IDÉALISME TRANSCENDENTAL
DE FICHTB.
La philosophie critique avait condamné d'avance toute espèce d'essai tendant à pénétrer le. mystère des existences et la nature intime des êtres. Ce fut ce* pendant en parlant des principes de cette philosophie que Fichte essaya d'élever le système trascendental le plus dogmatique et le plus hardi que présente l'histoire des spéculations de l'esprit humain. Plusieurs points de contact rattachent pareillement le système de Schelling à la philosophie critique. Indiquons les rapports (i) que peuvent avoir entre elles ces différentes doctrines ; cet examen nous servira en même temps k faire r^^ sortir quelques côtés faibles du criticisme kantien.
Kant reconnaît , saisit , et met en saillie les deul termes de toute connaissance humaine , savoir: le sujet ou le moi qui la possède ,. et t objet ou le non-moi qui en est la matière. Mais le plus ditBcilé n'était pas de constater cette dualité primitive ; c'était de faire au moi et au non-moi sa part, et de la Ibi faire d'une fnanière rigoureuse et irrévocable. Le principe dont l'auteur dé la philosophie critique s'est servi pour régler cette et^ pèce de séparation de biens , suppose qtie cette sépa*^
(1) Ces rapports ont été plus tonguettent ééféhftés par A Aâeiltoi*
448 PHILOSOPHIE MODERiNK.
ration de biens s'est déjà faite ; tant qu'elle n'a pas eu lieu , ce principe^ie saurait servir de coupelle, il a dit : Ce qui est universel et nécessaire dans nos représentations appartient au sujet; ce qu'il y a de variable et de particulier appartient à l'objet ; et la réalité résulte de la réunion de l'un à l'autre. Mais le sujet est un phénomène à ses propres jeux , d'après la Critique de ta raison pure; sa nature intime lui est aussi inconnue que celle de l'objet; il est lui-même variable dans celles de SCS représentations qui nDus paraissent constantes ; il pourrait encore être soumis à d'autres variations possibles : on ne voit donc pas pourquoi le sujet doit étre^ plutôt que l'objet^ le principe de ce qu'il y a de nécessaire et d'universel dans le système de nos représentations. Où donc est la réalité, si le moi est un phénomène, et le non -moi aussi un phénomène? Si vous le demandez , le moi vous renvoie à l'objet , car les formes, les catégories , les idées ne sont rien sans la matière que les sens fournissent ; mais, d'un autre côté^ si vous demandez la réalité à l'oblet , l'objet vous renvoie au moi ou au sujet. < On dirait , dit M. Âncillon , deux débiteurs insolvables qui sont d'accord pour se moquer de leur créancier , et qui lui donnent Gnatement du papier sur un tiers dont le crédit tient au leur , c'està-dire à la réalité de l'expérience. » Quelle est la conséquence naturelle de cet envoi mutuel ? c'est que le sujet n'est rien de réel , que le moi est un phénomène, et que le non-moi en est un également. Gomment l'union mystique de ces deux phénomènes , le mariage de ces deux ombres pourrait-il enfanter la réalité ? Fichte^ et après lui Schelling, durent nécessaire-
ment chercher un principe absolu et inconditionnel à I ces deux phénomènes ; et voici ce qui amena Fichte à trouver ce principe dans le sujet lui-même.
On doit avoir remarqué que, toiit en faisant naître la réalité du concours du.suj^ et dé l'objet, la philosophie critique avait montré une sorte de prédilection pour le sujet , et qu'elle lui avait fait la part la plus considérable. Toute unité vient de lui, et par consé* quent tout parait, venir dç lui; car il n'y a point d'intuition sensible sans uni lé; point de jugement sans unité , point de raisonn^ment sans unité. Les formes de l'espace paraissent créer les corps, et avec eux tout le monde extérieur ; les catégories , en s'appliquant aux phénomènes , donnent des lois à la nature , et, en le faisant, semblent la créer ainsi que l'expérience. La philosophie. critique parle toujours, à la vérité, de la matière que les sens fournissent ; mais on pouvait essayer de s'en passer : il n'y avait qu'un pas à faire ; on était à moitié chemin. Un contemporain de Kant, Jacobi , prévit et prédit que l'on tenterait de tirer tout du sein du sujet, et Fichte justifia sa prédiction.
