‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 67 sur 72 · DE &ANT · texte numérisé non relu

DE &ANT

Emmanuel Kant (1), né à Kœnigsberg le 22 avril

(1) Voyez L.-F. Schôn , Philosophie iranscenderUaU ou Système d^ Emmanuel Kant, Paris 1831. — Biographie universelle ^ art. Kant. — Jkiariuel de Tennemonn , vol. U, p. 230. — Voyez aussi l'excellent ouvrage dé M .'Cbarles Villers sur la philosophie de Kant.

488 PHIMiOHRB HOMaMB.

4T34t mourut le 13 avril 4804, deux luois enwM avant d'atteindre aa quatre-vingtième année. Son père, d'origine éeoaaaiae» était aellier , et jeuiasait à Kœn^jabarg de la nieiileure réputation. On vaiHe aa prolMté intaete, aen horreur pour le niraaongey et Boa inflesible rf8î4ité dana raecompliaaenient de tona aea devnira. L'épouai qu'il a'était ohoiaie réuniaaait lea niAmaa Qualitéi» L'eieeaple de tbutea cea vartua exerça la plua grande inflmnee aur la vie de Kant ; de li la aéférité de aea princlpea envera lni«-inèine ; de li aa eenatance dana la recberebe de la vérité , dana rinveaii* gation • dana lea délaila de aon ayatème pbiloaophique. Péa aen Jeune Age» il montra un goAt prononcé pour lea étudai aéWeuaea, et il a'y livra avec tant d'ardeur, qu'en peu de tempa il aurpaaaa loua aea oondlaoiples dana la eennaiaaanoe dea languea, de la littérature , de rbiatoiroy ^t dea aoienoea pbyaiquea et raathéinatiqnea. Il ae diatinguait auaai par l'ordre et la peraévéranee qu'il mettait 4 auivre nue vérité^ i l'examiner aoua taua aea rapporta, et i la fixer aur dea baaea inébran^ kblea» apréa l'avoir dépouillée de toua lea preatiges dont trop souvent l'imagination se plalt i l'environner.

II s'était -déjà rendu célèbre par ses travaux mathématiques, lorsque parurent lea £<«aia de David Hume: indigné du scepticisme qu'ils renfermaient, il abandonna aussitôt les langues , la littérature , les sciences mathématiques et physiques, qui lui promettaient la gloire, et s*élança dans lea profondeurs de la métaphysique ; il sonda les mystères de l'intelligence humaine, en sou* inft les divera phénomènes à la plus rigoureuse analyse , étudia tous les aystèmea inventée juaqu'i lui pour lea

noiiiÈME ÉtoQins. 4M

wpliqaer , et le résultat de ses méditations fat qm dw théories philosophiques les plus nobles et les plus pro» fondes dont puisse s'honorer Tesprit humain.

Pour établir la métaphysique sur une base solide, il aongea d'abord à bien connaître la source, l'usage et la légitimité de nos connaissances. Une analyse des familtés humaines lui était donc nécessaire pour qu'il pût découvrir les lois suivant lesquelles ces connaissances sont acquises.

Or nos . connaissances sont de deux sortes : les unes sont tirées de l'expérience et en dépendent essentieliMoent; tandis que les autres n'en dépendent pas et prennent leur source dans l'être pensant. Elles se manifestent à l'occasion de l'expérience , mais ce n'est pas d'elle qu'elles tirent leur origine : celle-ci les dévaloppe, mais ne les engendre pas. Ainsi les premières sont empiriques, àposteriorif contingentes; les secondes sont rationnelles^ à priori y nécessaires.

Les jugements sont analytiques ou synthétiques. Dans les premiers, le sujet contient l'attribut; dans les autres, l'attribut est toujours différent du sujet. Lorsqu'on dit, par exemple, leparallélogrammeestuneflgure à quatre côtés parallèles, deux à deux, c'est un jugement analytique développant et expliquant le sujet, mais qui n*augmente point nos connaissances. Un jugement synthétique, au contraire, les agrandit en nqus montrant une chose nouvelle^ une chose qui n'était point contenuedans le sujet) tel est celui-ci : dans un triangle rectangle le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres eâtés. Les propositions de la géométrie, de la statique t de la mécanique, sont synthétiques, à priori^

440 PHILOSOPBIE MODERNE.

nécessaires ; celtes de la physique et de la chimie , au contraire , ne le sont pas ; elles embrassent un certain nombre de cas, jamais tous les cas possibles.

