Vision de Dieu. — Disciple de Descartes, et
par conséquent, partisan du dualisme irréductible entre la pensée et l'étendue, Malebranche a recours à un intermédiaire pour mettre l'esprit en relation avec le monde extérieur. Dieu est cet intermédiaire. Et donc, ce que l'esprit perçoit tout d'abord, c'est Dieu, primum cognitum; et, en Dieu, il voit toutes choses indirectement. Ce ne sont pas les choses elles-mêmes que l'esprit voit en Dieu, puisqu'elles • sont étendues et que l'étendue n'existe pas en Dieu ; mais ce qu'il voit, c'est ce qu'il y a d'intelligible dans les choses, leur essence, leur modèle, bref, leur idée qui se trouve de toute éternité dans l'intelligence divine. D'après lui, le néant ne peut être pensé ; par conséquent, tout ce à quoi l'on pense existe, est une réalité. Cette réalité, c'est Vidée de la chose pensée. Or le fondement de cette idée n'est autre que Dieu et voilà pourquoi nous la voyons en Dieu ; et comme nous ne voyons les choses que dans leurs idées, il s'ensuit que nous " voyons tout en Dieu ". Le monde matériel, puisqu'il n'est pas perçu directement et immédiatement, comment sait-on qu'il existe ? On est assuré de son existence par la révélation, répond Malebranche.
256. Occasionalisme. — D'après Malebranche, Dieu ne peut créer de véritables causes parce que ce serait communiquer sa puissance aux créatures, ce serait en faire des dieux. Les êtres de ce monde ne sont pour Dieu que des occasions d'agir, ou mieux, des causes occasionnelles ; et lorsqu'ils semblent agir, " Dieu accommode l'efficace de son action à l'action inefficace des créatures ". Conséquent-
ment, le corps et l'âme, créatures, n'ont pas d'action réciproque l'un sur l'autre : les volitions et les désirs de l'âme lui sont occasions d'agir sur le corps, et réciproquement, les mouvements du corps lui font produire des phénomènes correspondants dans l'âme. Quant à l'ordre qui existe dans le monde, il résulte des opérations et des esprits et des corps, opérations dont Dieu est l'unique auteur.
257. Optimisme. — D'après Malebranche, Dieu, ayant décrété de créer librement le monde, devait à sa sagesse et à sa gloire de faire le meilleur des mondes possibles. Et de fait, pour ce philosophe, le monde existant est le plus beau et le mieux accompli. Cette perfection du monde l'oblige à enseigner la nécessité de l'Incarnation.
258. Appréciation. — Les théories de Malebranche sont réfutées dans les manuels de philosophie scolastique. On sait que sa vision en Dieu favorise l'idéalisme et contredit le témoignage de la conscience ; que son occasionalisme répugne à la sagesse de Dieu et que l'optimisme est contraire à la perfection divine. Nous ajouterons que le système de Malebranche conduit fatalement au panthéisme et, partant, au fatalisme qui en est une conséquence, bien qu'il ait lui-même protesté contre " le misérable Spinoza ". Il est vrai que Malebranche n'a pas voulu toutes ces conséquences : son grand esprit de foi l'a inévitablement retenu sur la pente. Mais il a posé des principes d'où fatalement devaient découler des conclusions fausses. Un des plus grands reproches que l'on doit lui faire, c'est d'avoir trop
abaissé la liberté humaine. " Il fut parmi ceux qui, au dix-huitième siècle, réduisirent le libre arbitre à une véritable impuissance. " Et suivant le mot de Bossuet, sa doctrine fut belle, nouvelle, mais fausse : pulchra, nova, falsa.
Spinoza (1632-1677)
259. Vie et œuvres de Spinoza. — Baruch Spinoza naquit à Amsterdam de parents juifs portugais. Il reçut sa première éducation à l'Académie juive de cette ville, et plus tard, il étudia les sciences naturelles sous la direction d'un médecin libre penseur, nommé Van den Ende. Le rabbi Morteira l'initia aux mystères du Talmud et de la philosophie. En 1656, Spinoza fut expulsé de la synagogue à cause de ses opinions hétérodoxes, et obligé de quitter sa ville natale. Il refusa toujours les honneurs, entre autres, la chaire de philosophie à l'université d'Heidelberg et mourut dans la plus grande pauvreté.
Les ouvrages publiés par Spinoza sont : La première et la seconde partie des principes de la philosophie de René Descartes démontrées d'une façon géométrique : c'est le résumé de la philosophie cartésienne; un Traité théologico-politiqiie, où il expose ses propres idées; Y Ethique, qui est son œuvre principale. Elle contient sa métaphysique. Cet ouvrage parut après sa mort, de même que le Traité de la réforme de l'entendement, le Traité politique, les Lettres et la Grammaire hébraïque.