‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 56 sur 72 · F. BACON · texte numérisé non relu

F. BACON

François Bacon , baron de Yérulam ^ vicomte de St-Alban^ célèbre par ses travaux philosophiques et scientifiques^ autant qu'il Test malheureusement par sa conduite politique et par le&tourmentsqui en furent

312 PHILOSOraiE VODERKE.

la suite, était le fils d'un homme de loi qdi fal garde du grand-sceau et membre du conseil privé sous le règne d'Elisabeth. Il fit ses études à Cambridge, et, dés Tâge de seize ans , il avait tellement reconnu les vices de la philosophie scolastique, qui avait toujours conservé quelques partisans, qu'il écrivit contre elle uDe brochure. Après être sorti de l'université, il voyagea, parcourut la France, et écrivit à dix-neuf ans un ouvrage politique sur Vétai de l'Europe. Déjà étaient arrêtés dans son esprit le projet et peut-être le plan de ceUe grande rénovaiion scientifique , à laquelle il a attaché son nom. Ses deux principaux ouvrages qui, à proprement parler, n'en font qu'un sous XeiiiTeA'lmtauratiomagntt^ sont : l"" son traité De dignitate et augmeniis scientiarum y qui parut en Angleterre en 1606 ; 2'' son Nwum Organum scieniiarum, qui parut en 1620. Le premier est un exposé de tout ce que les sciences embrassent , des rapports de chacune d'elles, de la manière dont les sciences particulières dépendent des sciences générales; en un mot, c'est le détail de ce qu'on a appelé depuis l'arbre généalogique des sciences et des lettres, et dont, on a donné une traduction dans le préambule de la grande Encyclopédie française. Le Novtan Organum est un traité sur la méthode par laquelle on doit arriver à la connaissance de la vérité dans les sciences. Bacon y établit, comme moyen unique , V expérience et Vinductim, par opposition au sylbgisme et à Vauioriié.

Essayer de refaire en entîeir l'esprit humain, recommencer toutes les sciences, soumettre à un nouvel examen la totalité des connaissances acquises dans les siècles précédents, était un projet singulièrement hardi;

mSUXitlIB ÉPOQUE. 7i3

el le moment où il a été conçu et mis au jour est certainement une époque décisive dans l'histoire des hommes. « Jusqu'à ce moment, dit Bacon à ses contemporains , tous les efforts de l'esprit humain ont été infructueux et ses succès illusoires. Nous ne savons absolument rien avec certitude. La cause en est que , jusqu'à présent , nos instituteurs et nos maîtres, à très-peu d'exceptions près, sont toujours partis de principes généraux que nous avons tous pris pour vrais sans examen, mais qu'eux-mêmes avouent unanimement ne savoir pas démontrer, et qu'ils soutiennent ne pouvoir pas Tètre. 11 faut, pour arriver à la vérité, que vous preniez une autre route. Recueillez des faits, variez-les, multipiiez^les , examinez ce qu'ils renferment, et n'admettez jamais pour vrai que ce que vous en aurez vu sortir. Par ce moyen vous aurez des connaissances solidement fondées, complètement certaines, et telles que vous pourrez toujours les accroître indé* finiment avec sécurité. L'observaiion et Inexpérience^ voilà les seules bonnesmachme^irUellecittelles. Cependant je ne me contente pas de vous avoir fait connaître ces précieux iostruments : je veux tout de suite vous montrer leurs effets , et vous faire jouir de leur utilité ; je vais dès ce moment entamer la grande et entière rénovation qui doit nécessairement suivre de la vérité que je viens de vous apprendre, et que vous auriez trouvée au« dedans de vous-mêmes si vous vous étiez bien observés. Mes successeurs continueront celte vaste entreprise, . sans crainte de s'égarer désormais , pourvu qu'ils suivent la route que j'ai tracée. Mais qu'ils songent bien plutôt à marcher sûrement que rapidement; qu'ils se

814 PHIMgOMIB MOBIME.

gardent bien d'oublier cette maiiitie que je regâk^ comme le résumé des conseils qae je leur demie : Haminym mteUedui non plumœ addendœp md potU» ptambum eipmukrai cène sont pas desailes qu'il faut doonet à rintelligence humaine, mais j^utôt des semdks de plomb. Toutes nos erreurs ne viennent que dej^om précipitation a porter des jugements.»