La légitimité des jugements analytiques repose 8ur le principe de la non-contradiction ; Tattribut doit s'accorder avec lui , autrement il y aurait contradiction. Pour les jugements synthétiques à j)osteriori, c'est sur la perception qu'est fondée leur légitimité. Hais quel est le principe qui donne autorité aux jugements synthétiques à priori? Toute la métaphysique est dans la solution de ce problème ; voici celle de Kant :

Tout jugement porté sur un objet d'expérience n'est possible que par Tintuition. A qui est due cette intuition ? à notre capacité de recevoir les impressions ^ c'est-à-dire à notre récepiivUé ; mais il faut ensuite que ces intuitions soient recueillies, et une fois recueillies, qu'elles soient ramenées à l'unité. Qui jouit de cette faculté ? c'est l'activité de l'être pensant^ par la spon^ tanéité qui lui est propre et qui constitue Veniendemeni. Ce qui correspond à l'intuition est la matière du jugement ; l'ordre dans lequel les intuitions sont recueillies et réunies en est là forme; l'objet du jugement est le phénomène. Ce ne sont donc pas les objets qui imposent des lois à l'entendement ; c'est^ au contraire, l'entendement QUI DONNE nécessairement DES LOIS AUX OBJETS.

Ces lois, notre entendement les possède indépendamment de toute expérience, et si elles se trouvent dans les objets, c'est qu'elles y sont telles que notre entendement les y a transportées.

La forme de l'intuition n'étant pas dans les objels perçus, mais bien dans l'être percevant et pensant^

TROISIÈME ÉPOQIjE. 44 1

Kant Rappelle in|uilion pure et â priori, ou forme de la sensibililé, c'est-à-dire forme dont la sensibilité revêt les objets pour qu'ils soient perceptibles. Les intuitions pures sont le temps et Vespace.

Pour qu!une synthèse ait de la validité, l'entendemeot doit lui donner le caractère de la nécessité, caractère que l'intuition seule ne saurait imprimer, puisqu'elle nous apprend bien qu'un objet est , mais non qu'il est nécessairement. La nécessité dont l'enlendement revêt les notions fournies par l'intuition, est précisément la catégorie ou loi de l'entendement'. Les catégories sont les formes de l'entendement ; ejfes existent à priori , et sont au nombre de douze , comme les jugements par lesquels se manifestent les opérations de l'entendement, et sur lesquels elles sont basées; savoir:

V Trois jugements de quantité: unité, pluralité, universalité ;

2'' Trois jugements de qualité : affirmation, négaiian, limitation ;

S"" Trois jugements de relation : substance, causalité^ communauté ;

4'' Trois jugements de modalité : possibilité^ être, nécessité.

Telles sont les catégories de Kant; par elles l'expérience devient possible, ce n'est qu'en les appliquant aux objets sensibles qu'elles ont de la réalité ; autrement elles ne sont que des pensées et non pas des connaissances.

Si l'on veut rapporter les catégories aux intuitions dont elles diffèrent essentiellement, il faut qu'il y ait entre elles une certaine homogénéité qui leur serve de

449 PHILOSOPHIE HOBEItm.

point commun : ce lian est Xespace et le iemp^ qiM trouvent des deux côtés. Ainsi la connaissance^ seloii Kant , n'est rien autre chose que Tidée rapportée à uoe întuilion. En effet, les intuitions n'étant possibles que par le temps et l'espace , il est évident que nous ne pouvons connaître que ce qui est dans l'espace et dus le temps. En d'autres termes , nous ne pouvons con«> nattreque les phénamènei; quant aux objets placés hors du temps et de l'espace , aux noumèneê, aux choses en elles-mêmes y il ne nouj est point donné d'arriver jusqu'à leur connaissance.

