‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 12 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L Les premiers Ioniens.

On s^accorde aujourd'hui à écarter de l'histoire de la philosophie grecque les diverses conceptions théogoniques ou cosmogoniques qui ont précédé Thaïes. M. Zeller(^) a parfaitement montré que ni dans les Orphiques, ni même dans Hésiode et Phérécyde, on ne trouve de iyêtème proprement dit. Ayant à expliquer la naissance des choses, Hésiode confond (r production Ti avec (r génération i) , et sa prétendue physique n est qu'une palingénésie arbitraire des dieux traditionnels.

Le couple primitif de l'Erèbe et de la Nuit, poussé par Eros, engendre ^ther et Hemera, tandis que la Terre, au-dessus de laquelle s accomplit ce devenir, fait sortir de ses flancs le Ciel , avec l'aide duquel elle produit les Fleuves ^^\

Qu'on retrouve là tous les et éléments^ dont la science antique composera plus tard le monde, je n'en disconviens pas; mais, dans ces bizarres images, la réflexion philosophique n'a point de place.

De même, si l'on examine de près les textes relatifs aux opinions de Phérécyde, on se convaincra que les mots seuls évoquent l'idée de doctrines relevant de la critique rationnelle : (t Au commencement est le Temps, avec le Ciel et la Terre. Le Temps en-

^') Uiti. de lapUL des Grecs, I, p. 79, fluence sur les conceptions primitives de

80 et SQÎv. Fesprit grec n*est pas niable; mais nous

(*> Peotfétre troaveraitron là qndqne n'avons en vae ici que la pkiheapkk epè-

trace des mythes orientaux, dont Tin- culatwe.

gendre le feu, le vent et l'eau ^'^^ Il semble que ce soient là les .ir principes^ mêmes admis par Àristote.

Preller va plus loin, il identifie ces principes, fxCx^'» ^^^^ ^^ <r substances élémentaires tv, et fait ainsi de Phérécyde le maître direct d'Empédocle'^^.

Mais la thèse est insoutenable si Ton poursuit Texamen : Zeus (le Ciel) se métamorphose en Eros, fait une immense étoffe sur laquelle il brode la Terre, Ogenos (l'Océan) et ses palais. Puis il déploie cette étoffe sur un chêne porté par des ailes, et ainsi de suite ^^\

On s'étonne que M. Renouvier ait cru devoir s arrêter à de pareils mythes pour chercher à en extraire l'essence W : c'est jeu d'imagination pure, et non œuvre de raison.

Croyons-en donc Aristote, et commençons avec Thaïes la série des grands physiciens d'Ionie(^).

Thalès. — 1. Si nous voulions, à toute force, rattacher le matérialisme grec à une origine orientale, nous nous hâterions de remarquer que Thaïes était de famille, ou tout au moins de race phénicienne (^); mais ce n'est pas à des raisons aussi individuelles, aussi

^^) Diogène, 1, 1 1 g. (Voir la discussion de lotu ces textes chez Zeiler, 1, p. 83.)

^*' Voir Zeiler, I , p. 84 , note a.

(') ld.,l, p. 85. Ritter et Maliet ont cherehë à faire entrer Phërécyde dans rbisloire de la philosophie; nous ne nions pas que cela ne soit possible , mais il est certain quV.u point de vue de la doctrine précise et proprement scientifique qui nous occupe, Pétude de cette mythologie ne saurait offrir aucun intérèL

^^^ Manuel, p. 7/1 et suiv. Il en est de même des poésies orphiques, où M. Renouvier trouve (ria tradition d*un dogme matérialiste sur Torigine du mondes», ce qui offre à coup sûr quelque intérM, mais

en même temps nPidée d^une eamte ejfitietUeyt, laqudle marquerait «rie grand progrès spécidatif accompli par TOrphismcT). Il ne parait pas possible de prêter une pareille certitude k ces traditions. M. Zeiler a fait justice de ces fantaisies.

(') Milaph. ,1,3, 983. Ariâtole, il est >Tai , ne le donne pas comme le plus ancien des philosophes grecs , mais seulement des physicien» : cVst exactement le |K>int de vue auquel nous nous plaçons ici . (BaXi^ fièv b rifç rotaitTtfç dp/rfyàç ÇtXoao^hs,)

<'> Hérodote dit^ eéXt» àvipdç MtXv txlov , rà âvéxadsv yévof èàvroç ^olvtxoç (1,1 70). Clément et Diog^nf disent :<l>omf 76 yévoç.

accidentelles qu'il faut suspendre une semblable théorie : la conviction devra résulter de la comparaison des deux systèmes, s il nous devient impossible de les considérer comme isolés et indépendants lun de l'autre.

Quoi qu'il en soit, Thaïes paraît avoir été le premier, parmi les Grecs d'ionie, à émettre Tidée d'une explication non seulement matérialiste, mais monistedu monde, — je veux dire à rattacher toute la diversité des phénomènes à une substance unique constituant toutes choses par la variété de ses combinaisons, ce qui est l'idée même de l'atomisme. Cette substance, c'est l'eau (^l

Les raisons pour lesquelles l'eau est investie de ce rôle de cr principe t> sont assez vagues : Arislote suppose que Thaïes a pu être conduit à cette conception en observant que la nourriture de tous les animaux est humide et que tous sortent de germes humides. Les écrivains postérieurs y ajoutent d'autres conjectures : que les plantes tirent également leur nourriture de l'eau, que ce qui meurt se dessèche, que l'eau est la substance organisatrice et le contenant de toutes choses (^\ etc.

La raison que cite Galien est d'importance théorique supérieure : «Il £eiut admettre une matière première, parce que, autrement, on ne pourrait s'expliquer la transformation mutuelle des éléments; et Teau est précisément cette matière, parce que tout en résulte par raréfaction et condensation (^). ^ Malheureusement, il est difficile d'attribuer cet argument à Thaïes, alors que, d'après tous les historiens, Anaximène est le premier qui ait démontré l'unité de la matière première par la transformation des éléments.

