RAPPORTS ENTRE L ATOMISME HINDOU ET L ATOMISME GREC
Uireiles des peuples. • • Les rappoils politiques, et avant tout le cominerce, durent nécessairement, par des voies multiples, faire affluer d un peuple à Tautre les connaissances, les inventions et les idées f *'. V
Ainsi, comme les principes de lastronomie, de la chrouométrie, des mathématiques, le souci philosophique, c'est-à-dire le désir d'expliquer l'ensemble de TUnivers, dut venir tout naturellement d'Orient; j'entends le souci d'une explication rationnelle, distincte des mythes et des dogmes religieux, car Lange (^) a parfaitement montré qu'en Grèce comme ailleurs, la philosophie est issue de l'esprit de réaction contre les traditions de la théogonie populaire. Rappelons-nous, d'autre part, que cet esprit, qui ne commence à apparaître en Asie Mineure qu'aux environs du vi^ siècle, avait déjà triomphé, plusieurs siècles plus tôt, chez les Hindous où il avait eu le même caractère de protestation contre l'enseignement sacerdotal.
Ce n'est pas seulement l'idée d'une spéculation proprement logique et indépendante que le mouvement des peuples apporta dans les colonies ioniennes, c'est la conception d'une science du monde visible où des principes visibles fussent seuls mis en œuvre, — toute transcendance étant écartée, comme nous dirions aujour-
^'^ Lange, Hùt. du mater., 1 1, p. & : <rSi le mot de Schiller : 0 dieux, c'est à vous qu'appartient le négociant, est essentieDemeiit humain et s'applique par condéquent à tous les temps, mainte idëe d'importation étrangère a dû plus tard se rattacher mythiquement h un nom cëlèbre, tandis que les véritables introducteurs resteront éternellement inconnus de lo postérité. 1»
'*) ffDës que la pensée commence à procéder logiquement, elle entre en lutte avec les données traditionndies de la religion. En face de celte fantasmagorie, la
pensée qui s'éveille réclame de Tunité et de Tordre ; aussi toute philosophie esl-efle entraînée k une guerre inévitable avec la théologie de son époque. . . C'est une erreur de ne pas reconnaitre texistence et même rinlensité de pareils conflits dans l'antiquité hellénique, . . Il y avait aussi chez les Grecs une orthodoxie raide et btnatique qui s'appuyait autant sur les intérêts d'une orgueilleuse caste sacerdotale que sur la foi des masses avides des faveurs-divines. On aurait peut-être oublié cela si Socrate n'eût pas été forcé de boire la coupe empoisonnée . . . « ( Op. cil,, p. 3. )
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d'hui; — cest^ en un mol, la conception môme du tnatérialwne , qui ne sortait point des entrailles du génie grec. Car les antiques cosmogonies que représentent les noms d'Orphée, d'Homère et d'Hésiode, n'étaient pas plus matérialistes que spiritualistes; elles n'essayaient pas d'expliquer le monde au moyen d'un principe unique, encore moins d'un principe emprunté à la connaissance expérimentale du monde : elles se bornaient à montrer trdes divinités anthropomorphes, des ôlres primordiaux à la fois matériels et spirituels, des éléments qui s'agitent, on ne sait pourquoi, dans le chaos, des forces qui se livrent à des combats et à des créations variées au milieu d'incessantes vicissitudes d. Les tentatives des premiers Ioniens, expliquant l'univers entier par les combinaisons de la terre ou de l'eau, ou de l'air ou du feu, furent vraiment une nouveauté pour la Grèce, et nui n'oserait affirmer que l'idée première en fût toute spontanée.
Et que penser encore si l'on eu vient au pythagorisme, où M. Barthélemy-Saint Hiiaire relève avec raison la conception tout indienne de la métempsycose qu'aucune tradition, aucun mythe de l'antiquité grecque ne pouvait* iui fournir? Est-il besoin de discuter pas à pas la légende des voyages de Pythagore chez les Phéniciens '*J et même chez les Hindous (^), pour admettre qu'il a dû, fût-ce de loin et indirectement, avoir connaissance de quelques théories des écoles sanscrites? Nous verrons nous-mêmes que l'idée des monades, dryades, triades, etc., de la composition des nombres et des éléments matériels du pythagorisme, rappelle de fort près le système de Kanada.
Quant à l'éléatisme, sans aller aussi loin que Gladisch^^), qui y
^^^ Voir Zeller, 1. 1, p. s 98; Porphyre remcnt Topuscule Empedokles und die
(VitaPyth,). Mgypter,) RœUi p:»nFe également qu'on
^^ Clëinent {Strom,, I, 3o4) dit : |)ouiTait roltacher Dëmocrilc aux Phë-
ixTptoévat Te vpôs roinots TaXaTonf niciens et aux Hindous par l'intermédiaire
xai Bpa^^iiàvdbv ràv Uvdéyopai*. des Éldates. Pour ces derniers, Thypothèse
^'^ Cité par Zelier. (Voir particulier parait plausible.