Cette théorie constitue VUéalisme eriiique. VidéaSâme sùtpîique de Descartes soutenait que la réalité des objets peut être prouvée par la raison; V idéalisme cèmibi de Berkeley nie entièrement l'existence de ces objets; ViééûHêfM eriiique de Kant, au contraire, la prouve en vertu des lois mêmes de la raison , mais avec cette restriction que nous ne pouvons savoir ce que les objets sont en eux-mêmes.

La raison théorétique, en tant que faculté de raisonnement, tend à l'unité absolue et à l'enchaînement systématique, par les idées qui sont les formes suivant lesquelles la raison s'exerce. Une connaissance réelle , en vertu d'idées, n'est pas possible ; car les idées n'ont point de terme correspondant pour nous dans le domaine de l'expérience, bien que la raison se porte aveo d'infatigables efforts vers la connaissance de Dieu, du monde, de la liberté, et de l'immortalité de l'âme; et que tout l'appareil de la métaphysique ait été de tout temps dirigé vers ces problèmes. La raison philosophique ne doit faire aueun usage dogmatique de ces

TBOISlftl» ÉPOQUE. 443

idéet : autrement elle s'engagerait dans un dédate de coqtradtctions ; c'est ce que Kant s'attache à démontrer dans ce qu'il appelle les anAnamieê de la raiion pure. Il place sur deux lignes parallèles les arguments pour ou contre la liberté deThomme, Texistence de Dieu , TimniorlaUté et Timmatérialité de l'âme, et fait voir qu'il est impossible de démontrer par le raisonnement Texi- Stanee ou la non^etistenee des objets supra-sensibles de ces idées » parce qu'il est impossible de connaître ce que les objets sont en eux-mêmes ; de sorte qu'en détruisant la possibilité de connaître la réalité de ces oiqets, il détruit en même temps la possibilité de rien établir de légitime en faveur de l'athéisme , du matérinUsme et du &talisme. La raison, en effet, étant féguktim » et non cmstUuUve^ n'a aucune valeur hors de nous-mêmes ; elle est purement subjective.

Ici se montre dans tout son jour l'erreur profonde dans laquelle est tombé ce grand et ingénieuse analyste. Après avoir reconnu et déterminé avec une sagacité inoomparable les lois de la raison , il les a en quelque sorte frappées de stérilité en les subordonpant & la personnalité humaine. Il n'a pas vu que ce n*Mt pas la raison qui constitue cette personnalité, maia bien la volonté , l'activité volontaire et libre» dont il n'avait pas étudié avec la même soin le caractère distinetif. Tout acte de notre volonté est personnel et suHi^tif ; nous nous l'imputons ; nous reconnaissons que nous en sommes cause. Mais il n'en est pas de môme des lois de notre raison; elles sont impersonnelles; çlles dominent la conscience humaine qui les aperçoit , et la qature qui les représente. Il serait bien absurde

AH PRILOSOPIIIE MODERNE,

de nous rapporter et de nous attribuer des conc^tioDs telles que celles-ci : Tout effe,l suppose tme cause ; il n'y a poim de phénomène sans subsiance ; le devoir est obligatoire. Une vérité , bien qu'elle tombe sous la perception de notre raison , n'en est ni moins absolue , ni moins indépendante. Nous verrons plus tard comment M. Cousin , complétant et régularisant l'œuvre de Kant, a rendu aux lois de la raison toute leur valeur objecti?e, en rétablissant cette faculté dans sa vraie nature et daas l'indépendance qui lui appartient.

Le scepticisme ontologique dans lequel Kant avait été entraîné par sa Critique de la raison pure , n'existe plus dans sa Critiqae de la raison pratique. Dans cette seconde partie de sa philosophie, qui se rattache essentiellement à la première , le sage de Kœnigsberg démontre que les idées de Dieu , du monde , de l'âme immortelle, admises par la raison spéculative, acquièrent par la raison pratique tous les caractères de la réalité et de la certitude.

