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APOGÉE DE LA SCOLASTIQUE

161. Causes de la renaissance philosophique du XIIIe siècle. — On ramène à trois les causes de la

renaissance philosophique au XIIIe siècle: i° Y initiation de l'Occident à des ouvrages inconnus jusque-là; 2° la création des universités ; 30 la fondation des ordres religieux.

i° ^initiation de l'Occident à des ouvrages in-' connus. Ces ouvrages, auxquels fut initié l'Occident, peuvent se répartir en trois groupes :

a. Ouvrages grecs. Il y eut les traductions faites directement sur le grec : ce sont les traductions gréco-latines, les moins nombreuses. Henri de Brabant et Guillaume de Moerbeke se sont distingués parmi les traducteurs gréco-latins. A la demande de saint Thomas d'Aquin, ils auraient entrepris la traduction des œuvres complètes d'Aristote. D'autres traductions furent faites directement sur l'arabe : ce sont les traductions arabo-latines. Elles sont beaucoup plus nombreuses que les premières. Parmi les auteurs de ces traductions, mentionnons spécialement l'archevêque Raymond (1126-1151), qui entretint un collège de traducteurs devenu célèbre.

b. Ouvrages arabes et juifs. C'est aux traducteurs du Collège de Tolède, fondé par l'archevêque Raymond, que l'Occident doit son initiation aux ouvrages arabes et juifs. Il convient de nommer ici Johannes Hispanus, Gundissalinus et Gérard de Crémone.

c. Ouvrages apocryphes. Certains ouvrages traduits de l'arabe en latin sont presque tous attribués à Aristote. Les principaux sont le Secrctum secretorum, la Théologie d'Aristote. Ces écrits reflètent beaucoup les doctrines néo-platoniciennes.

2° La création des universités. Le groupement de tous les maîtres et élèves incorporés clans les écoles de la cathédrale de Paris, à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, contribua à la formation des universités. Les maîtres et les élèves étaient soumis à la juridiction d'un chancelier. Au commencement, il y avait quatre facultés : celle des théologiens, des artistes ou philosophes, des décrétistes et des médecins. Les maîtres et les élèves formèrent des groupements sous le nom de nations (Picards, Gaulois, Normands, Anglais). De toutes les universités, celle qui prit la plus rapide extension, est l'Université de Paris. Cela est dû aux nombreux privilèges dont elle fut dotée par les papes et les rois de France. Tous les philosophes et les théologiens de renom ont passé par ses écoles.

Un grand principe qui a servi de base à l'organisation pédagogique des universités au moyen âge, a été la convergence du savoir humain vers la science sacrée. Une des marques distinctives de l'Université de Paris fut l'internationalisme des maîtres et des étudiants, et la liberté de l'enseignement. On conférait trois grades dans les Facultés des Arts et de Théologie: le Baccalauréat, la Licence et la Maîtrise. Les cours se donnaient sous forme de leçons (lectiones ) , lectures du texte faites par le maître, auxquelles succédaient les disputes (disputationes) . A part l'Université de Paris, Oxford et Cambridge occupent une large part dans le mouvement philosophique du XIIIe siècle.

3° La fondation des ordres religieux. Deux grands

ordres religieux surtout, l'ordre de saint François et celui de saint Dominique, eurent une prépondérante influence sur la philosophie scolastique au treizième siècle. A peine établis à Paris, ces moines s'offrirent pour occuper des chaires de théologie. C'est ce qu'ils obtinrent, mais non sans peine. Les plus grands docteurs du moyen âge, qui, tour à tour, illustrèrent les chaires de philosophie et de théologie, furent des Franciscains et des Dominicains. Pas n'est besoin de dire que leur renommée attira un grand nombre d'élèves et contribua pour une large part aux succès des sciences philosophiques et théologiques. Pour contrebalancer l'influence grandissante des réguliers, Robert de Sorbon (1201-1274) fonda un collège ouvert aux étudiants séculiers, et qui porte son nom (la Sorbonne).

162. Les précurseurs. — Avant d'arriver à l'admirable synthèse philosophique qui est un des plus beaux titres de gloire du XIIIe siècle, il y eut bien des tâtonnements, bien des indécisions, voire des incohérences. Les grands docteurs comme Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas, vinrent après d'autres philosophes de moins haute envergure, qui leur préparèrent la voie. En présence de traductions plus ou moins fidèles d'Aristote, où se trouvaient mélangés de Taugustinisme et du néo-platonisme, les penseurs, au commencement du XIIIe siècle, ne purent exposer dans leurs écrits le véritable scolasticisme, et l'on explique facilement pourquoi leurs œuvres, la plupart du temps, sont entachés d'erreurs, et pour lé moins.

d'inexactitudes. Parmi les précurseurs, les prim cipaux sont Dominicus Gundissalinus, archidiacre de Ségovie, qui fut l'un des principaux traducteurs du Collège de Tolède fondé par l'archevêque Raymond, Guillaume d'Auvergne, dont les ouvrages foisonnent en théories arabes, juives, et péripatéticiennes.

