreiller le plus convenable à itne tête bien faite , et qu'il se perdît quelquefois en subtilités théorétiques, les maximes qu'il professait étaient dictées par un tact sûr et par le sentiment de la plus pure morale ; il éprouvait un enthousiasme véritablement stoîque pour la vertu.

Etienne Lk Boéhe , conseiller au parlement de Bordeaux, partagea en philosophie les opinions sceptiques de son ami Montaigne.

Il développa avec talent , dans son discours sur la servitude volontaire^ un singulier esprit de liberté républicaine. Montaigne parle de lui dans les ternies les plus honorables, et la lettre de Tauteur des Essais, sur la conduite de son ami au lit de mort, est aussi touchante qu'instructive. Il était né en 1530 , et il mourut à Bordeaux en 1563, entre les bras de Montaigne.

Pierre Charron, né à Paris en 1541 , étudia la philosophie et la jurisprudence à Orléans et à Bourges , devint docteur en droit , et passa quelques années à Paris, en qualité d'avocat au parlement. II quitta bientôt cette carrière pour celle de la théologie , et se distingua par ses talents comme prédicateur. Sur la fin de sa vie il devint grand-vicairedeTévèquedeCahors, puis chanoine à Condom. Étant venu à Paris en 1603, il y mourut subitement au milieu d'une rue.

Ce fut dans le commerce habituel qu'il entretint avec Montaigne, qu'il prit le goût du scepticisme. 11 s'exprima, dans son Traité de la Sagesse ^ avec une grande liberté sur les matières de morale et de religion.

La sagesse, selon Charron , est la science de la vertu. La connaissance de soi-même est une condition indispensable pour y arriver. Après avoir examiné la nature de rhomme , de ses dispositions , de ses goûts et de ses facultés , ainsi que les différences qui proviennent du tempérament, de la situation individuelle et des circonstances, il traite de la vertu en général, de la prudence, de la justice, de la bravoure et de la modération. La morale qu'il expose est aussi noble que pure, et, sous ce point de vue, son livre mérite d'être mis au nombre des ouvrages moraux les plus distingués.

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Mais , pour ce qui ooocernait les sciences spéculatives, le scepticisme , qui faisait le fond de la philosophie de Charron , lui fit émettre des opinions hardies f t hasardées. Quelquefois il niait en termes précis y i Texemplede Montaigne , la irérité ejt la certitude du savoir humain ; il plaisantait sur la faiblesse de ootre esprit, et affectait un profond mépris pour toutes les sciences. Cependant il ne fut pas, à beaucoi^p prés^ aussi conséquent dans son système que les anciens pyr^ rhoniens. Il oublia souvent, sans le vouloir , qu'il raisonnait en sceptique. Ses doutes sur la foi religieuse et sur toutes les religions , sans en excepter Iç chrisr tianisme, le firent décrier con^me athée par un grand nombre de censeurs qui avaient mal conçu ses idées.

François Sanchez, [né en 1562^ à Çacara dans le Portugal, fut bien plus décidé dans son scq>ticisme que ne l'avaient été Montaigne et Charron. Son ouTrs^e qui a pour titre : De muUùni nobili pri$nâ et wmersaix sdencid quod nihil scUur ^ est un des meilleurs traités philosophiques que nous possédions sur le scepticisme. Il est agréable à lire, et écrit a^rec autant de pureté que de goût. On ne rencontre chez lui aucun argument sceptique qui ne se trouve déjà dans les ouvrages des pyrrhoniens ; mais il s'en sert , contre la philosophie dogmatique du temps , d'une manière qui lui appartenait en propre. Au reste , quelque universel que fût le scepticisme de Sanchez , son but ne parait pas avoir été de le recommander comme la seule philosophie possible ; il semble au contraire n'avoir eu d'autre intention que d'épurer le savoir philosophique, et d'élaguer tout le fatras dogmatique des faux savants,

afifi d'établir k vérité à la place des chimères et des vaines hypothèses. Son scepticisme n'était, comme ko essais dogmatiques de Téiésio et de GampaneUa, qu'un acheminement à une philosophie fondée sur une méthode plus sûre que celle dont jusqu'alors on avait îadt usage : il contribua donc, pour sa part, aux pro* grès de la raison.

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