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\oit une émanation évidente de la philosophie brahmanique, on ne peut nier les ressemblances qu'il présente avec la doctrine alors régnante dans Tlnde, et Zeller essaye en vain d'expliquer cette coïncidence par et l'universalité du génie grec^^^J.
On ne peut songer à poursuivre l'examen, système par système et philosophe par philosophe, jusqu'au temps de Démocrite; il faut bien pourtant noter quelques faits au passage : c'est Empédocle, originaire de la Sicile où converge tout le mouvement de la navigation antique, qui introduit, le premier, en Grèce, la théorie des éléments, et cette théorie se trouve à peu près identique à celle que nous avons découverte chez Kanada. Un peu plus tard et vers le même moment, Aiiaxagore et Démocrite inventent les homœoméries et les atomes, qui, depuis des siècles déjà, senties bases de la philosophie Vaïseshika* Et il se rencontre justement que celui des deux qui restitue, presque en son intégrité, le système hindou, est donné par tous ces biographes et se donne lui-même comme un dés plus grands voyageurs de l'antiquité. On considère comme certain qu'il a visité l'Egypte, la partie occidentale de l'Asie et la Perse (^), ^eut-être les Indes mêmes. N'eût-il pas poussé jusque-là ('), jugera-t-on vraisemblable qu'un homme qui voyage ainsi pour s'instruire ne soit pas entré en contact avec quelques représentants de doctrines aussi achevées et aussi florissantes que l'étaient celles de Kanada ou des Djaînas, lesquelles formaient alors des sectes particulières et groupaient des milliers d'adeptes dans tout l'Orient?
Aussi bien tous ces raisonnements, si forts qu'ils soient, ne fontils qu'appuyer d'une probabilité logique le fait positif que nous avons la bonne fortune de pouvoir prendre pour base : le système
^*^ Voir Zeller, L I^ p. 3â. Celte «rphi- boaddhismc apparut, vers le vi* siècle, loaopfaie hindoue)), dont Tinspiration se ^'^ Zeller lui-même le [)ens;% et le Cail
serait étendue jusqu'aux Elëates, parait ne saurait être indifl<5rent. ^Ire, dans le cas pn^sent, le système Vé- ^^^ Slrabon rt Clément sont de cette
danla qui régnait encore au temps où le opinion. ( Voir Mullach. )
de Kanada el celui de Démocrite offrent de telles analogies, qu'on ne peut raisonnablement les considérer comme deux tentatives absolument isolées et indépendantes. Cest une même doctrine qui apparaît sous des formes différentes, par suite de la différence des temps et des peuples. L'atomisme grec est la suite de latomisme hindou ; c'est Tavis de tous ceux qui ont eu en mains les pièces du procès, l'avis de Ward et de Colebrooke en Angleterre (^^ de Rœth en Allemagne, de Barthélemy-Saint Hilaire en France. Aussi le Dictionnaire des sciences philosophiques y que nous aimons à citer parce qu'il exprime assez exactement l'état de l'opinion générale dans le monde savant de notice pays, est-il en droit de conclure en termes formels cr qu'il est désormais absolument impossible de laisser à la Grèce le mérile de l'inventionD^.
Ce n'est pas tout pourtant d avoir formulé ce jugement : il faudrait dire encore comment nous concevons que la communication de doctrine a pu se faire d'un peuple à l'autre. M. Renouvier nous laisse peu de latitude sur ce point : cr II n'est rien de si difficile que l'enseignement des idées, rien de si rare que leur transmission d'homme à homme ou de peuple à peuple; une intimité réelle et longtemps continuée peut seule donner de l'importance et de l'efficacité aux discussions et à tout enseignement qui ne se fonde pas uniquement sur l'éloquence, qui ne s'appuie pas sur des faits, qui n en appelle pas à la foi.
(T On sait que les disciples les meilleurs et les plus intelligents d'un philosophe sont souvent ceux qui s'éloignent le plus de sa doc* trine. On sait aussi combien, au sein d'une civilisation aussi uniforme que celle de notre Europe, les influences d'une nation sur une autre exigent de temps et de relations, et combien les hommes ont de peine à s'entendre et à s'expliquer dans la même ville et dans la même doctrine. Enfin la philosophie est surtout individuelle. On voit donc tout ce qu'il faudrait prouver pour que les philo-
^'^ Voir, sur les progrès de celte théorie, Lfange, HisL du mater, ^ t. I, p. HMi (m noie). — ' A ri. Atomûme.