D'un autre côté, les notions de l'unité et de Texis-* tence ne sont , sans doute, dans la philosophie critique, applicables qu'aux phénomèmes ; l'idée de l'absolu ou de l'inconditionnel n'a qu'une vertu régulatrice , et n'a aucune réalité hors du sujet qui l'emploie. Ces idées doivent être le couronnement de l'édifice de nos connaissances ; «mais comme la raison humaine ne peut pas se défendre de les employer , qu'elle n^' opère ejL ne peut opérer que par elles ; comme ces idées exercent une si grande influence sur tous
460 FipLOSQraiE MOBBME.
les systèmes/de nos représentftUoDS , et qae ce n'etl même que p^r leur ^>ertu que 1* unité systématique est possible ^ on pouvait fattlement être eendoil à commencer par elles le travatl de la phîlosepàie : c'est* ce qu'a fait ScbeHiqg ; au lieu de les placer i la fin de ce travail, il*a débuté par leur donner «■€ valeur okgective ^t en a &it la t^ase de sa théorie.
Fichte voulut éllyer la philosophie critique au rang des sciences fondées sur l'évidence , et satisAdre h r^fson sur le problème du rapport de nos représeo* tations avec les objelâ. Pour établir sur àes hua certaines la théorie de la êciencej telle qu'il l'avait d'abord définie s il ne partit pwit d'une déoompositîen de l'intelligence, ainsi que l'avait fait Kant. Selon lui, v la conscience , ni ses objets, ni la matière de la connaissance, ni ses formes, n'eiistent primitivemenl , nuais sont produites par un acte du moi et recu^tto par la réflexion. La seule proposition qui ait une certitude immédiate, c'est celle-ci : moi est iioi. Elte porte sa preuve en elle-même > et peut eUe-mêoie servir de preuve à toutes les autres propositions. C'est en vertu de ce principe que tout jugement a lieu ; or> juger est un fait actif, un acte propre du moi. Le moi se pose donc lui-môme ; il est l'agent et en même temps h produit de l'acte, et c'est ce double rôle qui &ith conscience. L'activité primitive du mot consiste en a&i réflexion sur lui-même , qui a sa raison dans un (dbfitacle ou arrêt nécessaire éprouvé par Tactivièé josqaelà indéQnie. Le mot se pose comme S4gct , eo aàa^ temps qu'il s'oppose comme objet à ce point de résistance. Le second principe déterminé par le pieiatt'
TÀOISIÈME tPOQVE. 451
i .edt celui-ci : moi n'est pas noi^tMoi. II reste à évclf|uer I encore, par ifn noUVet effort de Tart philosophique , I un troisième principe non contingent quant a sa valeur , \ ei côntiogent qtfant à ^a ÎBtme. A cet effet. Il tatut I troujfer ud acte dtf thoi où pillsse se renaontrer ifaùs I le mot Topposition dii non-moi sans que-.le ftioi pèrlbsd : I or la réalité et Ift négation ne ^aoralent 9e trouver j r^^unies qfu^ d&ns ce qui est fini , Ufnité ; Id 'itmîlalion eêt donc de principe qt^e- nous tiherclions. . Haintenant, ta lltfiitâtion nous conduit à là divisibilité: tout ^dimil^e est tint quantité; par CoUséqueht, dans le mol sbjèrà Kinitatlon doit Être eontenoe une quautilé divisible: ainsi le '^mot coniprend. eti iui-rtiênic quelque chd^ qui peut y être mis OU retranché , sans que pour'cela le mot cass^ d'exister. Fichte reconnaît doiic un mot' divisible el un mQp absdkr. Le moi oppose au mot divisible lîn non-mot égafemenl^itlMble. Tous deux sont posés dans le moi absolu et pa^lu{, comme étant âp- ^préclables et déterminables Vuh (^ar rautré. t>ë là Ces deux propositions : 1** le moi se posé comme déteriniué pair un mn-^noi^ limite l'activité absolue en lui; 2"* le mot se pose comme détermitiant lé non-moi : la réalité de l'un sert de limite à la réalité de l'autre.
