ÉCOLE ITALIQUE
Une école à peu près contemporaine de celle de Thaïes, celle que Pythagore de Samos (i) alla fonder à Crotone en Italie, était arrivée pendant cet intervalle à des résultats bien différents. Partie , comme la
(Ij II règne quelque incertitude sur Vannée de la naissance de Pythagore : on la flxe à Tan 605 , ou 583 , ou 576 avant J.-C. On présume qu'il s'établit en Italie vers la fin du règne deServius Tuilius ; il n'a donc pas connu Numa, avec lequel on a prétendu qu'il avait été en rapport.
première y de l'étude des phénomènes naturels, point de dépai't de toute philosophie naissante, comment avait-elle produit des doctrines si opposées? Le fait est important ù constater, car il explique un phéno* mène qui se présente plus d'une fois dans l'histoire de l'esprit humain. Qu'avait fait la physique ionienne? Elle avait porté principalement son attention sur les phénomènes eux-mêmes, sans s'arrêter à leurs rapports: les rapports mathématiques qui existent entre les corps de la nature ne sont ni visibles, ni tangibles; et les philosophes d'Ionie, exclusivement physiciens et s'occupant peu de calcul et de géométrie , s'étaient renfermés dans le cercle apparent du monde sensible. Pythagore, au contraire , livré à l'étude de la géométrie , de l'arithmétique et de l'astronomie, frappé de l'ordre et de l'harmonie qui régnent dans toutes les parties de l' univers, et plus préoccupé des rapports des phénomènes que des phénomènes eux-mêmes, appliqua les mathé* matiques à toutes les études qu'avait embrassées son génie, fortifié par la méditation et éclairé par de nombreux voyages.
De même que l'habitude de ne considérer dans les objets que les éléments matériels conduit nécessairement à un sensualisme qui , de conséquence en conséquence, ne saurait manquer d'arriver au point où nous l'avons vu porté par Leucippe et Démocrite; de même, en ne considérant dans ces mêmes objets que des rapports abstraits, perceptibles seulement par la pensée, les pythagoriciens devaient obéira une tendance idéaliste, tendance que les abstractions mathématiques ne manquent jamais de produire.
M PHILOSOPtfS ANOSNNE.
Pjthagore et wn éoAe anient obeervé oombiea Mut féconds et variés les rapports que les quantités etpriment : ils avaient remarqué que les vérités auxquelles appartient cet ordre d'abstractions sont universelles^ nécessaires ; ils voulurent le mettre en valeur en rappliquant i Tordre des réalités : ils se trouvaient ainsi sur la voie de ces méthodes qui ont conduit les modernes aux plus belles découvertes. Mais au lieu d'employer les notions mathématiques , comme un simple instru^ ment de Tintelligence , pour coordonner , décomposer les fidts donnés par rexpérience, ils les réalisèrent, ils en firent le type ou plutdt la substance même des choses. Ainsi s'expliqua pour eux l'origine du monde : les nombres, naissant les uns des autres, leur sem* Mèrent représenter exactement la génération successive des êtres I qu'ils a[^lèrent une imitation des nombres» Xea nomlntê êont dono le$ principes des choses.
Qu'on remarque bien ici l'acception dans laqudle était prise l'expression de principe : elle signifiait à la fois l'élément intégrant et la cause active. Les pro* priétés des nombres furent ainsi transportées sur les objetseox-mémes; et les formules mathématiques furent converties en lois positives de la nature.
Essayons de tracer rapidement l'édifice élevé sur ces bases.
L'unité, ia monade , occupe le premier rang, elle est le type de la perfection : c'est d'elle que tout part , c'est à elle que tout aboutit. La dyade, au contraire, est imparfaite, formée de l'addition de l'unité à elle-môme : c'est la matière , le chaos. Les nombres sont pairs et imparfaits , ou impairs et par&its« La somme des quatre
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premiers comtitae la décade. De là leur système astro*nomique décadaire : comme le nombre dix a sa racine dans runité, ces dix grands corps tournent autour d'un oentre qui représente l'unité. L'apparence, les sens et l'écoje d'ionie placent la terre au centre du monde. Le centre du système du monde, selon la raison, l'ab* strabtion et l'école italique, c'est le soleil. Cette opinion^ soutenue avec fermeté par les pythagoriciens à une époque reculée, leur assigne un rang distingué parmi les astronomes. Or , comme le soleil, autrement le poste d'observation de Jupiter , représente l'unité , et que l'unité, quoique principe actif, est immobile, le soleil est immobile. Les lois des mouvements des dix grands corps autour du soleil constituent la musique des sphères : c'est là le célèbre concert des astres py tha* goriciens, l'une des idées les plus hardies et les plus sublimes que l'imagination de l'homme ait jamais conçues. Le monde entier est un tout harmonieusement arrangé, et il a depuis conservé le nom même qui ex^ prime l'ordre.