Telles sont les grandes tues du chancelier fiioeo ^ tel est rimmense projet qu'il a osé wnoevoir. < Quand on songe, dit M^ Destutt de Tracj, combien U était difficile qu'une pareille idée se troutât dans une tète humaine avec toute l'audsoe, toute l'activité , toutes les lumières et tous les talents nécessaires pour la faire prévaloir^ on n'est pas surpris qlieoe phénomàne ait été plus de dix-huit cents ans ( à ne compter que depuis Aristote) sans nous apparaltrci » Mais l'étonnefiient redouble quand on voit que ce hardi projet a été conçu par Bacon dès ses plus jeunes années, qu'il a senti oe qu'il a d'immense et même de gigantesque, qil'il n'en a pas été effrayé ^ qu'il a osé en rédiger et en publier le programme et la première ébauche avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans, et qu'il a constamment travaillé toute sa vie , sinon à le mettre à fin , du moins à l'avancer.

Son ouvrage devait se composer de six parties^ qu'il appelle :

i* Division des sciences )

S* Nouvel organe, ou indices sur l'interprétation de la nature ;

d^ Phénomènes de l'univers, ou histoire natureUe et expérimentale, devant sei'Vir de base à la philosoipbie}

MOXlftME ÉMQOB. SIS

A" Sobdk (!• rentondemeot ;

6* Aifant-ooufeurs ou oonnais^aMei anticipées de la philosophie seconde }

6* Philosophie seeonde , ou seience aoUve*

Baoon n'a exéeuté que quelques parties de ce plan { à regard des autres il a seulenrant laissé des matériaux » •t des idées sur la aaaniére dont on peut les développeri La secoûdei a'est«à-dire le WÊmtel sr^^ttnsi a paru preS« que eomplète ^ et c'est & la place de la pf emière qu'il a donné son traité sur fa» fnfféê dst $eieme$é

Il a lui^mteie exposé , dans une admirable préflice i le hut qu'il se proposait dans le premier de ces ouvra** f M I que Boas regardons cMnme son plus beau titre de gloire.

< La méthode que nous nous proposons de développer I dit-4l I consiste à se servir de sa raison d^Une naniére plus utile et plus parflûte^ et à employer les TéritaUes ressodrees de notre intelligence i afin de parvenir par ce ttoyen ( autant toutefois que le permet la oonditioA des. faibles mortels ) à aeerottre les forces de ronteadementi à étendit ses facultés» et à le rendre capable de surmonter les difficultés et de dissiper les obscurités qu'il rencontre dans l'étude de la nature» Le but que nous nous proposons est de trouver non des arguments, mais des arts| non des choses conformes aux principes , mais les principes eux-mêmes | non des raisons probables , mais des indications et des lumières sûres pour diriger nos actions. Dans. la logique vulgaire I on est presque uniquement occupé du syllo* gisme; quant i Tinrfiioiîm^ à peine les dialecticiens paraissmt*îi9 y avoir réeUement pensé; ils n'en font

346 PHILOSOPHIE MOOEIlfCE.

qu'une mention l^ère et transitoire , et ils se hâtent d'arriver aux formules qui servent dans la dispute. Nous, au contraire, nous rejetons toute démonstration par le syllogisme, parce qu*il procède d'une manière confuse, et que la nature lui échappe en dfet , quoique personne ne puisse douter que quand deux choses conviennent à un moyen terme, elles conviennent entre elles (ce qui est d'une certitude mathématique). Néanmoins il y a là-dessous une supercherie cachée ; car le syllogisme est composé de propositions^ les propositions de mots, et les mots sont les signes et les étiquettes des idées : d'où il suit que , si les idées elles-mftmes , qui sont comme l'âme des mots et la base de tout l'édifice, sont extraites des choses au hasard et mal à propos; si elles sont vagues, mal déterminées, imparfaitement circonscrites, tout croule nécessairement. Dans tout ce qui regarde la nature, nous nous servirons donc toujours de V induction , depuis les propositions les plus particulières jusqu'aux plus étendues; car nous croyons que l'induction est réellement la forme de démonstration qui préserve les sens de toute erreur, qui presse la nature de révéler ses secrets , qui conduit nécessairement à des résultats pratiques, et qui se confond pour ainsi dire avec eux.