C'est $ilnsl que Fichte crut avoir trouvé le môyefi de concilier l'idéalisme et le réalisme : diaprés cette théorie, toutes nos oolieeptions , tous les phénomènes de notre intelligence Vo réduiront à deux points de vue d'un méine ftilt ^ dans lesquels nous considérerons tantôt le mot comme aetif , et le no/t^moi comme passif; tantôt te mol comme passif^ et le non-ntoi Coiiittie dCtif. Suivons le ikoi daiis ses développémenls. Une (bis
452 PHILO&OniE MODERNE.
posé, il se heurte contre le nan-^mai qui le limite, qui le repousse lorsqu'il veut s'étendre. Dans ce choc, le nun signale l'obstacle et le crée ; car s'il n'y airait pas de ftm y où serait le non^Êun ? Le fion-fiiat ressor I donc du. moi; même en lui résistant , il est sa créature : donc le monde c'est mot.
Dieu n'existe pour mot que parce que j'y pense : c'est moi qui le construb comme l'idée la plus haute de l'ordre moral du monde. Hors de moi, il n'est pas; en moi, il est. Dieu est la création sublime de Thoaune, et l'homme doit travailler à ressembler à ce Dieu qu'il fait lui-même, qui est le résultat de sa conscience ei de sa moralité : donc Dieu , c'est mcll.
Je règne donc sur tout ce qui est ; j'en suis le principe , la source , le centre ; je suis l'être lui-même , je suis cause indépendante, je suis libre.
Nul philosophe, avant Fichte, n'avait, comme on le voit, poussé le système de l'idéalisme à une rigueur aussi scientifique : il fait de l'activité de l'âme l'univers entier ; tout ce qui peut être conçu , tout ce qui peut être imaginé vient d'elle. U tire de son système une morale stoîque qui n'admet aucune excuse : car tout venant du mot , c'est au mot seul à répondre de l'usage qu'il fait de sa volonté. La morale et le droit naturel, tels qu'il les fait dériver de son principe générateur , présentent dans leur ensemble , plus conséquent en apparence qu'en réalité, des idées originales, grandes et précieuses , à côté de beaucoup de propositions étranges et paradoxales. Au reste, il varia sur divers points de son système , qu'il reproduisit à plusieurs reprises sous d'autres formes. La différence la
plus frappante que l'onVemarque entre la première et la dernière forme de Ih doctrine de la science, c'est que Tune est conçue dans le sens idéaliste , et l'uutre dans le sens réaliste. Dans la première , il part de l'activité; dans la seconde , de rexistence de Dieu comme réalité unique, comme vie unique, pure et indépendante, dont le monde et la conscience portent l'image et Tempreinte.
La philosophie de Schelling contribua , sans doute , autant que l'esprit religieux , à cette variation dans les idées de Fichte. '
« Cette doctrine, dît Tennematin , dans l'excellent Manuel ^1) où nous avons puisé en l'abrégeant une partie de cet exposé sommaire de l'idéalisme transcendental , cette doctrine a fini par avoir la destinée de tous les systèmes : après avoir d'abord vivement occupé Fattention du* monde philosophique, elle n'a pu y acquérir une autorité générale, malgré son ton imposant exclusivement favorable à la spéculation pure , aux dépehs des notions réelles qu'elle enseigne à dédaigner. On ne peut néanmoins méconnaître la grande influence que l'idéalisme de Fichte a exercée sur les âmes d^ses contemporains, non plus que cette sérieuse direction vers les doctrines anti-sensualistes imprimée à beaucoup d'esprits par l'éloquence mâle qui était l'un des attributs du talent de l'auteur. »
(1) Trad. de M. Cousin , toI. 2, p. 293.
454 P|ltfLQ8q(^BI|S^llifD^NE«
aVSTEME D;S l'identité iBSOUJE
te SCHfiLLlMG. ' ^ t
Fréd.-Guill.-Jos. de Schilling (1) eg un plein d*origini)ité ^ de richesse et d'éclat, su^ieyr à Ficthe^pour la soiif^esse et la vivacité de VînQagiqatioo » l^spHt |K)éttque , retendue 4§s cqpnaijssancp» posUives, surtout en fait d'histoire /d'aptiquités 9 i|e philosophie, ancienne et de sciences naturelles ; B'abpcd j^rti^n , a^ec plusieurs restrictipns^ du systèmes de • fictbe , il finit par s'en éloigner de plus* en plus, à mesure au^il en reconnut rnieux le point c)e vue exclusif A }e.in»naue d'évidence.