Il n'en est pas moins vrai que Thaïes, en posant l'unité de substance comme base de la physique, a fondé la philosophie de la nature. Sans doute, il n'a point dit explicitement que ce sont des particules de cette ntatière première qui, par leurs agrégations

<'^ f^p êivai ^tfct tnoix^îov naï seule souree sâre poar la connaissaDce içtX^ T^ Avwïv. (Mk.y 1,3, 983.) de ropinioa de Thaïes. ( i, aoti.)

'^ Zeller a établi qirArûlote est notre ^'*' (lalicn. De eiem. $ec. Hippoer., l, h.

différentes, composent la nature des différents corps (*); mais cela ressort de la conception môme à laquelle il s'est arrêté. Sans doute encore, cette matière n est point la substance abstraite, simplement étendue et pesante, que définirent plus lard Leucippe et Démocrite : elle contient la vie et toutes ses déternlinations dans son essence même, tandis que, pour les vrais atomistes, la vie résulte seulement des combinaisons ultérieures. Mais Tidée de la matière vivante est la première forme de toute philosophie naturelle, et, à tout prendre, elle constitue un progrès sur le dualisme enfantin des cosmogonies primitives.

Lorsque le chimiste anglais Prout s'avisa que les corps réputés simples ne pouvaient pas être indépendants les uns des autres, quoiqu'ils parussent momentanément irréductibles, il choisit le plus léger, le plus simple de ces corps, l'hydrogène, et imagina que celui-là devait être la matière première de tous les autres, lesquels avaient dû se former successivement par une condensation progressive de ses éléments. Ne fît-il pas quelque chose d'analogue à ce qu'avait fait Thaïes? Il importe peu que l'élément chargé du rôle de composante universelle ait été mal choisi par le physicien grec et l'ait été pour des raisons que nous avons aujourd'hui le droit de trouver puériles : le principe est posé et restera.

Le système de Thaïes est donc une des tentatives les plus fécondes de l'ancienne philosophie. Du premier coup, il apparaît logiquement supérieur à la théorie des éléments multiples où s'était arrêté Kanada : c'est comme le premier pas fait dans la voie au bout de laquelle on entrevoit le matérialisme rigoureux de Démocrite.

Sur la manière dont Thaïes se figurait le monde formé par les combinaisons diverses de l'élément aqueux, nous savons peu de chose. L'univers est animé (^), et cette âme, qui meut toutes choses,

(*) frAnaximène parait être ie premier ait dû nécessatrement comprendre ces phéno-

qui ait employé les mots condensation et mènes d'wui manière analogue, y» (Renou-

raréfaetion pour rendre compte des phé- vier. Manuel, p. 197.) ïiomktei de h génération y bien que Thaïes ^*^ Plutarquc, Opin. des pkiL, I, sS. '

se révèle en quelques-unes, dans laimant par exemple (*), et aussi dans les êtres vivants. Cette âme est un attribut de la substance universelle : crll y a dans Teau de Thaïes une vitalité intime qui la porte à se modifier elle-même et à faire naître les phénomènes du sein de sa première unité, une force plastique par laquelle elle se transforme et produit une variété ^^K •«

D'après un texte d'Héraclide de Pont, que M. Zeller a dédaigné, mais que M. Renouvier trouve parfaitement digne de foi''\ Yeau s'évaporerait d'abord et deviendrait air; et, tandis que son limon se déposerait en terre, la partie la plus subtile de Fair s'envolerait en éiher. Tous les éléments seraient ainsi régulièrement engendrés par une raréfaction et une condensation de la matière primitive.

Les plantes et les animaux seraient ensuite produits parle limon, et enfin apparaîtraient les dieux eux-mêmes, c'est-à-dire, sans doute, les grandes forces naturelles, en même temps que les crdé* mons^ qui encombrent toujours les abords des antiques mythologies. C'est dans ce sens qu'on doit entendre le mot d'Aristote que, d'après Thaïes, «rie monde est plein de dieux Wt).

Mais cette intervention inattendue de la divinité dans un système, jusqu'ici parfaitement matérialiste, ne doit pas nous faire illusion : il ne s'agit point d'un esprit pénétrant la matière, d'une crame du mondes réglant le devenir des choses, encore moins d'une «r Providence ?> distincte de la substance aqueuse qu'elle organiserait. Cicéron a pu s'y tromper, parce qu il était incapable de distinguer les nuances des primitives doctrines de la philosophie grecque (^). Tous les témoignages, à commencer par ceux de Platon et d'Âristote , concordent pour établir qu'Anaxagore fut le premier qui ait émis ridée d'une intelligence organisatrice. L'erreur provient sans doute

'•' Aristote, De atiim., I, a, 5. — ^*' De aMm,,l,bxDiog,, Thaïes, 1,^'j.

Diog. , Thaïes ,1,97. ^^^ De natura Deorum ^ 1 , 1 o . ( Voir aussi

^'' Renouvier, Manuel, 1 1 99. De Legibus , Il , â . ) ZcUer montre fort bien

'*' Hëracl. de Pont., Allig, hamér., (L p. 9 oA) que Ciréron a confondu cette

rh. XXII. physique avec celle des stoïciens.

iwmiMLsii ^aiin>«i,(.

de ce que Thaïes regardait le principe vital comme inhérent à TEau , qui se trouvait ainsi animer toutes les créatures et représenter une force infinie, analogue au Dieu de tous les panthéismes.

La tradition antique tend, au contraire, à considérer Thaïes comme un athée (^\ parce que, tout en admettant l'existence des dieux particuliers, il les considérait comme corruptibles, au même titre que tous les êtres doués de vie. A vrai dire, c'est plutôt Hippon qu on rend responsable de cette impiété (^), mais Hippon est toujours nommé par Âristote à côté de Thaïes; comme lui, il tenait leau pour le principe de toutes choses, et Ion peut croire que le fondateur de la physique ionienne n a point reculé devant cette conséquence de la doctrine.

