‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 65 sur 72 · SCEPTICISME DE HUME · texte numérisé non relu

SCEPTICISME DE HUME

Locke avait démontré que par les sens nous ne percevons rien autre chose que des qualités sensiUes, éi nullement Texistence des objets : c Avoir Tidée d'une chose dans notre esprit, avait-il dit, ne prouve pas plus l'existence de cette chose que le portrait d'un homine ne démontre son existence dans le monde , ou que les visions d'un songe n'établissent une véritable histoire. • Si Locke eût été conséquent, il aurait conclu de cette doctrine que nous n'avons aucun moyen de nous assurer de l'existence des corps extérieurs , et qu'en définitive nous ne percevons que nos idées : cette cùaclusion , comme nous l'avons vu , fut tirée par Berkeley. Gondillac , à son tour , entraîné par la logique à chercher sur quels fondements repose notre croyance au monde extérieur, avait été forcé de conclure que les sons , les saveurs , les odeurs n'existant pas réelISment dans les objets, mais dans l'âme qui les perçoit^ nous ne percevons en définitive rien autre chose que nos propres modifications.

Hume, poussant avec la plus grande vigueur de logique les conséquences déjà tirées en partie par Gondillac et Berkeley, prouva, dans une suite de raisbnnements bien déduits , qu'il ne saurait y avoir de connaissance objectwe philosophique , et que nous sommes réduits à notre conscience , c'est-à^^lire , aux phénomènes qui passent devant elle, et à leurs relations purement subjectives (1).

(1) Les expressions que noas avons soulignées o&l besoin d*é(re expU* quées.

tROlSlÉME ÉPOQUE. Ail

Tout ce qui se passe en nous , dit Hume^ se réduit à des impressions ou des sensations , et à des notions ou idées; ces dernières ne sont que des copies des premières; et tout ce qui les distingue de leurs originaux, c'est qu'elles sont moins fortes et moins vives.

Sur quoi repose notre croyance à la réalité d'un fait? Sur la sensation, sur la réflexion, et sur le rapport de cause à effet. Mais d'où nous vient cette notion de causeà effet? C'est une notion purement expérimentale; nous ne la possédons point à priori; ce n'est point un principe nécessaire, et rien de moins raisonnable que de conclure de Tune à l'autre. C'est une habitude que nous avons prise, et qui résulte uniquement de l'association de nos idées. L'expérience nous a montré en eiïei un certain nombre de phénomènes et d'événements, liés à d'autres événements et à d'autres phénomènes ; mais l'expérience ne peut nous apprendre que ce qui se passe actuellement devant nous, et ne nous donne nullement le droit de tirer la même conclusion hors des limites du présent, et par-delà l'observation sensible. Or l'expérience se fonde en définitive sur un

Je touche un eorps; il y a là trois choses, savoir : lo moi qui conçois « 20 ma concepUon , 3» la chose conçue. Je suis le sujet de la conception , la chose conçue en est XobjtU Pour moi, il y a deux faits certains : la réalité intérieure de la concepUon , dont Je suis le sqjet ( certitude subjective ) ; la réalité extérieure de la chose conçue ( certitude objective ). Biais, pour les philosophes qui n'admettent qu'un fait certain par lui-même , c'est-à-dire la conception actuelle , la certitude immédiate ou naturelle est purement sub^ jective, Qn'est-ce que robjet alorsY C'est une apparence, un pkênomhte. -* n est essentiel que Ton se fasse dès maintenant une idée exacte de ces expressions qui Joueront un si grand rôle dans la philosophie de Kant et de ses successeurs»

AlB PHILOSOPHIE MODERNE*

f instinct qui pourrait nous abuser ; il p'est donc point

[ de métaphysique possible.