C'est du moi que l^^içhte déciuit toute^hose \ mais , en admettant que Je subjectif puisse proftuire l'objectif, et en refusant d'adinettre que )e contraire ait lieu, Fichle affirme plutôt qu'il ne démoptre. On peut' prendre la marche opposée, et aller de la nature au moi , de Tobjeclif au subjectif ; dès qu'on s'abandonne à la spéculation sans consulter la méthode critique , Ton peut accorder & l'un de ces procédés autant de coqflaAce qu'à l'autre* Aussi bien Spinosa avait déjà donné un grand exemple du dogmatisme systématique et d'un réalisme objectif poussé aussi loin qu'il peut aller.
Ces vues suggérèrent à Schelling l'idée d'une double science philosophique formée de deux parties opposées
(i) Né à Léonberg, daas le Wurtemberg» le S7 Janvier 1775.
TftOMiiME iPOtfui. 459
et parÉllèles I savoir : Id philosopMe de ia nature et là pbUoiophm irof^scemientcdej à chacune deaquell^y surliHit à la première, il a consacré des ouvrages spéciaux. Mais la prenière ne saurait épuiser la variété de^ choses { I9 seconde ne peut atteindre jusqu'à Tabsolu^ jusqu'à ce qui est esAntiellement simple. Nous ne potivonfl QûQcevotr par les prqcédés ordinaires de l'entendement cûinment de l'unité peut ■ sortir le multiple , ni comment du multiple peut soctir l'unité , réunissant en soi le caractère d'unité et de multiplicité; l'une et l'autre se perdent dans l'infini qui leur est commun à toutes deux ; il ftiut donc qu'il y ait encore une philosophie plus haute 9 servant de premier anneau pour les deui autres qui en dépendent également et se réunissent en elle.
En poursuivant cette idée, que la science doit re^ poser essentiellement sur l'unité originelle de ce qui fltit et de ce qui est su , Schelling amva enfin au sys«* tème de I'idehtité absolue du subjectif et de l'objectif, ou système de l'indifférence du différent , en quoi con^ siste la nature de l'absolu , ou de Dieu. Voici les principales propositions de ce système ;
\\ n'existe. qu'un seul être identique; toute différence entre les choses , relativement à leur réalité , est pu* cernent quantitative et non qualitative, et réside dans la prédominance du point de vue objectif ou subjectif de l'idéal ou du réel. Le fini, produit de la réflexion, toute relative par sa nature, n'a qu'une réalité appa«rente.
L'être absolu se révèle dans la génération éternella
456 rniLosoPHie modehne.
des choses I lesquelles constilueat les ronnes de cet être unique. Toute chose est donc une oiaDÎfestâiioa de l'être absolu sous une forme déterminée , et il ne peut rien exister qui ne participe de l'être divin. De là suit qije la nature «lle^même n'est point morte, mais "vivante et divine ainsi que l'idéal.
Cette manifestation de l'absolu s'est produite parles oppositions ou corrélations qui apparaissent à différents degrés du développement total ^ où se rencsontre une prédominance diverse , tantôt de l'idéal, tantôt du réel. Ces oppositions ne sont que l'expression de Tidentité. L'identité se développe par des oppositions de termes qui y résultant de l'absolu identique , comme , par exemple, le type et l'empreinte, la face et le revers, le pôle et son antipode, etc. , sortent du sein de cet absolu avec un caractère dominant, tantôt plus idéal, tantôt plus réel , et qui rentrent réunis de nouveau par la loi de la totalité. D'où cette proposition : L'ideittiié dans la iriplicitéy est la loi du développement. La science est la recherche de ce développement; elle est une image de l'univers en tant qu'elle déduit les idées des choses de la pensée fondamentale de l'absolu, d'après le principe dç V identité dans latrij)tidléj en tant que dans cette construction y comme l'appelle SchelUng, elle reproduit la marche de la nature , c'est-à-dire la succession des formes qu'elle revêt tour à tour. Or, cette construction est la philosophie : le plus haut point de vue philosophique est celui suivant lequel on n'envisage dans la pluralité et la diversité qu'une forme relative , et dans cette, forme que l'identité absolue.