Le fiait prend de Tintérét en présence de Tassertion de M. Renouvier, qui déclare que crThfidès fonda une doctrine en quelque sorte orûyodùxe^ puisqu'elle n'était que le développement rationnel des anciennes cosmogonies'^^D. Que l'ionisme ne fût pas seulement le <r développement 1) des mythes antérieurs, c'est ce qui ressort non seulement de l'examen d'ensemble que nous avons fait subir au système de Thaïes, mais encore et surtout du dernier trait que nous venons de relever. M. Renouvier (^) lui-même a remarqué que « les auteurs des cosmogonies avaient établi, contrairement à l'évidence, l'immortalité des dieux nés^; Thaïes professe précisément le contraire, et la contradiction est d'importance.

L'orthodoxie de Thaïes ne saurait se soutenir, et, sur ce point, Lange (^) a vu plus clair et plus juste que M. Renouvier et que M. Zeller lui-même, qui, après avoir affirmé que « les Grecs n'avaient ni hiérarchie, ni dogmes i>, nous montre la primitive philosophie

^'^ Clëment d'Alex., Stnm., p. 366; d*Apiir., Comm. êurla mit., I, ai; Clém.

Saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, s. d'Alex., ProtrepL, p. 36.)

<*> Voir Plutarque , Adv. Stak. , 3 1 . Sur ('> Manuel, p. 99.

la pierre fuoëraire d'Hippon, on lisait, ^^^ Ibid., p. 101. Ici, M. Renouvier

parattp-îl, c^leëpitapheitrCi gtt Hippon, s'appuie avec raison sur le témoignage

que la Destinëe, en le détruisant, a &it d'Aristote {De Odo, III, 1 ). régal des dieux immortels. « (Voir Alex. ^^^ Hist, du mater., p. AAo, note a.

ANTÉCÉDENTS DE l^ATOMISME EN GRÈCE.

conspirant avec la foi religieuse poar éclaircir les traditions ihéogoniques. Thaïes est le premier des rationalistes qui cr dissipèrent les nuages du merveilleux, dégagèrent Tunivers du chaos mythologique des idées religieuses et poétiques, en pénétrant sur le terrain de la réflexion et de 1 observation (^'x.

C'est aussi le premier des matérialistes, et par là son hétérodoxie est assez établie, car aucune religion positive ne peut s'accommoder d'un système qui n'admet rien en dehors du monde sensible.

ANAXiitiNs, — II. Il est de tradition de placer Anaximandre immédiatement après Thaïes dont il passe pour avoir été le disciple et Tami. Outre que ces rapports sont loin d'être établis (comme il nous sera facile de le montrer plus loin), nous avons, pour adopter un autre ordre, une raison théorique auprès de laquelle ]a question de date devient secondaire ('). Quoique plus rapproché de Thaïes, par Tâge, Anaximandre est séparé de lui par une sorte dihialtLs de doctrine, au point que Ritter se refuse à le placer dans la même école. Le véritable successeur du premier Ionien , son continuateur, est Anaximène, également né à Milet, qui, s'il n'a pu connaître personnellement Thaïes (ce qui n'est pas démontré (^)), a certainement recueilli l'héritage de sa pensée. Aristote, d'ailleurs, nous donne l'exemple en citant toujours Anaximène immédiatement après Thaïes et en écartant Anaximandre, presque contemporain de ce dernier.

^'^ Hi$L du matir., p. 7.

^^ Gesi ëgaiement Tavis de M. Renouvier, bien qn^il maintienne Tordre Iradilionnd dans son exposition : «rLa doctrine empirique d' Anaximène est la pins ancienne après celle de Thaïes, à hqnelle elle se rattache par ses principaux caractères et dont elle n'est, en quelque sorte, qu*nne reproduction plus subtile.^ {Ma^ nuel, p. 196.)

^') Voir dans Zeller (I, q&&) la discussion sur Tëpoque de sa naissance; die oscille entre 01. 63 (Sfig) et 01. 53 (569). Or Diogène (1,38) place la mort de Tbalès vers 01. 68 (Sâg). [Voir Zeller, p. 198.] En tout cas, Anaximène n'aurait pu profiter directement des leçons de Thaïes, ce qui a peu d'importance d'ailleurs, puisque Thaïes n'emeignait pas, n'avait pas d'éeo/(B.

Le point de départ d'Anaximène est absolument le même que celui de Thaïes : une substance unique, primordiale, servant de matière commune à tous les corps, de sujet à tous les phénomènes, ce qui est, nous Tavons dit déjà, le principe même du matérialisme dont le terme logique est Tatomisme; de Thaïes et Anaximène à Démocrite, il y a continuité absolue.

Mais Anaximène a une conscience supérieure des exigences de la doctrine que son prédécesseur n'a fait qu ébaucher.

II commence par changer la substance qui sert de matière première : Teau avait cet avantage de tenir une nature intermédiaire entre l'élément lourd, la terre, et l'élément léger, lair; en se décomposant, elle envoyait Fun en bas et l'autre en haut. Mais cette faculté même de se décomposer prouvait qu'elle n'était pas simple. Et puis, les raisons pour lesquelles on la considérait comme le principe de l'être et de la vie (et qui se réduisaient à celle-ci, que (f toute nourriture et toute semence sont humides t)) ne pouvaient satisfaire longtemps un esprit curieux et réfléchi. Anaximène substitua l'air à Teau.

D'une part, l'air étant le plus léger des éléments peut, par condensation, produire tous les autres sans perdre sa simplicité primitive; il présente moins de déterminations et se rapproche davantage de la substance nue et amorphe qui semble marquée pour être la composante universelle. D'autre part, les rapports de l'air et de la vie paraissent plus intimes et mieux établis que ceux de la vie et de l'eau. EnBn Tair est plus universellement répandu, il remplit l'espace et pénètre toutes les autres substances.

