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Classification des erreurs d'après Bacon

A cette connaissance, à cette maîtrise de la nature à laquelle veut arriver Bacon, s'opposent plusieurs obstacles. Ces obstacles, ce sont les erreurs de toutes sortes qui, toujours, ont empêché et empêchent encore le progrès de nos connaissances. Ces erreurs, Bacon les classe dans la seconde partie de son grand ouvrage. Cette partie deuxième de YInstauratio magna porte le nom de Novum Organum, en opposition à l'Organon d'Aristote. Le Novum Organum comprend deux livres ; le premier, Pars destruens, ainsi nommé, parce qu'il a pour but de détruire, d'écarter les obstacles au progrès des sciences ; le second, Pars informans, parce qu'il donne les moyens de réaliser ce progrès. Les obstacles, les

difficultés, il les appelle fantômes, ou mieux idoles, parce qu'on leur rend les hommages dus à la seule vérité. Ces fantômes, ces idoles sont au nombre de quatre.

i° Idoles de la tribu (idola tribus), idoles, fantômes de la tribu humaine, de l'espèce humaine toute entière. Ils sont fondés sur la nature même de l'homme. 2° Les idoles de la carême (idola specus): ce sont les préjugés propres à chaque individu. Chacun a comme sa caverne " où la lumière naturelle, dit Bacon, ne pénètre que brisée et corrompue ". 3° Les idoles du forum ou de la place publique (idola fort) : ce sont les erreurs qui viennent des relations sociales, engendrées surtout par le langage. Des mots mal compris, obscurs par euxmêmes, occasionnent très souvent ces erreurs qui ont cours partout. 40 Les idoles du théâtre (idola theatri) : ce sont celles qui naissent des fausses théories, des faux systèmes. On les appelle idoles du théâtre, parce que les systèmes qui les causent " sont autant de pièces de théâtre, dit Bacon, que les divers philosophes sont venus jouer, chacun à leur tour ".

Au reste, ces erreurs ne doivent pas nous décourager. Le seul moyen de s'en affranchir, c'est de suivre la vraie méthode, et par elle, on est sûr d'arriver, à la fois, à la science et à la puissance, car science et puissance sont synonymes: Tantum possumus quantum scimus.

228. Méthode de Bacon. — Il expose sa méthode dans le deuxième livre de son Novwm Organum.

c'est-à-dire dans la Pars informons. La méthode baconienne est l'art d'interpréter la nature. Le but de la science n'est pas tant de comprendre la nature que de s'en rendre maître. On y parviendra par l'étude des causes : vere scire, per causas scire ; non pas des causes finales qui font l'objet de la thêogie, mais des causes formelles, c'est-à-dire des lois qui régissent les phénomènes. La vraie méthode, la seule capable de nous procurer la connaissance des lois, c'est l'induction qu'il faut nécessairement mettre à la place des vains raisonnements de la dialectique. Car, la déduction ou le syllogisme est un procédé de logique formelle, non de logique réelle, il lie l'esprit, non les choses, assensum astringit non res. Et cette induction baconienne ne va pas, comme d'un bond, des faits particuliers à des généralités abstraites et vagues — c'est le reproche qu'il fait aux anciens — mais elle procède lentement, graduellement, sans omettre aucun intermédiaire, parce que, ce dont a besoin le savant, ce ne sont pas des ailes, comme le croyait Platon, mais des semelles de plomb, non alas sed plumbum. La méthode baconienne comprend trois degrés: r° Y observation des faits; 2° Y expérimentation; 30 l'induction des lois.

i° V observation des faits : c'est ce par quoi il faut commencer. Les faits de la nature n'ont pas tous la même importance. Les uns sont, plus que les autres, dignes d'attention. Bacon les appelle : faits privilégiés. Ces faits privilégiés sont ou ostensifs, s'ils montrent manifestement la nature étudiée, par exemple, la raison dans l'homme; ou cdan-

destins, s'ils ne contiennent qu'à un infime degré la propriété cherchée, par exemple : la cohésion est très faible dans les fluides ; ou faits de migration, si chez eux, la propriété en question passe du néant à l'être et inversement, par exemple : la blancheur du papier diminue quand on le mouille; on distingue encore les faits limitrophes, les faits irrêguliers, les faits aberrants, etc., etc.