Yoici le dessin général de cette construction :
L*AlMolu ( le tout dass sa forme première )
se manifeste dans
La Natare ( qui estVabsolu selon sa forme secondaire ).
Il se produit dans deux ordres de relatif, savoir :
Le Réel. Lldéal.
Sons les puissances suivantes :
Pesanteur-* Matière.
Lumière — MouTement.
Organisme— Vie.
Yérité— Science.
Bonté — Religion.
Beauté — Art.
Âu-dessus, comme formes réfléchies de T uni vers, se placent :
L'homme ( le Microcosme ) FÉtat.
Le Système du monde ( lUnivers extérieur ) rHUtoire.
SchcUing a développé ces grandes vues avec une habileté supérieure, sans se conformer aux divisions de la philosophie jusque-là en usage, et il a su tirer très-heureusement parti des idées de Platon , de Bruno et de Spinosa. Après avoir donné plusieurs expositions de sa doctrine fondamentale, prise dans son ensemble, il s'est attaché principalement à Tune de ses deux parties, c'est-à-dire au point de vue réel, ou à la philosophie de la nature, comme étude du principe vivant et fécond qui produit par lui-même en se divisant sous la loi de la dualité. Quant à la partie idéale, il n'en a traité , dans ses derniers écrits , que quelques questions
46S PHILOfOPBnS VODBWE.
isolées, savoir : la liberté et TorigiDe du mal, la nature de Dîeû. * -
*En matière de morale , il enseigne les propoêkioas suivantes : La crQyanee en Dieu est la hise première de la moralité. Si Dieu existe, il s'ensuit immédiatement Texistence du monde moral. La veHu Qgt tin état dans lequel Tânie se conforme, non pas à une loi placée en dehors d'elle-même , mais bien à la nécessité interne de sa nature. La moralité est en même temps le bonheur pur : cette béatitude n'est point un accident de la vertu ; ce n'est autre chose que la vertu diemême.
La tendance de l'âme à s'unir avec le centre, avec Dieu, constitue la moralité. La vie commune, réglée conformément au lype divin par rapport à la morale, la religion, la science et l'art, est l'ordre social ou l'État. C'est, dans un mécanisme intérieur, l'harmonie de la nécessité et de la liberté, harmonie qui a poor base la nature même de la liberté.
L'histoire, dans sa totalité, est une révélation de Dieu , une révélation qui se développe sans cesse pro« gressivement.
Le beau , dont Schelling ne s'est occupé que dans son rapport avec l'art ^ est, selon lui, Tinfini représenté dans le fini ; l'art , représentation des idées, est une révélation de Dieu dans l'esprit humain.
Au reste, Schelling a déclaré lui-même que son système n'est pas achevé; et on n'en trouve encore l'exposition générale scientifique que dans un simple fragment de peu d'étendue. Il n'en a pas moins eieité un grand enthousiasme t de tous côtés nn s'e^ eflbreé
TaOlSlÈME ÉPOQUE, 488
de triai ter choqua sélence d'après le |M)int de vue d^ l'identité absolue, et de compléter la tliéorie de ce grand pbib^pb^f Elle a exercé 9ur le$ recherebes naturelles, la mythologie, l'histoire, la théorie de l'art, Teelhé^ tique, une très-grande influence qui a été secondée, pour ce qui concerne surtout cette dernière branche de travaux , par les deux frères Schlégel ( Fréiléric et Gui)l,-^Auguste), d'abord associés et amis de Schelling. Elle a regu aussi des développements étendus , principalement pour ce qui concerne l'histoire , de la part de Hegel ^ professeur k Berlin, qui a présenté^ sous
de nouirelles faees et des points de vue qui lui appartiennent, la théorie de l'identité absolue. Elle a servi de point de départ aux spéculations de deux autres philosophes d'un talent brillant et original , B^aniu etBoyTERWEcx, Elle partage enfin , avec la philosophie de ^Kant et celle de Jacobi, les suffrages du public allemand* Jaoobî s'écarte de Kant, de Fiehte et de Sohelling , en ce qu'il a la prétention de fonder toute connaissance philosophique sur une croyance qu'il considère comme une sorte d'instinct rationnel, comme un savoir donné immédiatement par le sentiment. C'est, selon lui , le sentiment qui nous fait connaître le monde extérieur : c'est lui qui nous révèle Dieu, la providence, la liberté, l'immortalité, la moralité, en vertu d'un sens intérieur, organe de la vérité, qui plus tard prend le nom de raison ou faculté de connaître la vérité. Cette double révélation d'un monde matériel et d'un monde immatériel éveille dans l'homme la conscience de sa personnalité', jointe à un sentiment de supériorité sur la nature. L'erreur de Jacobi et des philosophes de son
460 raiLOSOPniR moderne.