163. Alexandre de Halès ( — 1245). — On ne connaît pas la date et le lieu de sa naissance. Entré chez les Franciscains, il enseigna à leur couvent de Paris probablement jusqu'à sa mort. On l'a appelé le do et or irrefragabilis. Il est auteur d'une S 11 m ma thcologica qu'il ne put compléter avant de mourir. Cette somme contient à la fois une synthèse théologique et une synthèse philosophique. Il est le premier à utiliser presque toute l'œuvre d'Aristote. Marchant sur les traces d'Abélarcl, dont il suit la méthode didactique consistant à poser le pour et le contre d'une question, il fait cependant un pas de plus. Il pèse les arguments pour et contre, et conclut en donnant une solution. C'est le procédé trichotomique que l'on trouve dans les ouvrages de cette époque. Sa philosophie a pour base le péripatetisme, il est vrai, mais il emprunte beaucoup aux commentateurs arabes et surtout à Avicennes. Et pour cette raison, il n'a pas réussi à fusionner ces éléments divers en un tout synthétique, malgré le progrès réel qu'il fait faire à la philosophie.

SAINT BON AVENTURK (1221-1274)

164. Vie et œuvres de saint Bonaventure. — Jean de Fidanza naquit en Toscane, en 122 1. Il entra chez les Franciscains à l'âge de dix-sept ans et fut l'élève d'Alexandre de Halès, qu'il appelle patcr et magister. Il se lia d'amitié avec saint Thomas, et en même temps que lui, reçut de l'Université de Paris le titre de magister (1257). Général de son ordre, cardinal, il mourut pendant le Concile de Lyon auquel il prit une part considérable. La postérité lui a donné le nom de docteur séraphique. Parmi ses ouvrages il faut citer le Commentaire sur les quatre livres des sentences de Pierre Lombard, une Somme abrégée qui a pour titre Breviloquium, la Réduction des arts à la théologie et l'Itinéraire de Vàme à Dieu.

165. Caractères de la Philosophie de saint Bonaventure. — i° Traditionnelle : il est par excellence continuateur du passé. Il a toujours défendu les doctrines de l'ancienne scolastique. Ce conservatisme, cependant, ne le rend pas esclave du passé. Comme il le dit lui-même " non inteudo novas opiuiones adversare, sed communes et approbatas retexere ". 20 Augustinienne, et par inclination et par tradition. Cependant on doit dire que son augustinisme est à base péripatéticienne. 30 Conciliatrice . ce caractère se manifeste bien dans la position qu'il prit lors de la lutte que dirigèrent les augustiniens contre saint Thomas, son plus fidèle et son plus sincère ami. 40 Mystique: on la représente comme Tin-

carnation parfaite du mysticisme au XIIIe siècle» C'est un mysticisme théologique ou surnaturel. Cependant, le mysticisme n'exclut pas l'intellectualisme, chez lui. Il eut autant de science que de piété.

166. Philosophie de saint Bonaventure. — A la base de son enseignement, il place l'union entre la philosophie et la théologie; à celle-ci, toutefois, il attribue une valeur plutôt pratique, affective que spéculative. En métaphysique il enseigne que toute créature est composée de matière et de forme 1 ; et donc, les anges ne sont pas de simples formes subsistantes; il se prononce pour la pluralité des formes substantielles; il n'admet point de distinction réelle entre l'essence spécifique et l'essence individuelle. Enfin, le principe d'individualisation n'est ni la matière, ni la forme, mais, à la fois, l'une et l'autre. En théodicée, il recourt à l'argument a posteriori pour démontrer l'existence de Dieu. Il n'admet l'argument de saint Anselme que sous d'expresses réserves. Il répète les théories augustiniennes connues sous le nom d'illumination intellectuelle. Dieu est présent à toute intelligence, celle-ci en a besoin pour arriver à la vérité ; mais cette illumination n'est pas un concours spécial distinct du concours naturel et général par lequel Dieu coopère à toutes les actions des créatures. Il est contre la possibilité de la création ab œterno. Ici le caractère traditionnel de sa philosophie est apparent, puis-

I. Pour saint Bonaventure, la matière semble signifier non pas quelque chose de sensible, mais une certaine potentialité.

que dans cette question il défend l'ancienne scolastique, non seulement contre l'averroïsme, mais aussi contre la solution modérée du thomisme. Quant à sa psychologie, elle n'est ni absolument thomiste, ni absolument augustinienne. Ainsi, dans la question de la distinction entre l'âme et ses facultés, les thomistes sont pour une distinction réelle, les augustiniens la rejettent ; saint Bonaventure prend une position intermédiaire. Il enseigne que les facultés sont consubstantielles à l'âme ; mais comme elles sortent de l'âme, entre elles et l'âme, il n'y a pas identité d'essence. Dans l'âme il distingue une forme et une matière spirituelle. Ce n'est là que l'application de sa méthaphysique.

167. Mysticisme de saint Bonaventure. — Son mysticisme est scientifique. Pour lui, l'union de l'âme avec Dieu doit être le terme de tout savoir. Il décrit dans son Itinerarium mentis in Deum, les différentes étapes que parcourt successivement l'âme dans son ascension vers Dieu. En nous, dit-il, outre l'oeil de la chair (ocalum camis), il y a l'œil de la raison (oculum rationis), et l'oeil de la contemplation (oculum contemplationis). Il parle de la cogitatio, de la meditatio et de la contemplatio, comme l'ont fait les Victorins.

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