2° V expérimentation : il faut aussi expérimenter, c'est-à-dire provoquer les faits instructifs. L'expérimentation, suivant l'expression de Bacon, a pour but de forcer la nature à livrer ses secrets. Après avoir provoqué le plus grand nombre de faits possible, on doit les distribuer en trois tables : table de présence, où l'on notera toutes les circonstances présentes, qui accompagnent le fait dont on cherche la cause ; table d'absence, où l'on notera soigneusement si le fait dont on cherche la cause, ne se produit pas lorsque telle circonstance n'existe pas, ou est absente; table de degrés, où l'on remarquera si le fait dont on cherche la cause, croît ou décroît avec la variation croissante ou décroissante des circonstances. L'expérimentation faite, si telle circonstance est présente, lorsque le fait dont on cherche la cause est présent, si elle est absente lorsqu'il est absent, si elle varie dans les mêmes proportions, alors on conclura que cette circonstance est la cause du fait ou du phénomène donné.

3° L'induction des lois: c'est la troisième phase du procédé baconien. Elle consiste à tirer des faits, des -phénomènes observés, expérimentés, telle loi qui

s'appliquera à tous les cas. Cette troisième phase est l'œuvre de la seule raison et constitue la méthode inductive proprement dite.

229. Appréciation. — Il serait faux de prétendre que Bacon a été l'inventeur de la méthode inductive. Cette méthode était déjà connue et expliquée par les anciens, voire par ses contemporains. Aristote, Albert le Grand, saint Thomas, Roger Bacon,- Léonard de Vinci, Copernic, Képler et surtout Galilée étaient des observateurs avertis de la nature. Cependant nous devons savoir gré à François Bacon d'avoir mis en lumière cette méthode, d'en avoir formulé les règles et de l'avoir imposée à l'attention de ses contemporains.

Bacon a commis une très grosse erreur en rejetant la déduction: rejicinius igitur syllogismum, répète-t-il à plusieurs reprises. Sans compter les services inappréciables rendus par ce procédé dans les sciences spéculatives, il est historiquement démontré que le syllogisme, dans les sciences expérimentales, a conduit à plusieurs découvertes. L'exemple de Le Verrier prouve assez qu'on peut arriver à de véritables découvertes scientifiques en déduisant d'un principe donné les conséquences qu'il renferme. Et Stuart Mill lui-même, avec toute son admiration pour la méthode baconienne reconnaît que les sciences ne peuvent faire grand progrès sans l'emploi alterné de l'induction et de la déduction.

Aussi bien, pourrait-on dire que Bacon a été plutôt l'interprète du mouvement scientifique de son époque qu'il n'en a été l'initiateur. Suivant son

expression, il s'est fait le héraut (buccinator) de la science; il a "ouvert la route aux générations futures il a été " le clairon qui sonne la charge, le sonneur de cloche qui. le matin, se lève le premier pour éclairer les autres ".

Quelques passages de Bacon le justifient facilement du reproche d'athéisme. C'est lui qui écrivait : " J'aimerais mieux croire toutes les fables de la Légende, du Talmud et de PAlcoran, que de croire que cette grande machine de l'univers, où je vois un ordre si constant, marche toute seule, et sans qu'une intelligence y préside, " et encore : " Si peu de philosophie naturelle éloigne de Dieu, beaucoup y ramène. " Toutefois, il n'en a pas moins ouvert la voie à l'empirisme moderne en prônant, comme méthode surtout, l'expérience sensible.

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