» En suivant la méthode ordinaire, on saute tout d'un coup du sens et des faits particuliers aux principes les plus généraux, comme à des' pôles fixes autour desquels on fait rouler toutes les disputes ; et de ces principes , on feit dériver tous les autres , à l'aide de moyens, de propositions intermédiaires. Certes, cette méthode est très-expéditive; mais elle est précipitée

D£l]XliM£ ÉPOQUE* 317

et tout-à*fait inhabile [k pénétrer dans la nature des choses , quoique très-propre et très-bien adaptée à l'art de la dispute. Mais, suivant nous, il faut faire naître les axiomes lentement et graduellement, de manière que Ton n'arrive qu'en dernier lieu aux principes les plus généraux. Alors seulement ces principes généraux ne seront plus des notions vagues, mais des idées bien déterminées et telles que la nature elle-même nous les montre, comme vraies et comme profondément inhérentes à la nature des choses, i»

Bacon expose ensuite la nature de nos facultés in* tellecluelles , et indique les moyens de suppléer par la répétition des expériences ù l'imperfection de nos sens. « Ces moyens seraient suffisants, ajoute-t-il, si l'intelligence humaine n'était point faussée et ressemblait parfaitement à une table rase; mais comme les esprits des hommes ont été si merveilleusement travaillés, qu'ils ne présentent plus aucune surface plane et polie, propre à bien recevoir les rayons lumineux , il s'ensuit qu'il faut encore chercher un remède à ce malheur. Pour rectifier les erreurs de notre intelligence, pour la rendre propre à sstisir la vérité, il est nécessaire que l'on se livre à trois examens critiques : l"* celui des philosophies ; 2"* celui des démonstrations; S"* celui de la nature même de nos facultés intellectuelles. Quand nous aurons rempli ces trois objets, et quand enfin on aura vu clairement ce que comporte la nature de notre esprit > nous croirons avoir en quelque sorte conclu , sous les auspices de la bonté divine ^ le mariage de l'esprit humain avec l'univers. Qu'il nous soit permis d'en faire l'épithalame, et de former

818 PllL08a»Bll liOlMIliNE.

le vœu que de cette alliance il naisse une race dMn* mentions et de ressources de toute espèce , capable de vaincre et de détruire, au moins en partie ,, les mi^ sères et les soufTrances attachées à T humanité. »

Ces magnifiques promesses , il n'était au pouvoir de personne au monde de les réaliser immédiatement ; mais telle était l'excellence de la méthode dont Bacoa se trouvait possesseur , qu'il pouvait annoncer hardiment^ comme devant en être les conséquences inévitables, tous les résultats que son génie lui révélait.

La méthode de Bacon était applicable A tout , aux sciences morales comme aux sciences physiques , et elle contenait deux procédés différents : Tobservation et rinduction, qui peuvent être considérées comme n'étant autre chose que l'analyse et la synthèse. Or la réunion de l'analyse et de )a synthèse est précisément ce grand levier au moyen duquel la philosophie peut éviter de tomber dans l'excès du sensualisme oa de l'idéalisme, en prêtant une égale attention aux phénomènes du monde physique et à l'étude de la conscience. Mais le père de la philosophie expérimentale ne fut pas toujours assez sage et assez ferme pour l'appKquer avec impartialité aux deux ordres de faits qui constituent le savoir humain. C'est surtout l'analyse, et Tanalyse sensible, qui domine chez lui. Il a même condamné, dans une phrase célèbre et bien souvent citée, Tobservation psychologique,. dont il avait ailleurs reconnu la nécessité, c C'est dans la seule interprétation de h nature extérieure , dit-il , que l'esprit humain montre sa force ; mais quand il revient sur lui-même et cherche à se comprendre, il est semblable à l'araignée.

«MOXliME ÉPOQUE. 319

qui ne peut tirer d'elle-même que des fils plus ou moins délicats , mais sans solidité et de nul usage^ » On ne reeonnait plus là le philosophe qui avait dit 4 « Qu^tl serait bond* unir 9 dans un hymen légitime et constant, la méthode empirique et la méthode rationnelle , les coneeptions à prwri et les recherches expérimentales de la nature. »

Le caractère dominant de la philosophie de Bacon est donc le sensualisme. L'étendue et la force de son esprit lui disaient bien entrevoir que Texpérience sensible ne saurait rendre un compte exact et satisfaisant de tous les phénomènes de rintelligence(i); néanmoins les préceptes qu'il donne ont presque toujours pour objet l'étude du monde matériel , et manifestent par conséquent une forte tendance sensualiste.