La raison pratique est en effet, selon lui, bien supérieure à la raison théorétique : en effet , le précepte d'agir moralement est universel et absolu , tandis que

celui d'acquérir des connaissances et de les étendre n'est que conditionnel et contingent ; la sagesse est donc le but le plus élevé de la raison. La loi morale s'élève au-dessus du libre arbitre , dont notre volonté est douée dans l'ordre contingent , et se produit à titre ai impératif catégorique.

C'est un fait incontestable que tous les êtres rationnels reconnaissent la différence entre le bien et le mal, le juste et l'injuste. La morale est une loi profondément

gravée ^daD8*ie cœur humain, et la conscience la moins développée ne saurait la méconnaître : de là ré* suite que nous sommes libres, ou , en d'autres termes , que la cause de nos actions est en nous-mêmes , qu'elle est indépendante des objets extérieurs. En effet, la morale nous commande des actions qui sont impossibles sans la liberté ou la causalité indépendante qui nous est donnée avec la raison. Les obligations imposées par la morale sont générales et nécessaires^ et le but auquel tend leur accomplissement a le même caractère de généralité et de nécessité. Ce but est absolu , c'est le plus conforme à la raison ; ce n'est plus un moyen, mais un terme dont l'expression est toute dans ces deux mots : morale et vertu.

La loi rationnelle , qui nous ordonne de tendre sans cesse à ce but^ est un fait incontestable ; mais, puisqu'il nous est impossilble , comme êtres rationnels physiques, de toucher ce but ici-bas, il faut, de toute mécessité, que nous puissions l'atteindre autre part comme mtelligenee; il faut donc qu'une partie de nousmêmes^ que Came soit immortelle.

De plus , il importe que ces efforts que nous avons à faire pour y arriver , soient en harmonie avec le degré de bonheur qui doit en résulter ; mais comme nous ne pouvons établir cette harmonie , puisque nous ne sommes pas la causalité de la nature , il existe donc une causalité , une intelligence , qui établit cette harmonie entre la vertu et le bonheur, dans la vie future. Cette intelligence, c'est l'Être suprême, dominateur et régulateur de toutes choses; il est tout*puissant , souverainement sage , prévoyant , saint.

446 PHILOSOPHIE MODfiMIE.

C'est aiosi que la raison pratique acheva ee qoe ia raison spéculative avait laissé incomplet.

Dans son traité du sublime et du beau , intitulé Otiique dujugemetu, Kant appliqua aux plaisirs de l'imagination le même sjstème qui lui avait fourni de si vastes développements dans la spbère de l'inteUigeaos et du sentiment moral.

L'apparition des ouvrages de Kant causa une biea vive sensation en Allemagne : d'abord un asses grand nombre d'écrivains se déclarèrent contre les principes du criticisme, qu'ils regardaient comme dangereux et nuisibles, comme présentant un système d'idéalisme destructif de la réalité objective de nos consaisesnces» ainsi que des croyances rationnelles sur Dieu et Tiin* mortalilé, et par conséquent comme attentatoires à tout l'ordre religieux; mais beaucoup de bonsespritsse déclarèrent bientôt en faveur de ce système ,' le soutinrent par leurs écrits ou essayèrent de le perfectionner.

Il nous est impossible d'exposer , même d'une manière abrégée, les tentatives qui furent faites alors, ei toutes celles qui se sont succédé depuis, pour étea^fa^ ^ modifier , attaquer ou défendre les doctrines de l'illustre auteur de la Critique de la raison pure. Notre but n'éteUi pas de faire une énumération plus ou moins complète d'écoles et de systèmes^ mais de montrer par l'exposition des doctrines les plus célèbres la marche pro* gressive de Ja philosophie ellormétte , nous essaierons seulement de faire voir ce qu'est devenu Tidéalisnie critique deKant^ par suite des développements qui loi ont été donnés par Fichte et par ScAelliro. Fidèle a notre méthode , nous pourrons mieux Juger la valeur

réelle du système philosophique du mattre, par les conséqueuces qu'en auront tirées seç disciples*

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