La géométrie et l'arithmétique sont les objets de b science abstraite ; les idées d'espace et de nombre m

lesquelles ces sciences sont fondées, font tomber la raison en contradiction avec les sens e( avec eUe-m^me. En efifet, l'espace est divisible à l'infini, et cepeQC|ao| il est fini dans le point y dans la ligne. L'angle compris entre un cercle et sa tangente est infiniment plus petit qu'aucun angle droit. On démontre tous ces Ciits, et cependant ils révoltent la raison. Il en est absoimnent de même pour l'idée de temps : ici il existe un nombre infini de moments dont l'un succède à l'autre» et Teo- ^loutit en quelque sorte : la raison ne conçoit point cette, succession , et cependant elle ne peut la réfuter. Il faut donc qu'en toute circonstance elle se défie

d'elle-même.

En résumé, l'expérience ne nous donne aucune connaissance certaine , la raison est sans cesse en contradiction avec elle-même ; par conséquent, nous ne connaissons rien de réel.

Hume place le principe de la vertu dans le sentiment moral, que, dans son système, il est bien difficile d'expliquer. Le suicide ne lui parait pas un acte immoral.

Il employa à combattre les preuves de ^existence de Dieu, de la providence, de l'immortalité de Tâoie, h même puissance de raisonnement qui lui avait sern à ébranler les principes de la science*

Ce nihilisme dbsolu, raison dernière de la philosophie de la sensation , doit parler assez haut pour 1^ ^^

TROlSlÈlfE ÉPOQUE* 4ii>

apprécier à sa juste valpur : c'est par les conséquences que l'on peut juger de toute la portée d'un principe. Condillac et Hume nou3 apprennent que les corps, comme les esprits, ne sont que des collections de sensations, et d'après ce procédé Ton est bientôt amené à poiiser que Dieii n'est lui-même qu'une collection d'efTets. Hais, comme l'a si bien dit U. Royer-Gol- Isird (i) , des collections ne sont pas des êtres; il n'y a point de collections dans la nature : nous vpici donc arrivés à ce terme où , le ibonde physique et le monde intellectuel s'écroulant à la fois, la sensation règne seule au-dessus des abîmes du néant/

AUTRKS PHILOSOPHES SENSUALISTES.

Depuis Condillac jusqu'à Hume, nous avons suivj daps ses progrès ( si l'on peut appeler progrès cet encbainemept iSEtlal de conséquences déduites d'un principe erroné) la marctie de l'école aensualîste eq Angleterre et en Fir^tnce. Mais déjà, dans ces deux pays, plusieurs philosophes avaient protesté, au nom de la religion et de la mora^ , contre ce débordement de funestes doctrines. Partis, comme Helvétius et Gondillac, du principe de la sensation, ils aimèrent mieux manquer aux lois de la logique qu'aux droite sacrés do la religion et d|e la vertu ; il^ respectèrent tttut ce que ' les générations précédentes avs^ient respecté; et, s'ils \^e purent édi%r spr la base qui leur servaii d'ai^Mil une science rationnelle et posilive, ils trouvèrent du moins de nobles inspirations dans ce sentiment morale

( 1 j f rapnenlâ recueillis par M. Jouifroy , p. 4ï5«

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dans cette sympathie généreuse , que T influence d'une société corrompue n*avait pu eflacer de leurs cœurs.

Charles Bonnet, de Genève, fut celui de tous qui se donna le plus de peine pour rattacher à la théorie de la sensation la nature morale et les croyances religieuses ; mais nul autre aussi ne fit voir mieux que lui l'impossibilité d'arriver par cette route au but qu'il se proposait d'atteindre. Gomme Condillàc, il avait supposé que l'homme est une statue, douée d'un principe inconnu auquel il n'accorde d'abord aucune propriété particulière, mais dont toutes les facultés naissent, se forment et se développent par Faction des objets extérieurs. Plein de zèle et d'amour pour les sciences naturelles, qu'il cultivait avec succès, il s'occupait sans cesse de connaître les ressorts de Torgani* sation matérielle ; mais sa persuasion intime , ses habitudes , le cercle où il vivait , tout le ramenait à une morale élevée et à l'amour de la religion ; et c'est précisément parce qu'il n'avait aucune défiance de luimême, et qu'il ne songeait pas à douter de l'essence divine de l'âme, qu'il faisait une large part à la nature physique. Cependant il avait trop de pénétration daus l'esprit pour ne pas s'apercevoir du peu de liaison qu'il y avait entre ses opinions sur les rapports intimes du physique et du moral , et ses principes religieux : aussi ^ pour expliquer une métaphysique qui tendait malgré lui au matérialisme, a-t-il été forcé de convenir que toutes ses recherches s'appliquaient, non pas i^ l'âme en elle-même , mais à une certaine âme physique, formée d'une matière délicate , subtile et mystérieuse, par l'intermédiaire de laquelle l'âme propre-