Bacon, comme tous les réformateurs, est loin d'avoir atteint toutes les conséquences de ses principes i

(1) Les passages suivants, sur le mysti^isaie , la diviniUon , le somnambiiUsme et le ma£;nétisme animal» prouveront que Baeon» tout en reeonimandant particulièrement la méthode expérimentale , n'était pas , à beaucoup près, aussi exclusif que le furent ses successeurs.

« L'inspiration prophétique , la faculté divinatoire , a pour fondement la verta cachée de TAme qui , lorsqu'elle est retirée et recueillie en ^Ud-mèoe , peut voir 4'avance Vavenlr dans le songe , dans l'extase et d^ns le voisin^ de la mort; ce phénomène est plus rare dans la veille que dans l'état de santé. » • (De Augmentis , IV, 3-. )

« Quand Flntelligence est assoupie ( dans le sommeil ou dans la maladie } , Il n'est pas impossible qu'il y ait une communication plus directe entre la divinité et elle. » ( ïbid. , U. )

a n 7 a une action possible d'une pecsotuie sur ui^e aptre par l'imagiiiatîon de l'une de ces deux personnes; car, comme le cprps reçoit l'action d'un teorps, l'esprit est apte à recevoir l'action d'un autre esprit. »

(i»irf.,IT,3.)

3S0 PHILOSOPHIE HODfilUiiE.

il est le fondateur de l'école sensualiste moderne , mais on chercherait en vain dans ses ouvrages les conséquences auxquelles cette école est plus tard arrivée. D*aitleurs, il n'a pas créé de système; il n'a établi qu'ime méthode. Sans doute les pensées les plus nobles et les plus énergiques, des remarques judicieuses et profondes, des préceptes où brille une admirable sagacité, se rencontrent en foule dans ses ouvrages; mais ce n'est ni comme physicien, ni comme moraliste, ni camme métaphysicien , ni comme politique , qu'il excite le plus notre admiration; et il est moins remarquable par l'application de ses théories que par ses vues et ses maximes générales. Ce n'est donc point dans Baoan luimême, mais dans son école, que nous trouverons les résultats qui découlent d'un système fondé surTobservation sensible : qu'il nous suffise d'avoir montré que, dès l'aurore delà philosophie moderne, déjà se mani* fesle cette tendance au sensualisme, qui, devenue de plus en plus prononcée par Hobbes et par Locke, a été l'un des caractères dominants de la philosophie du xvur siècle. A côté de cette école s'est élevée celle de Descartes : voyons comment l'influence de ce grand homme produisit une tendance opposée, qui, déjà remarquable dans ses écrits^ se développa de plus en plus chez ses successeurs. ^

DBSCAHTES.

René Descàrtes , né à la Haye en Touraine , fit ses premières études à la Flèche, dns le collège des jésuites , où il se distingua par une imagination vive ,

li£U^lÈll£ ÉPOQUE. 32i

une hardiesse peu commune à combiner des idées (1), un jugement profond el une avidité insatiable do s'instruire. Il s'adonna d'abord avec ardeur aux matbématii|i]es, à l'astronomie et à la philosophie; mais après avoir consacré un long espace de temps à cette dernière étude, n'; trouvant que doute, confusion et incertitude,? il arriva bientôt au point de ne pouvoir décider quelle doctrine semblait être la plus vraie : tous ses efforts n'avaient produit d'autre résultat que de le convaincre de son ignorance. Il résolut donc de renoncer aux livres^ de voyager , d'aller chercher partout des connaissances plus solides, soit dans le monde, soit dans ses liaisons personnelles avec les savants. Il partit de Paris pour se rendre en Hollande, prit du service sous Maurice , prince d'Orange , et demeura quelque temps en garnison à Bréda. Après avoir voyagé successivement en Silésie, en Pologne , sur les côtes de la mer Baltique, en Allemagne, en Suisse, en Italie et en France, il résolut de se fixer enfin en Hollande, pour y travailler entièrement à la grande réforme philosophique , dont il avait depuis longtemps conçu le projet et formé le plan.