Pour reprendre l'exemple que nous avons déjà cité, si Proust, au lieu de choisir l'hydrogène comme point de départ de l'évolution des corps inorganiques, eût choisi telle autre substance, de poids atomique moyen, il se fût heurté à une difficulté de plus, celle d'expliquer Texistence et la formation des corps plus légers que celui qu'il aurait pris pour principe. Il eût fallu rendre compte de deux processus de la matière primitive, l'un vei*s une densité moindre.

Taulre vers une densité supérieure. Telle était la position de Thaïes avec sa substance intermédiaire, et c*est ainsi qn'il faut comprendre la correction introduite par Anaximène.

L'air, dont il s'agit ici , ne se distingue pas du fluide atmosphérique (^). Il est invisible et ne peut être perçu que par Timpression du chaud et du froid , de Thumidité et du mouvement; mais il n'est pas besoin de faire intervenir une essence plus subtile que le crvent^; c'est bien le tr corps i) déterminé, cr l'élément i) que nous respirons.

Ainsi l'air est tr infini?) selon la quantité, c'est-à-dire illimité en étendue (^^ (comme tous les éléments de la physique hindoue), mais non en qualité, c'est-à-dire qu'il n'est pas indéterminé comme Y&Tteipov d'Anaximandre.

Aussi me parait-il difficile d'admettre le jugement de Zeller, qui, après avoir exposé ce trait de doctrine, ajoute : (rll est donc à peu près certain qu'Anaximène s'est approprié cette idée d'Anaximandre(')i);àmoinsque le mot cr idée i) ne vise ici simplement la conception de Yinfinitude, que Thaïes, en efl*et, ne parait pas avoir eue, ou, ce qui est moins encore, le mot môme d'dtTrsipov '^). J'inclinerais personnellement à croire que l'idée d'infini, impliquant l'absence de limites, de formes physiqt^es, provient ici de la substitution de l'air à l'eau. L'eau n'est jamais «r infinie?) dans tous les sens, puisqu'elle a une surface qui la borne en épaisseur; l'air, au contraire, s'étend dans toutes les dimensions et ne peut affecter aucune figure.

L*air est sans cesse en mouvement et engendre constamment des êtres nouveaux, ce que ne faisait pas l'eau de Thaïes. Mais cette

^^) Il n'y a aucune raison pour en juger autrement. [ Voir Zeller (I, q&5) réfutant Topinion de Ritter (I, 917) et de Brandis (1, tàk).] Le texte d*Arbtote(Mé(apA., 1,3, 98&) montre que Fair d*Anaximène est bien Tun des quatre ëk^ments.

^^ Fragm. d'Anaximène, cite par Plu- (arque ( De piacit, ^ 1 , .3 , 6 ) : ôXov rdv xàffftov tjvevfia xai d^p vepté^et. Tons

ces témoignages concordent : Ex. Cicéron {Àcad,, II, 37, 1 18) : (rAnaximenes infinilum aéra, sed ea, qus ex eo oiisntur, defmita , rt etc.

^'^ HùtLphil. grecq., I, 9A6.

^*) (rL*air est fini quant à sa qualité, différent par conséquent de Yinjini d'Anaximandre, qui est aussi Vindéierminé,^ (Renouvier, 1, 197.)

différence peut 8 expliquer aussi par la nature mobile de Télément primitif) sans qu on soit obligé d'y voir une trace de l'influence d'Anaximandre ^^K

D'ailleurs, on ne sait en quoi consiste ce mouvement, ni doù il vient. Aristote reproche même explicitement à Anaximène de n'avoir pas reconnu de cause motrice (^).

Il est probable que l'air se meut tout simplement parce qu'il est le principe de la vie, comme dans tout hylozoïsme. C'est pour cela aussi qu'on peut l'appeler (r divin ?), ou même en faire une divinité ('), à condition de n'introduire par là aucune cause efficiente distincte de la matière (^).

C'est cette mobilité, cette activité, cette sorte de spontanéité de Tair qui avait surtout décidé Anaximène à en faire le principe universel. L'air est l'agent de la respiration , qui est l'organe de la vie pour tous les êtres, et même pour le Monde, que les Ioniens se représentaient sans doute comme un animal vivant, respirant par le souffle des vents,

(T Ainsi, dit Zeller, en observant la diversité et l'importance des effets produits par l'air, on pouvait facilement y trouver la preuve que c'est l'air qui meut et produit tciytes choses . . • Cette assertion trouvait d'ailleurs des motifs, et dans l'observation et dans une conjecture qui venait aisément à l'esprit : la pluie d'une part, et, d'autre part, le feu, pouvaient être également considérés comme des produits de l'air. De là pouvait facilement résulter cette idée, que l'air est la matière d'oà sortent tous les autres corps, les uns se portant de bas en haut, les autres en se portant de haut en bas'^). ?)

Anaximène a indiqué en termes explicites comment il conçoit

^') VoirZdler, I, aAG. ^^^ Rœth (dft par Zdler)coinDiel cette

(*) Métapk, 1,3, 98&. lourde erreur, en fiiitaDt d*Aiiaxiiiièiie ie

^'^ Oicéron, De noL Dear* {he. eii.). premier des spiritoaliBtes e( mAme des

Cf. Stobée, LacUinee : ffCleanthes et Ana- théistes de la Grèce^ {Geich, ier obendL

ximenes aethera dicunt esae sammam PAt'/., II, aSo.)