Envisageant la nature sous un tel aspect , ils étaient bien voisins de l'idée d'une intelligence ordonnatrice ; aussi le théisme est-il la conséquence de leur système : mais ils ne dégagèrent point cette idée sublime, avec autant de clarté et d'une manière aussi expresse que le fit plus tard le célèbre Anaxagore. Il semble qu'ils croyaient avoir tout expliqué par les propriétés des nombres, et qu'ayant établi les lois, ils ne sentaient pas le besoin des causes. La morale et le droit furent principalement l'objet de leurs méditations; et quoique les notions morales ne se prêtent guère , comme la phy-
^ MILOSOMIE ANCIENNE.
sique , à l'application des formules maibéiuatiques , leur psychologie présente 1» même caractère. Qu'est-ce que l'âme , selon eux ? C'est un nombre qui se meut luimême. Or l'âme, en tant que nombre, a pour racine l'unité, c'est-à-dire Diey : Dieu, eo tantqu'unité, est la perfection , et l'imperfection consiste à s'éloigner de l'unité. Le perfectionnement consiste donc à aller sans cesse de l'imperfection au type de la perfection, c'està-dire de la variété à l'unité. Le bien est donc l'unité , le mal est la diversité ; le retour au bien, c'est le retour à l'unité : et par conséquent, la loi, la règle de toute morale, c'est ta ressemblance de l'iHttnme à Dieu, c'est-à-dire le retour du nombre à sa racine, à l'unité; et la vertu est une harmonie. De là la politique des pythagoriciens : elle esl fondée sur un rapport , celui de l'égalité , qui donne pour principe la loi du talion (1); et la justice est un nombre carré.
Ce que nous savons des opinions des pythagoriciens sur les facultés de l'âme, leurs effets et leurs rapports réciproques, est trop incomplet et trop contradictoire pour qu'on puisse en former un corps de doctrine. On sait qu'ils plaçaient l'intelligence dans le cerveau , et les appétits et la volonté dans le cœur. Les âmes des hommes et des animaux sont impérissables, ainsi que lame du monde, le feu central dont elles émanent. L'âme étant, comme le corps, un nombre qui subsiste par lui-même, passe, après la mort de l'homme, dans e corps, soit d'un autre homme, soit d'un animal où le hasard la porte. Elle préexistait aussi, et, depuis le commencement du monde, elle habitait des corps hu-
(1) La rétribution égale et réciproque.
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maine et animaux. Tel est l'exposé qu*Aristote fait de la métempsycose de ^tbagore , qu'il faut bien distinguer de celle des Égyptiens , qui était un symbole as-tronomique de Timmortalité de Tàme , et de celle que les nouveaux platoniciens* adoptèrent dans la suite.
Gomme, dans les fragments qui nous restent de l'école italique, il.est difficile de bien distinguer l'œuvre du matlre de celle des disciples , nous avons été forcés, dans cet aperçu, d'attribuer d'une manière collective à tous les philosophes qui la composent , les opinions que chacun d'eux a successivement mises au jour, mais qui certainement n'ont été que le développement des principes enseignés par Pythagore lui-même dans l'institution qu'il avait fondée à Crotone. C'était une association secrète, académique et politique, on pourrait même dire une sorte d'ordre monastique, dont le but était ta cujture des sciences et la pratique des vertus morales, mais dans laquelle Pythagore introduisit des pratiques , des exercices , et un genre de vie extraordinaire; il y fut conduit sans doute par l'exemple des castes sacerdotales et des institutions mystérieuses, avec lesquelles il avait longtemps communiqué, ou plutôt par la crainte que pouvait lui inspirer l'aveugle résistance des superstitions populaires. Il parait cependant que, malgré ces précautions, l'influence politique qu'exercèrent les [^thagoriciens éleva contre eux l'esprit de faction : Pythagore et ses principaux amis furent massacrés dans une émeute excitée par deux démagogues de Crotone (i). Nous verrons plus d'une
(1) Là Yie de Pythagore a été écrite par deux philosophes, Jamblîque et Porphyre , doDt nous parlerons dans la suite : ils ont recueilli toutes les
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fois, dans la suite de cette histoire , chaque progrès ini^ portant de la philosophie payé du sang de son auteur. Les pythagoriciens les plus célèbres sont TiLÉAUGB et MniSARQUB, fils de Pythagore, et Algméon, de Grotonoi son gendre et son successeur, selon Jamblique; Epiciiarme , de Gos , le comique , que l'on appelle aussi le Mégarien et le Sicilien , à cause des lieux où il habita ; Tivte I de Locres : l'ouvrage qu'on attribue à ce dernier n'est qu'un extrait du Timée de Platon; Ocellus, de Lucanie : l'ouvrage que nous possédons sous le nom de ce philosophe a peut-être été composé après J.-G, ; cependant quelques savants d'un mérite distingué en soutiennent l'authenticité. A une époque postérieure, on trouve Archttas, de Tarente, l'un des hommes les plus marquants de sa patrie, où il remplit d'importantes fonctions : on cite ses découvertes en géo* niétriô et en mécanique ; il existe de ses ouvrages quelques fragments peut-être apocryphes; enfin son disciple Philolaus, qui composa le premier traité de son école qui ait été écrit, et devint célèbre par son système astronomique.