Le temps qu'il passa dans cette retraite, depuis Tannée 1629 jusqu'en 1644, est l'époque la plus remarquable et la plus importante de son existence littéraire. Ce fut pendant cet intervalle qu'il publia la plupart de ses ouvrages mathématiques et philosophiques, qu'il compta le plus grand nombre de disciples, et qu'il eut à soutenir presque toutes les disputes savantes dans

(1) 11 y avait tellement pris l'habitude d'une méditation profonde, que ses eamarades ravaient eurnommé le Philosophe.

322 PHILOSOPHIE ^DBME.

lesqudles il se trouva engagé. En 1649, la reine Ghri»line de Suède Finvita à se rendre à Stockholm, pour lui enseigner à elle-même la philosophie. Descartes sut se concilier les bonnes grâces de cette reine inconstapte et capricieuse. Mais les désagréments que la jalousie lui suscita, Tâpreté du climat, et le genre de vie qu'il fut contraint de mener, altérèrent sa santé: il fut atteint d'une fièvre aiguë, et mourut en 1650. Christine, vivement affectée de sa mort , lui ût élever un tombeau avec une épitaphe très-honorable.

Les mêmes réflexions qui avaient inspiré à Bacon le

projet de sa grande rénovation servirent de base aux principes sur lesquels Descartes voulut asseoir la réforme qu'il avait méditée. Sans avoir eu connaissance des ouvrages du chancelier, il se trouva, par une coïncidence bien remarquable, qu'il pensa et écrivit, sur laméiiiode à suivre dans les recherches scientifiques, des choses absolument semblables.

Pour arriver à la vérité , qu'il n'avait trouvée nulle part , Descartes entreprit d'oublier et d'eflbcer en quelque sorte de son esprit tout ce qu'il savait, toutes les doctrines et toutes les opinions qu'il avait embrassées, et de ne s'arrêter qu'à celles qui lui seraient fournie^

par sa propre conscience et ses méditations. Conformément à ce dessein, il érigea en règles de la réflexion lès quatre principes logiques suivants :

1" Ne se fier qu'à l'évidence. — C'était, précisément comme l'avait fait Bacon , exhorter la philosophie a sortir de la tradition, de l'autorité et du formalisme des écoles.

2"" Diviser les objets autant que faire se peut. —

DEUXIÈMJE ÉPOOUE. 8!S8

C'est l'analyse déjà recommandée par Bacon, lorsqu'il (lisait que pour étudier la nature il faut la disséquer et Fanatomiser.

3° l^ire dés dénombrements^aussi nombreux^, aussi étendus, aussi variés que Jaire se pourranî — C*çst-âdire , faire des analyses complètes et épuiser l'observation, avant de tirer aucune conclusion: régie encore indiquée par Bacon.

Ùes trois règles sont purement analytiques. La qua^ trième est le coté synthétique delà méthode cartésienne : c'est l'ordre, J'enchainement régulier, cet art qui, de toutes les parties divisées et successivement examinées et épuisées par l'analyse, reconstruit et forme bn tout, un' système. ' ' J '

' Jusqu'à présent les deux* réformateurs ont suivi ta même ligne, ils sont de la môme école : mais lorsqu'ils arrivent à l'application de l'excellente méthode dont ils ont tracé les règles, et qui constitue leur unité ^ ics différences ne tardent pas à se' faire sentir. t)e ih^.me que la méthode de Bacon , plus pariicuirèremént appliquée aux objets extérieurs, était devenue exclusive et •s'éiaît réduite à l'analyse physique, de môme la méthode cartésienne inclina surtout vers l'analyse intérieure, vers l*analyse psychologique.

t^arti de la supposition qu'il ne savait absolument rien, bescaîrtes est .cependant obligé de reconnaître en lui-raôme une activité qui lui donne la conviction de la réalité de sa propre existence. Il trouve que la pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même. En effet, quand on douterait de toutes choses^ on ne pourrait au moins douter qu'on douté :

Mi PHILOSOPHIE MODËRNi:.

or dotiter, cesl penser; d'où il suit qu'on ne peal douter qu'o:i pense, et que la pensée ne peut se renier elle-n)ême, crr elle ne le fersll qu'avec dle-mème : de là l'axiome célèbre : Ji pense, donc jexuîe; €ogUo,ergo 9unu Là est un cercle doA il est impossible à tout scepticisme de sortir; là est. donc le point de départ ferme et certain ciferché par Descartes; et comme la pensée nous est donnée dans la conscience, voilà la conscience prise comme le point de départ et le thé&lre de toute recherche philosophique.