DeandT). //. Terlullien, etc. <') Zeller, I, aiS.

la géoéraliou des éléments et des choses : tout se fait par raréfaction <*) et condensation. (Thaïes avait laissé le procédé dans lombre.) Zeller remarque avec finesse que ces deux phénomènes semblent avoir été pour Ânaximène la conséquence du mouvement de l'air, par suite de réchauffement et du refroidissement. Par la raréfaction , si Ton en croit Simplicius, lair se change en feu et le feu, en se météorisant, compose les astres (^^ Par la condensation, le vent devient nuage, puis eau, puis terre, puis pierre. Les corps simples forment ensuite les corps composés ^^K

Le système est parfait, sauf en ceci, qu Anaximène ne connaissait pas la théorie des quatre éléments : il ne distinguait sûrement pas entre Vi^p et Yaidrfp, sans quoi il eût pris le plus subtil , Yéther et non Yair, pour principe universel ^^K 11 appert, au contraire, de ce qu'on sait par ailleurs, qu'il considérait les astres comme formés des vapeurs qui s'élèvent de la terre, lesquelles, condensées par l'énergique mouvement de rotation du ciel , avaient ainsi produit les étoiles, pourvues à cause de cela d'un noyau terrestre ^^K

Anaximène a cru à l'existence d'un nombre infini de mondes, mais on ne sait si ces mondes sont les étoiles ou une série de systèmes successifs. D'après Simplicius, il ne s'agirait pas d'une pluralité de mondes coexistants'^), et il faudrait lui attnbuer la doctrine de la formation et de la destruction alternée de runivei*s.

Tel est le système d'Anaximène, qui constitue un progrès si évident sur celui de Thaïes, qu'on a voulu y voir l'influence prédomi-

(■) Aristote (Pk^s., 1, &) dit fiiiwdr» et 'uitKPùùait. Platarque et Simplicius remplacent le terme ^tévwns par àpalaxits.

Thëophraste {àté. par Zeller, p. 1 8o , édit. allem.) attribue cette théorie à Anaximène seul parmi les anciens physiciens, dislinctioQ qu'Aristole n'avait pas faite.

^^ Qrigène, Pkilaitophummw, ch. vn.

^^^ Sûuplic, Pkys., p. Sn : kpatovfiepor fiiv rdv âépa wvp yiyveaOai ^1791»

fgwtvoiifuvov ii iptfiovptha vi^oe, rfra ért fjtaAAov iihcop, eha yi^, tha Xiâovf, rà iè àXXa éx toùtojv,

^*) M. Renoavier n'a pas songé à faire cette réserve (t. 1, p. 198); Zeller Findique d'un mot, mais sans donner la véritable raison.

<') Voir Hippolyte, Rrfut. hères., 1,7, texte cite par Zeller, 1, p. aSf .

^'^ Phyriq., 967.

li LIVRE H, CHAPITRE II.

nanle d'Anaximandre(^); nous sommes, sur ce point, de Tavis de M. Renouvier contre M. Zeiler, et nous croyons que le développement naturel de la doctrine physique suffit pour expliquer ce progrès.

A Anaximène se rattachent deux philosophes qui , pour avoir voulu développer et pousser sa doctrine, n ont fait qu'en montrer les limites et préparer la philosophie grecque à en sortir : Idée d'Himère et Diogène d'ApoUonie.

Le premier, en cherchant à fixer la densité relative de Télément primitif, a surtout fait ressortir combien la nature en était vague et mal déterminée. A mesure que la spécialisation et la distinction des éléments avançaient, par les observations et expérimentations de la science naissante, il devenait plus difficile de maintenir entre eux les rapports précédemment établis.

On s'apercevait, par exemple, que le feu ne provient pas de la raréfaction de Tair : il fallait donc que Tair, pour Tengendrer, contînt d'abord explicitement le feu en puissance. On était ainsi conduit à prêter ie r61e de matière première à l'air chaud , ce qui permettait d'entrevoir le moment où le feu s'imposerait comme principe universel.

D'autres observaient qu'un tel élément ne pourrait produire l'eau, qui est de sa nature froide et lourde, et maintenaient^ l'air son caractère de fluide froid et pesant Les efforts d'Idée ne parvinrent qu'à mieux établir l'impossibilité où était la physique de s'en tenir à un élément défini, comme l'air qui ne pouvait évidemment servir de matière commune^ des éléments doués de qualités contradictoires.

£n même temps, Diogène d'ApolIonie travaillait à montrer qu'un élément proprement matériel, pour actif et mobile qu'il fût, ne

(*) (T Quant à moi, il me semble que de cette opioion, placez ceile^^i : «rAnaxi-

ses opinions, prises dans leur ensemble, mène ne peut en aucune façon élre con-

trahissent clairement Tinfluenoe de son sidéré comme un disciple d^Anaiimandre.»

prédéces8eur.»(Zeller, I,a5â.)Enregard (Renouvier, I, id6.)

pouvait suffire à expliquer la vie et ses fonctions par les seules propriétés que comporte la matérialité.

D*après lui , Têtre primordial ne doit pas se contenter d'être plus général, plus universel que tous lesautres,il doit encore être capable de pensée. Il le prouvait d abord en invoquant la répartition intelli^ geote et harmonieuse des choses dans le monde (') ; ensuite, en observant que la vie et la pensée sont produites dans tous les êtres vivants par la même cause, qui est Tair fourni par la respiration, car il ne croyait pas nécessaire de changer l'élément indiqué par Anaximène, mais seulement de le mieux déterminer.

Aussi, poussant la théorie à l'extrême dans le sens de l'animation et de la spiritualisation du principe universel , il disait que l'air est l'être au sein duquel habite la raison qui conduit et ordonne tout, car il est dans sa nature de tout pénétrer et de tout organiser.

Qu'importe dès lors que cet élément soit la masse atmosphérique, comme semble le dire Aristote, ou une substance intermédiaire entre l'air et le feu, comme le pensent Porphyre et Simplicius, ou un fluide subtil enflammé par la chaleur astrale, comme le croit Ritter; la vérité est que ce principe n'est plus de la matière, et que l'hylozoisme touche ici au panthéisme à demi spiritualiste que l'Ecole stoïcienne devait plus tard mettre en honneur.