école est do n'avoir pas vu que ce seDlimeut, cette espèce d'illumination intérieure à laquelle ils ont foi , ne peut pas être séparée de la raison elle-même, dont ce sentiment révélateur est un des éléments essentiels. 11 n*est pas autre chose , en effet , que la raison , sous sa forme la plus pure, dans son action spontanée. Hais Jacobi y séparant la raison de la foi , et par là dtant à la foi sa base et sa règle, l'abandonne à tous les écarts du cœur et de l'imagination , et ne laisse à la philosophie d'autre asile qu'un mysticisme inquiet et brillant, sans vraie lumière et sans vrai repos.
Si nous réunissons maintenant les solutions données par l'école sensualiste à celles que nous venons de voir développer par Kant, par Fichte et par Schelling^ en faisant remarquer que la solution donnée par l'éoole écossaise rentre dans celle de Kant, nous pourrons déterminer et faire ressortir le caractère distinctif de chacune des quatre grandes écoles du xvni* siècle. Elles ont épuisé toutes les combinaisons qu'il est possible d'imaginer, pour donner l'explication scientifique du problème fondamental, puisqu'elles ont trouvé l'absolu :
CoNBiLLAC , dans le non-moi ;
FiCHTE , dans le moi;
Kant , dans la raison subjective ;
ScHELLiNG , dans la raison absolue.
Ces quatre systèmes se partagent aujourd'hui le monde philosophique. Le plus complet, celui qui rend le mieux raison des rapports intimes qui unissent les
TROISIÈME ÉPOQU£« 461
trois grands termes qui reviennent sans cesse dans Thistoire delà pensée humaine , Dieu, l'àme et le monde, l'absolu, le sujet et l'objet j c'est sans contredit celui de Schelltng. Mais , en supposant qu'il approche le plus près delasplution du problème, nous devons signaler l'incon- \éiiient^grave qui, s'oppose à ce qu'il obtienne l'assentîment général ,. qui suscite au système de l'identité absolue de nombreux adversaires , et qui doit entraîner infailliblement ses partisans hors des voies de la philosophie, pour les égarer dans le mysticisme.
Doué d'une puissance prodigieuse d'analyse, Schelling, dans le développement de son système , est fidèle à la méthode du siècle. Il se sert' de tous les faits constatés par la science : les travaux de la physique , de la chimie , de la physiologie moderne , sont employés par lui comme les matériaux de sa construction philosophique. Mais cette construction du vaste système qui concilie Platon, Zenon et Aristote, Descartes, Leibnitz et Bacon , ne porte pas sur une base reconnue et avouée par la méthode , qui préside air développement de l'ensemble du système. Cette notion de l'absolu, qui lui sert de point de départ , il n'indique point par quels procédés il l'a obtenue. 11 l'admet d'abord et sans discussion, et, par une synthèse hardie, il fait sortir de son sein la nature et la pensée, se développant d'une manière identique, comme une éclatante manifestation du principe générateur. Mais il pouvait arriver que l'on contestât la validité de ce premier principe, et que cette philosophie audacieuse fût frappée du discrédit attaché à tout système appuyé sur une hypothèse. Le scepticisme, en effet, n'a pas manqué d'en saisir le
462 PHIfcOSOraiB MOMIINE.
côté fkible : un nouvel jKné»i(ftme (4) s*e8t préiailé pour le conibatlre, et Jaoobi a dirigé xontre lui les arguments sceptiques de Hinpe^, au proftt de là pMlosophie du sentiment.