S'iétant d'abord convaincu de sa propre existence. Descartes voulut examiner quelle confiance il devait à ses facultés perceptives intellectuelles. « Cette pensée, dit-il , qui est pour moi l'existence , atteint-elle toujours et infailliblement la vérité? Sans doute je n'ai pas d'autre moyen de connaître la vérité que ma pensée; mais je dois convenir que dans plus d'un cas cette pensée me trompe, et l'imperfection est un de ses caractères manifestes. Or cette notion d'imparfait , c'est-à-dire de limité , de fin^, de contingent , m'élève directement à celle de parfait, d'absolu, d'illtmité, d'infini , de nécessaire. C'est un fait que je n'ai pas et que je ne puis avoir l'une sans l'autre. J'ai donc cette idée du parfait et de l'infini; mais qui suis-je, moi, qui ai une pareille idée? un être dont l'attribut est la pensée finie, limitée, imparfaite. D'une part, j'ai l'idée de l'infini et du parfait; de l'autre, je suis imparfait, fini. De là la démonstration invincible de Texistence d'un être parfait; car si l'idée du parfait et de l'infini ne supposait pas l'existence réelle et substantielle d'un être parfait et infini , c'est seulement parce que ce

DEUXIÈME ÉPOQUR. 325

serdît moi qui aurais fait cette idée. Or, si je Vavais feite, je pourrais ^ défaire, je pourrais du moins la modifier : mais je ne puis ni la défaire, ni la modifier; je ne l'ai donc pas faite; elle est donc en moi sans m'appartenir , sans se rapporter à moi ; elle se rapporte donc à un modèle étranger à moi et qui lui est propre, savoir Dieu; de sorte que, par cela 'seul que j'ai idée de Dieu, il suit que Dieu existe. »

Après avoir^ prouvé l'existence de l'âme et celle de Dieu parla seule autorité de l^j)easée. Descartes arrive à la notion du monde extérieur. Dans le phénomène complexe de la pensée, il rencontre la sensation. Mais quelle est la cause de la sensation ? Est-elle spirituelle ou matérielle*? Les sens ne nous en Misent rien. Nous imputons au objets extérieurs des qualités dont la plupart ne leur appartiennent pas, et apps^rtiennent seulementànotre manière d'être^ à nos propres perceptions. Ainsi l'odeur, la saveur, et toutes les qualités des corps, appelées secondaires, ne sont point dans les objets; ce sont des modifications de l'âme, et du sujet qui perçoit. La sensation que nous éprouvons ne nous apprend donc rien autre chose, sinon que nous pensons, que nous sommes , que nous sommes modifiés de telle ou telle manière : voilà tout ce que nous pouvons conclure de la sensation. Or il n'y a là rien d'externe et d'objectif^ nous ne sortons pasdusujet etde nous-mêmes: comment donc arrivqps-nous à la connaissance dii monde extérieur? Ici Descartes hésite, et il se demande si par hasard il ne pourrait pas.se faire qu'un mauvais génie, placé derrière toutes ces apparences, fût le véritable auteur de cette fantasmagorie. Mais il était en posses-

sîon de rexislencê de Dieu ; ce Dieu était pour lui la perfectioD même : or la perfection comprend beaucoup d'autres attributs, comme la sagesse, la bonté, la véracité. Si donc Dieu est véridique, il serait impossible que lui. qui est en dernière analyse l'auteur de ces appareifices qui nous séduisent et nous portent à croire à l'existence du monde extérieur, ne nous eut montré ces apparences que comme un piège et une déception. Donc ce n'est point un piège j une déception; donc ce qui parait exister existe fiât Dieu nous est garant de la

légitimité de notre persuasion naturelle.

Le vice de ce raisonnement ne vient pas de la méthode

psychologique ; il 4)rovient au contraire de ce que Descartes n'en a pas fait une rigoureuse application. Il devait, en faisant l'histoire de la conscience, placer la

qu'ult^i

iremeht, à la suite d'ûnraisonnement assez compliqué, doiit la base serait la véracité de Dieu. En fait, il n'en est pas ainsi ; et l'analyse sévère des phénomènes de la conscience nous apprend que la croyance à l'existence dû monde résulte pour nous de cette loi de notre raison qui nous donne la notion absolue de cause : eliç est donc infiniment plus voisine du point; de départ de la pensée ; elle est plus immédiate et plus {profonde. De plus, Descartes frappé plus particulièrement dans la conscience, du phénomène de la pensée, néglige un fait aussi imix)rtant , celui de l'activité volontaire et libre. Sans doute il ne nie point la liberté : il en parle souvent; mais H ne s'attache point à en donner une analyse exacte