Sur le reste du système, Diogène ne se sépare guère d'Anaximène : il admet aussi que la raréfaction et la condensation sont les deux moyens par lesquels s'engendrent les éléments secondaires et les corps composés; il croit à la formation et à la destruction de mondes successifs , etc.

Mais sa doctrine n'a d'importance qu'en ce sens, qu'elle montre les lacunes de celle d'Anaximène et fait pressentir les dangers que court la physique ionienne pour avoir fait de la vie une propriété immédiate de la matière première, au lieu d'en avoir fait une résultante de ses combinaisons ultérieures.

Voir Simplicius, Phys., 3a, 35.

Anaumandbs. — m. Le progrès de la physique ionienne, sensible de Thaïes à Anaximène, s'était arrêté court après ce dernier. Avec Diogène d'ApoUouie, le matérialisme semblait s'avouer vaincu , et Ton pouvait déjà prévoir le Démiurge d'Anaxagore , chargé de remédier, comme le Deus ex machina, à l'impuissance de la doctrine.

Heureusement, dans une direction toute voisine et latérale, Anaximandre avait poursuivi l'œuvre de Thaïes et dépassé même Anaximème qui venait après lui.

Ou ne s'étonnera point de nous voir substituer ici l'ordre logique à la disposition rigoureusement chronologique. Celle-ci, f&t-elle parfaitement certaine et acquise, — et elle ne l'est pas, — ne saurait nous être d'aucune utilité; car cril fiant i^noncer à l'opinion, communément reçue chez les anciens et reproduite par les mo« dernes, de l'existence d'une succession fidèle et régulière de philosophes ioniens, semblable à ces écoles qui se constituèrent en Grèce durant la seconde période de la philosophie (^)d. Anaximandre ne fut point ledisciple de Thaïes (^), pas plus qu'Anaximène ne fut le disciple d'Anaximandre. En bonne raison, c'est celui-ci qui vient le dernier dans une exposition théorique , parce que son système suppose déjà l'effort de pensée où s'est arrêté Anaximène. Anaximandre doit terminer Thistoire de la physique ionienne, parce quil l'achève.

Que pouvait-on, en effet, reprocher au principe d'Anaximène? C'est que cet air, tout en ^tant plus souple , plus subtil , plus plastique que l'eau de Thaïes, restait encore trop déterminé pour servir de matière première à tous les éléments. Ijes maladroites précisions d'Idée d'Himère montraient l'impossibilité d'attribuer une essence fixe, une forme particulière à la substance qui, par définition, devait se prêter à toutes les essences et à toutes les formes.

Avant même que ces conséquences eussent apparu, Anaximandre avait tranché la difficulté en choisissant un principe (^^ qui n'em-

^*) Renouvier, Manuel, f a6. aller k rexlréme dans celte direclion et

('^ Ritter estime même quiioe doit rieu compromettre la théorie qa'on soutient, h Thaïes. {Geseh. derPhiL, I, di &.) Ccst ^'^ Aristote, Phys. , III, A , 9o3.

pruntait aucune déterminalion aux éléments auxquels il devait donuer naissance, puisquil se définissait seulement par son universalité : rinfîni, rà ënseipw.

II est à peine besoin de remarquer que le sens de ce terme est tout relatif à la doctrine dans laquelle il se produit : dans la phy-* sique ionienne, Imfini ne peut être ni un abstrait, ni un idéal, ni une formule mathématique, ni un concept métaphysique; cest la matière m/bUe^ c'est^à^lire sans limites, sans formes et sans particularité propre* Si un doute pouvait se oroduire sur ce point, le texte suivant d'Aristote suffirait à le dissiper : (rPour tous les physiciens, l'infini n'est qu'un prédicat servant à qualifier la substance maténelle, tantôt l'eau, tantôt l'air, tantôt quelque chose d'intermédiaire, tantôt la matière indéfinie elle-même ('\ v

Anaximandre, d'ailleurs, justifiait son opinion en disant que Tinfini seul peut engendrer perpétuellement mns s'épuiser, et, comme le remarque Zeller, c'est là précisément la raison que cite Aristote comme preuve essentielle à l'appui de l'affirmation d'une matière corporelle infinie (^) : l'idée d'épuisement ne se comprendrait pas s'U s'agissait d'un principe abstrait.

Enfin Anaximandre fait sortir de cet infini toutes les substances particulières, par voie de séparation; il faut donc que ce substratum commun soit lui-même matériel.

Sur la matérialité de Y&neipov, il n'existe aucune divergence sérieuse parmi les historiens de la philosophie : seul Michelis, dans

<') Pky$., IV, 9 o3 : ol là wpi ^ awàH dhrayrcf à*l itvondéaaw érépav rtpà ^Ù9tv T^ éwgip^ Tûhr XtyofUvcûv alotx^Uap, olov ^itûp , ^ àipa , ^ rd [leraSiù toùrù9¥. J*y joins la phrase da livre X de la Méiaph. (p. io53), qui complète ie sens : à 1U9 rt§ ÇiXiap éhai Çifai rà tv^ à l'éépa, à té rà àifêipop.

(') Ibid., III, 8, ao8 : ïva yévws yiil iXXglKy, ivayxaiàp ivtpytia ântipûv

êîpûu twfAa aUrdrjràv. Ce sont les ex-* pressions mêmes que Stobëe emploie en rapportant les raisons d'Anaximandre :

\ià T< rà éLireipàv è</1lv; tva fAijtèv iXXêivtf 1) yévstnç. {EeL, I, 39a.)