ment dite communique avec le corps : supposition bizarre qui ne pouvait être que le résultat d'une grande bonne foi et d'un amour sincère de la vérité, mais qui prouve que Bonnet n'avait pas calculé d'avance quelles pourraient être les conséquences du principe qui lui avait servi de point de départ. Ses deux principaux ouvrages sont V Essai sur les facultés de l'ânie et la Contemplation de la nature.

On ne trouve non plus aueune trace de l'esprit d'irréligion et de critique désordonnée qui caractérise un si grand nombre d'écrivains du xvui* siècle, dans le grand et important travail qui a rendu immortel le nom de Montesquieu. Laissant loin derrière lui ceux de ses contemporains qui appliquaient leurs théories philosophiques à l'éfiide de l'histoire, de la législation et du droit des gens ; bien supérieur aux Mably , aux Real, aux WATTELLet aux Burlamaqui, il songea, après avoir payé, dans ses Lettres persanes y le tribut à la frivolité de son siècle , à élever un monument plus durable et plus; digne de lui. Grave, sérieux, réfléchi^ il alla, loin d'une société dont l'influence l'aurait empêché de se livrer à la méditation et à l'étude, observer en véritable philosophe les lois et les constitutions des différents peuples. Il voulut rechercher comment les lois positives dépendent des mœurs, de la forme des gouvernements, des circonstances physiques, des événements historiques , enfin de tout ce qui forme l'ensemble de chaque nation. Le résultat de cet immense travail , auquel il consacra toute sa vie, fut Y Esprit des lois»

Il serait injuste d'oublier dans cette revue, quelque

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rapide qu'elle soit, le nom d'an philosophe pea connu de son teinps , quoique Voltaire lui-même eût su &]>préciertout son mérite (i), et encore moins connu du Kôtre: c'est le P. Bufpier. Une grande clarté dans iestyle, une excellente méthcide d'exposition, distinguent ses divers écrits, dans lesquels il essaya de concilier les principes de Locke avec ceux de Descartes. U reconnut la réalité des vérités premières qu'il définit : des propositions si claires , qu'elles ne peuvent être prouvées ni combattues .par des propositions qui lé soient davantage. « Il feut donc, dit-il^ s'en rapporter sur leur cehitude au bon sens, au consentement unanime dfe tous les hommes jouissant de leur raison. »

Mais celui de tous les philosophes français qui dfemèufa le plus étranger aux influelices de la philosophie empirique fut, sans contredit, J.-J. Rôussejlu. Opposé à l'esprit de son siècle , défenseur généreux des droits iinprescriptibles de la morale et de la liberté , interprète éloquent des besoins du sentiment religiebx, il représente presque seul en France cette philosophie spiritualiste qui semblait être , à cette époque , pour jamais bannie de la patrie de Descartes et de Fénélon. Au^ milieu 4es contradictions sans nombre que présentent ses ouvrages^ où viennent se refléter toutes les vicissitudes d'une vie agitée et malheureuse^ on trouve ehez lui l'amour de l'humanité, le sentiment le plus vif de reconnaissance pour l'auteur de la nature, le respect le plus profond pour les lois de la morale. Sans doute

(1) « u y a dans ses Traités de métaphysique, ditril, des morceaux que Loeke n'aurait pas désavoués ; et c'est le seul jésuite qui ait mis un< p^iito^ ftopbie raisonnable dans ses outrages. »

le sfiiritQalisme de Roasseao ne repose point sur une théorie mélhodique et raisonnée ; mais ces élans d*unê âme tendre et sensible , froissée par l'infortune et dé* goûtée du spectacle de Ja corruption qui l'entoure ; ces touchantes inspirations d'un cœur vraiment impression-* né par tout ce qu'il y a de bon et de beau dans la nature, dans la religion et dans l'homme, charment Timagi* liation et reposent la pensée , fatiguée du spectacle de h lutte que tant d'autres philosophes avaient engagée eantre les plbs nobles croyances du genre humain.