et approfondie. Qu'est-il résulté de celte double omission ? C'est qu'une fois la personnalité humaine affaiblie, ubê fois la croyance au monde extérieur mal établie et placée après rexistence de Tâme et l'existence de Dieu, cette croyance se trouve en péril , et la porte est ouverte k Vi<lcalisme. Descartës est trop sage pour tomber dans lès excès de ce système , mais il ne s'en préserve qu'4 Vàide d'un raisonnement qui est un paralogisme. Ses disciples Malebranche et Spinosa furent plus consiéqîients : et pendant que les successeurs de Bacon abusaient de la méthode empirique de leur maître pour tomber dans un matérialisme complet, ils abusèrent eux-mêmes de l'analyse psychologique pour s'avancer hardiment, et aussi loin qu'il était possible de le faire ^ daps les voies de l'idéalisme.

Nous nous dispenserons d'entrer dans aucun détail sur le système philosophique développé par t)escartes dans ses Principes et ses Méditations : les doctrines hasardées et hypothétiques qu^il enseigne ne sont curieuses aujourd'hui que par le contraste étrange qu'elles présentent avec la rigueur extrême des principes que l'auteur avait pris pour, point de départ ; contraste qui • à fait dire malignement à d'Âlembert : « Descartes avait commencé par douter de tout , et il a fîni par croire qu'il avait expliqué tout. »

Nous devons remarquer cependant parmi les services qu'il à renciùs â là philosophie *, V sa lumineuse exposition dé l'erreur, commune en logique, de vouloir définir des mots qui expriment des notion^ trop simples pour être susceptibles d'ânàTysé ; 2"" ses observatioils sur lés différentes classes de préjugés, et particulier

338 PHILOSOMIC MODERNE.

rement sur les erreurs auxquelles nous nous exposons par trop de négligence dans Tepploi des mois considérôs comme instruments de la pensée. La plus grande parlie de ces observations, toutes même peut-être , avaieni élé déjà présentées par Bacon; mais elles sont exprimées par Descartes avec plus de précision et de simplicité , et dans un style mieux adapté aux goûts de notre âge. 3' La suprême et incontestable autorité qtte, dans tous nos raisonnements sur l'esprit bumain , il attribue à Tévidence du sens intime. Il s'est servi avec une force irrésistible de ce principe logique pour réfuter les ao^ phismes des scolastiques contre h liberté des actions humaines , fondés sur la prescience de la divinité et d'autres considérations tbéologiques. 4' Laplusimpor* tante de toutes ses améliorations en métaphysique est la distinction qu'il a si clairement et si fortement établie entre les qualités primaires et secondaires de la matière. Cette distinction n'était point inconnue de quelques^ unes des anciennes écoles de philosophie de la Grèce ; mais elle fut ensuite rejetée par Âristote et par les scolastiques : il était réservé à Descartes de la placer sous un point de vue si heureux, qu'à l'exception d'un petit nombre de sceptiques , elle a réuni les suffrages de tous les observateurs qui sont venus après lui.

Les services qu'il rendit comme géomètre et comme physicien ne sont pas moins considérables. En géométrie, il est un de3 hommes les plus remarquables, puisqu'il n'a pas seulement fait des découvertes dans cette science , mais qu'il a encore donné des règles pour j appliquer Talgèbre et pour la rendre utile en physique. Ses applications de la géométrie à la d|oj[^

1>EI3XIÈaE &POQUE. 329

trique et à la mécanique sont au-dessus de toute contestation et méritent d'être admirées. Comme physicien, comme physiologiste et comme astronome, il a été beaucoup moins heureux : néanmoins ses hypothèses mômes n'ont pas été sans utilité; elles ont excité un grand mouvement dans les esprits , et ont concouru à renverser les anciennes idées. Son système des tour^ billons, entre autres, est trop célèbre pour que nous nous dispensions d'en donner au moins une courte analyse.