D*un autre côté , au lieu de partfr> pour expliquer le monde , dlune notion de Tabsi^ dont TeMMoee n'avait pas été soientiflqUement dénM|lal^ée, .et qwè h foi seule admettait, n'était-lL fias plus sHtaple d'aivoir recours i un autre principe admis aussi jmrU foi, et consacré par une religion sublinfe qui M prémnie à Tesprit humain avec Fauiorité que iut-donnetit dli4iuii siècles de durée ? Voilà ce que se sont derikandé plusieurs des disciple» de Schèlltng ;*ét une nouvelti^ école t'est élevée alors à côté de la sienne ^ employant pareiUemeot toutes les ressources de rhistoirs^ de Ja psychologie, des beaux-arts et des sciences naturdles ^ pour montrer la vérité et l'univers s'échappent de la pensée eréatriee du Dieu de Moïse , et se reflétant dans l'Évangile de Jésus<-Christ.
Cette école a pour i^présentants en Allemagne MM. M Guerres et de Baader. Il nous sérail impossiMode donner une idée complète* dos- doctrines développées par ces deut illustres ^ofesseurs^ qui comptent un grand nombre de disciples. Le but que se propOte Bna* der est de ratiaeher toutes les sciences à la science par excellence 9 à celle de la religion^ L'Éeriture saitite, la tradition caihollque, la cabale juive , la philosophie de l'antiquité, du moyen-flge et des temps modernes , la
(1) M. Ern. Schulze, aulear de plusieurs traités antinlogiBaliques, et entre autres d*ua traité qui a pour tHfe : Mnésidème. Il est mortcn janTÎer
TROISliHS ÉMQI)E« 4i8
médeeiae, les mathématiques, la physique, le raystî^ cftsme, la magie, Talchiove, la politique, les sociétés seQrètes, le magnétisme, le somnambulisme, rien, dierat ses disciples (i), n'est étranger à Baader, et toutes ces connaissances > admirablement réunies dans ie point de yue religieux, lui savent à expliquer soientîfiquement ce qu'il y a de plus intime et de plus caché dans la nature humaine, ce qu'il y a de plus proibnd et de plus mystérieux dans le culte chrétien « Arrivée à cette hauteur, la philosophie disparaît et se perd aa sain de la ihéoiogie.
Ge n'est poi&t ainsi cependant que fiaader et s^ partisans prétendent que l'on doit considérer leur système : c'est comme» une philosophie, comme une sciencQ positive, qu'ils la présentent et fa développent. Seulement^ preni^t* en pitié ce que les disciples de Desc^rtes ou de Bacoii appellent philosophie, ils refusent formellement à celle-ci la possibilité d'arriver à la vérité par les procédés qu'elle emploie. De là cette guerre contre la raison qu'ils déclarent impuissante à fonder un système ; de là le renouvellement de ces rêveries mystiques des Bôhme et des Swedenborg ^ et la prétention de , saisir l'absolu par la contemplation et l'extase.
Il appartient à la philosophie française de maintenir dans ses droits la raison vainement attaquée. Complétant les travaux de l'école écossaise et de Kant ^ donnant aux grandes vues de Schelling la conscience humaine pour point de départ et pour appui , elle con-
(1) Lei rédacteurs de la Revue européenne , qol oot donné tttie expositloli da 8f itèDe de Baader ( 1. 1 , no 1. 1831 ).
4<U rUltOSOPHlE MODERNE.
tinuera Tœuvre à laquelle ont travaillé tous les siècles passés. La révélation et la raison , la science et la foi ^ ja religion et la philosophie, ont chacune un dooiaîae qui leur est propre ; leur marche est parallèle , mais leurs voies ne sont pas les mêmes. L'histoire Dons apprend que ce n'est pas sans iaconvénient que l'on essaie de les confondre. La vérité est dans le christianisme, la vérité est dans la philosophie. Il y a autant d'inconséquence a mettre la fol au-dessus de la raison, qu'à placer la raison au-dessus de la foi. Les théologiens qui veulent convaincre la raison d'impuissance s'adressent à elle-même pour le lui démontrer, et reoou* naissent par là son pouvoir au moment même où ils le nient ; et les philosophes qui attaquent la légitimité des croyances religieuses méconnaissent la source intime où la raison va puiser les vérités- qu'elle livre au libre examen de la réflexion.