Elles trouvèrent encore un interprète moins éloquent sans doute, mais plus eiact, plus judicieux et plus iprofond, daiis l'illustre Turgot, dont l'article JSj^feitdr, in$éré dans l'Encyclopédie, est le meilleur morceau de métaphysique qui ait paru dans le xviii* siècle. Il n'est pas de notre sujet de suivre cet homme de bien dans la carrière politique où il montra constamment autant de zèle que de désintéressement. Il prit une pah active aux travaux des écanamisies y dont les efforts avaient pour but de réformer les abus de l'administration. Ceux-ci se partageaient en deux écoles : l'une, ayant pour chef Quesnay, plaçait dans les produits agricoles la source de toutes les richesses , et bornait la science du gouvernement a favoriser Tagriculture ; l'autre, attactice aux principes du conseiller d'état Vincent DE GouRNAY , voyait dans le travail manufacturier la seule richesse de TÉtat, et insistait iK)ur que le gouvernement demeurât spectateur passif de l'industrie et du commerce ; sa maxime était : Laissez faire , laissez passer. Turgpt était lié avec Quesnay , et ami intime de Gournay. Il entreprit de concilier les deux systèmes,

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doût les estimables auteurs , tendant au même but par des routes opposées, étaient cependant d'accord sur les moyens de faire prpspérer Tagricullure et le commerce. Alors naquit cette science nouvdle, à qui les travaux d'Adam Smith , de Garnier, de Sismondi, de Bentbam, de Malthus, et do tant d'autres économistes modernes 9 ont donné une si haute importance.

C'est dans un discours qu'il prononça à l'âge de 23 ans, en sa qualité de prieur de Sorbonne, sur les progrès successifs de Cesprii humain , que Turgot mit ao jour cette grande idée , développée plus tard par Goif- DORCET : que l'espèce humaine obéit à une loi constante, qui est celle d'une perfectibilité à laquelle il n'est pas possible d'assigner un terme.

L'idée émise par Turgot fit con^prendre à Condoroet le vrai sens de l'histoire. Seul des philosophes du xviu* siècle, il sut reconnaître en elle renseignement de l'humanité, et, dans l'exploration des routes déjà parcourues , la raison des progrès et des découvertes à faire.

L'ouvrage dans lequel il exposa ces principes a pour titre : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. H le composait au moment même où, poursuivi au nom de cette liberté à laquelle il avait consacré sa vie entière, il errait d'asile en asile pour mettre sa tète à l'abri de la proscription.

c Le progrès de l'esprit humain, dit-il, est soumis aux mêmes lois générales qui s'observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu'il est le résultat de ce développement, considéré en même temps dans un grand nombre d'individus réunis en

TirOMIÈME ÉPOOOE. 425

société. » Ce principe le menait à la conviction de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. II s'est exagér^é sans doute cette perfectibilité , lorsqu'il a s^vancé que l'homme parviendrait probablement à prolonger sa ^ie de plusieurs siècles. Il n'a pas senti assez clairement comment l'homme exerce sa puissance; il n'a pas vu qu'il ne crée pas de nouveaux éléments daiA sa pensée, dans sa constitution physique et dans ses rapports avec le monde ; que ses conquêtes ne peuvent être qu'une connaissance plus profonde , une révélation plus vive de la nature , posée par Dieu même comme un problème à résoudre dans le cours des siècles. Mais, quoique sa main ait pu faillir dans l'exécution du tableau qu'ila tracé quelques instants avant de porter sa tète sur Téchafaud Tévolutionnaire, il n'en a pas moins la gloire d'avoir produit avec éclat cette haute et noble pensée qui semble devoir présider à tous les travaux du xix* siècle.

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