Suivanè lui, tout dépend, dans le monde, du mouvement donné à la matière; tous les phénomènes doivent s'expliquer parce mouvement. En joignante ces prin* cjpes d'autres idées plus métaphysiques sur l'impossibilité du vide ou sur l'identité de l'espace et de la matière, il considère la création du monde comme le mouvement imprimé à la matière. Celle-ci s'est mue, suivant lui, immédiatement après sa création, et en se mouvant s'est divjsée et a été réduite en parcelles trèspetites. Descartes suppose ensuite que ces parcelles sont de diffôrentes formes, qu'il y en a d'anguleuses, de rondes , de branchues, de cannelées comme de petites vis; et de la réunion, de la pénétration de ces divers éléments^ il fait résulter tous les corps. Appliquant son système à l'astronomie , il suppose une matière subtile qui enlève les planètes et les fait circuler autour du soleil* Ces mêmes tourbillons produisent la pesanteur, parce qu'en circulant autour de la terre ils entraînent les corps sur sa surface. Enfin , i)oursuivant ses bypethèftea jusque dans les corps organisés^ Descartes admet fo circulation comme un principe tle la physio-

logie humaine ; mais cette circulation échauffant le sang, les poumons, loin d'ôtre les organes de la chaleur , se trouvent être uniquement destinés à rafraîchir le sang; le mouvement et la chaleur du sang, propagés dans le cerveau , produisent les esprits animaux ^ qui , redescendant par les nerfs . produisent le mouvement volonlontaire, et en remontant produisent la sensation. L'âme, principe indivisible^ doit occuper le centre du cerveau.

Tout ce système s'enchaîne avec beaucoup d'esprit j mais n'a pas le moindre fondement. Descartes, à Texemple d'Ârchimède qui n'avait demandé qu'un point d'appui pour soulever là terre, a dii :, ï>(mnez''nm la matière et le mouvement , et je créercà le monde] maïs aucune partie de son système n'a pu subsister. Cependant sa physique est tombée assez lentement^ etj après avoir été repoussée par toutes les écoles de France pendant peut-être quarante ou cinquante ans^ elfe s'y était tellement enracinée, que M« Giivler dit avoir connu des étudiants en philosophie qui avaient soutenu des thèses sur les tourbillons, tant il y a de lenteur dans la marche de la vérité !

Les bii vràges de bescartes (1) ont été en quelque sorte

^1) Les pluscélèbres des ouvrages de René Descartes sont; 1« U Discours

sur la mt'thode, pour bien conduire la raison et chercber la ▼érité dans les

sciences ; 2o Principia philosophiœ ; 3o Meditaiiones , sivt Tracialiis

dtpassiùrubus antmœ ; 4» ses leUres ,, vaste recueil où les priBdoaip^ hoIbIs

''deses doctripes sont explioués et commentés.

M. Cousin a publié , en 11 voi. iii-So , les œuvres complètes du philosophe

de la Haie. M. Emerj , supérieur de St-Sulpice , avait rassemblé iprelqfkes-

imes. de ses idées dans un ouvrait ayant pour titre. : PtMt^sjie Qts^tr^

.^ur /oiv^j^^n €t surla mora/e. Nous saisisspi^s (»tte oç^sipn poi^reOMl)-

mander aux amis de la philosophie un ouvragé de M. Àd. Mazuré , pfofêsseùr

le iréhicule au moyen duquel deux vérités importantes,

qui ne sont pas de lui , oiit pénétré dans tous les esprits:

ces deux gandes vérités StOnt le système de Copernic et

la circulation du sans. Mais son premier titre est d'à-

voir mérité le nom de père de la philosophie expéri-

mentale de l'esprit humain. Ainsi , à Bacon l'analyse du

monde extérieur , à Descartes celle du monde interne;

au premier^^ la gloire d'avoir Imprimé à l'étude des

sciences natyrefles le mouvement qui ^ dans l'espacé

d'un siècle, leuf a fait prendre un si merveilleux essor;

au second, celle d'avoir mis au monde 1 analyse psy-

choloffique, origine et base de tous les progrès qui ont

été faits après lui dans îâ philosophie, même dans les

écoles opposées à la sienne.

Les traits caractéristiques de ces deux grands hommes ainsi eisquissés,* examinons successivement chacune des deux écoles qui étendirent et développèrent leurs doctrines: et voyons si l'une, en outrant la tendance sensualiste du premier, et l'autreen exagérant la tendance idéaliste du second , arriveront bien ait( conséquences produites jusqu'à présent par les écoles idéalistes et sensualistes que nous avons passées en revue.

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