Aristote dit, du reste, en propres termes : aâfia rà {nrox«/fiayor, en parlant de Y infini d' Anaximandre {Pkys,, I, h , 1 87). Le caractère matéîd de fiifsipop est paiiiitement ëtabli par tous les textes.

un opuscule spécialement consacré à Anaximandre ^^\ a voulu donner à ce terme le sens d' absolu y c'est-à-dire d'if^ni positif, par opposition à l'inGni négatif; cette distinction résulterait d'un passage, non encore compris, d'Aristote dans la Physique (IV, 6, âo6). Mais Zeller, dans une courte dissertation , qui est un modèle de dialectique (^), a montré la fantaisie d'une pareille interprétation. Aristote n'a jamais admis pour son compte ni prêté à Anaximandre l'opinion que l'infini, dont il fait simplement une forme de la quantité, pût exister par soi, indépendamment d'un sujet, ni surtout qu'il pût se concilier avec cette plénitude d'existence déterminée que suppose l'absolu.

C'est sur la signification même du mot, pris comme prédicat, que la contradiction peut intervenir. Zeller croit que Y&nsipov désigne simplement «rune matière infinie quant à la masses). Cette restriction de sens n'a pas grande importance, en ce qui le concerne, parce qu'il arrive ensuite par la critique des témoignages et par le raisonnement à reconnaître à l'infini le caractère d'indétermination qui fui appartient; mais elle ouvre la porte aux erreurs du genre de celle de Ritter, qui considère Y&neipov comme un mélange d'éléments actuellement distincts. Le mot &mtpov qui vient de & privatif et de fsépcts, limite, détermination, a évidemment le même sens que ov fsenepeurfiévov et un sens plus étendu que dépit/lov^^K Dès lors il faut entendre, avec Strûmpell, Leydel, TeichmuUer, avec M. Renouvier aussi, qu éhrs^pov désigne ce qui est qualitativement indéterminé, par opposition aux substances particulières, telles que l'eau et lair^.

Comment cette matière première pourra-t-elle devenir le prin-

^*) De Anaximandri Infinito (Brauas- ce qui ne rentre pas dans la grandeur

berg, 187&). {^^avsp (pùsvii àop9Tàç).

(*) En note, p. 31 3. ^^^ Strûmpell, Geêch, der Thear. Phii,

^') Voir Phys., III, 5, aoâ, le passage der Gr., p. 99; Teichmûller, Stud., 3,

où Aristote dit qu'on peut appeler dhrei- Ge$ck. der Begr. , VU, 3 ; Renouvier

pw soit ee qui ne peut être mesura, soit {Man., 1 09 ) : irll le nomma Infini, roprë-

cipe des matières secondes, c est-à-dire des éléments? Voilà ta question qui va nous faire pénétrer jusqu'au fond de la pensée d*Anaximandre.

Ecartons d'abord la version suivant laquelle Y&mipov serait une essence intermédiaire entre le feu et lair, ou entre lair et Teau , et pourrait ainsi produire 1 un et l'autre par condensation ou raréfaction; les compilateurs qui la rapportent confondent évidemment Anaiimandre avec les disciples d'Anaximène('). Une hypothèse plus vraisemblable et plus gênante pour la théorie est celle qui consiste à faire de Yânsipov un mélange de toutes les matières particulières, qui se dégageraient de la substance primitive par une simple séparation des parties constituantes.

L'importance d'une pareille interprétation n'a pas besoin d'être relevée. Non seulement elle peut donner naissance à une classification nouvelle des physiciens d'Ionie, qui se trouveraient ainsi divisés, comme Ritter a cru pouvoir le faire, en dynamistes et en mécanistes (les uns faisant sortir toutes choses d'une matière primitive unique, par transformation; les autres admettant une pluralité originelle et composant les différents corps par voie de séparation) (^); mais encore et surtout elle compromet la conception d'ensemble de cette période philosophique, qui apparaît désormais sans unité.

On peut se contenter sur ce point de résumer la discussion de Zeller, d'autant plus probante qu'elle n'est inspirée par aucune idée théorique et que l'auteur ne poursuit pas, comme nous, la démonstration du progrès de la physique ionienne dans le sens d'une

BPDtant sous ce nom négatif ce qui n'a ni terme ni existence déterminée en aucune manière , soit en nombre , soit en quantité , soit en qualité, soit en relation. ^

<■> Simplicius {Phys., I, /i et 6) attribue expressément cette opinion à un disciple de Thalè'i , trè spostéricur h Anaximiindre, Nicolas de Damas.

^'^ Ritter, Hist. de laphii. ion., p. 17^ ( texte allem. ) et Hist. de ia phii. , 1 , 30 1 . 983. Parmi les dynamistes seraient rangés Thaïes , Anaximène , Héradite et Diogène ; parmi les mécaniêtesy Anaximandre, Anaxagore, Archélaûs. Même en acceptant les définitions et la thèse, cette classification de personnes ne paraît pas fondée.

explicalion matérialisle ayant un terme dans latomisnie proprement dit.

Le principal texte sur lequel s appuie la thèse de Ritter est tiré de Simplicius, qui a trouvé dans Théophraste une indication ten* dant à assimiler la théorie d*Anaximandre à celle d'Anaxagore (^); et cette théorie, longuement exposée par le*commentateur, consiste à affirmer que les différentes substances, qui se sont plus tard séparées par le groupement respectif des éléments similaires, étaient déjà renfermées dans la matière primitive (^}.

Aristote, d ailleurs, semble lui-même donner crédit à cette manière de voir, puisqu'il appelle cette matière primitive un mélange,

(ityfxa

Zeller remarque d abord qu Aristote se sert des expressions (r se séparer r , cr être contenu Ji pour désigner non seulement une substance actuellement déterminée, mais encore une substance qui n est qu'en puissance dans une autre ^^K Le mot de Siadpeats qu'il emploie dans le cas, pas plus que le mot de (xi^fta, ne tire donc à conséquence. Dans les textes qu on vise, Aristote a sur-^ tout en vue Anaxagore et Empédocle auxquels s'appliquent parfaitement ces formules, et ce n'est que par extension qu'il y fait allusion à Anaximandre, dont la doctrine offre en effet quelque analogie avec les deux autres.

Celte analogie, d'ailleurs, n'a jamais été poussée par Théophraste jusqu'à l'identité complète^^^, etSimplicius se sert, pour la

aiù)9T& Xpa^tyLâvipù) Xéygtv ràv kva^ayàpw. {Pkyê.f 6.)

^^) Ibid» ,Ùt où yhoftévùfp dXX' inoLf-

<') Ar<fr., XII, s, 1069.

^*) De Cœh, III, 3o9 : Éarej iè <rroi- Xstov Tùip aù^yiéTw êls à ràXXa iiatpeTrai, iwtwàpxp^ luvàyni ^ èvt^hyeif.

^*^ II dit, au contraire, expressëment qu'Anaxagore «ne s'accorde'^avec Anaximandre, touchant la matière primitive, que 8i Ton remplace un mélange de substances détfinninëes, qualitativement distinctes, par une matière primitive tmique, êans propriété déterminées, nia ^iais iôpialosfi, (Cite par Simplicius dans le passage vise.) C^est la condamnation très nette de la théorie de Ritter.

caractéciser, d'une expression atténuée qui indique seulement une certaine ressemblance, fsctpœjthfcriùys. D'ailieui*s, Schleiermacher et Brandis ont démontré d'une manière péremptoire que Simplicius u'a pas eu de la doctrine d'Anaxiniandre une connaissance précise et directe, et que son témoignage n'a aucune valeur en face de celui d'Aristote et de Théophraste.

Enfin Zeller ajoute un dernier argument d'un ordre plus général, qui nous parait devoir emporter la conviction : il est invraisemblable que l'opinion attribuée par Ritter à Anaxiuiandre appartienne à une antiquité aussi reculée. Car l'idée de substances primitives immuables implique l'idée de l'immutabilité des propriétés particulières qui distinguent ces substances. Or on peut affirmer non seulement, comme le fait Zeller, qu'une opinion de ce genre ne se trouve en Grèce qu'après l'époque où Parménide a nié la possibilité du devenir, mais encore qu'elle va au rebours de la physique ionienne, pour qui l'antériorité de la matière sur ses déterminations, de la substance sur ses qualités est une sorte d'axiome. Si cette philosophie a un sens, elle est un matérialisme où les phénomènes avec leurs lois sont considérés comme des accidents passagers et variables au regard du fond commun de toute existence. Que dis-je? Il n'est pas encore question de crloisD, ni de «r devenir?»; la philosophie ne pose qu'un problème : (t De quoi sont faites les choses? 7) Une physique mécaniste^'), comme celle que suppose Ritter, impliquerait l'idée d'une cause motrice capable de faire sortir de la matière première, par le mouvement et les combinaisons, les formes implicites qu'elle recèle. Or on ne trouve rien de semblable dans Anaximandre, C'est l'infini lui-même qui se meut, comme l'eau de Thaïes et l'air d'Anaximène(').

<*' Par mécanisUêp Ritter entend les tives des substances comme ne se déve-

philofiophes qui font préexister les sub- loppantqu a mesure quelles sortent d'une

stances particulières, comme telles, dans substance qualitativement homogène. La

la substance primitive ; par dynamûtes , ddflnilion est correcte, ceui qui considèrent les qualiti^s distinc- ^*^ Voir Aristote, Pkyê., III, â, âo3.

Concluons donc que Y&netpov nest pas, au sens propre, un mélange ^^^ de substances particulières, mais une masse homogène où les éléments ne sont contenus qu*en puissance. Pouvonsnous maintenant nous représenter quelle était la nature de cette maste ?

Nous avons, plus haut, mentionné en passant lopinion d'après laquelle cet infini serait une matière intermédiaire entre les couples d'éléments que les anciens considéraient comme primordiaux, le feu et lair, Tair et Teau. Plusieurs commentateurs s'y sont ralliés, entre autres Simplicius qui mérite quelque considération, car il s attache d'ordinaire à suivre de fort près Aristote(^). Mais Zeller montre qi>ici encore Texégète s'est laissé tromper par des analogies, et que, d'ailleurs, il n'est pas même sûr de son interprétation, car il prête à Anaximandre cette double et inconciliable doctrine, que la matière primitive est un intermédiaire entre l'air et le feu, et tout ensemble entre l'air et l'eau ^^K

D'autre part, l'examen minutieux des textes d'Aristote montre bien que celui-ci considère Y&iretpov comme n'ayant aucune essence matérielle particulière : «r Les uns, dit-il , partant de l'hypothèse d'une seule matière primitive déterminée, en font sortir les choses par voie de raréfaction et de condensation. Le$ autres^ comme Anaxinhandre^ Anaxagoreet Empédocle, en font sortir les contraires par voie de séparation W. -n D'où il suit qu'Aristote considère la raréfaction et la condensation comme essentiellement liées à l'idée

^'^ Je trouve dans Renoavier {Manuel, 1 o3 ) nne interprëtation fort subtile dont voici le résume : «L'infini est le principe de toutes choses; il faut donc que chaque chose ait de lui son principe particulier et que, par conséquerU, ces principes sotent en nombre infini, . . L'in&ni est bien un tnélange, mais qui ne voit qu'il cesserait d'être in&ni s'il était un mélange déterminé de quelques éléments finis ?«

La thèse me parait inexacte en ce sens que nulle part on ne nous dit que chaque chose ait dans l'infini son principe isolé et distinct, et que d'ailleurs le mot fii^fta est indifférenmient appliqué par Aristote aux éléments et aux contraires.

^*) Phys.y io4, 106, 107, lia; fle Cœh, 973, 961, 968.

^^^ Voir Zeller, I, p. 990^-

duue matière première qualitativement déterminée (telle que lair et Teau), de même qu'il considère la théorie de la séparation comme liée à Thypothèse d'un mélange primitif explicite, ou à celle d'une matière originelle, essentiellement indéterminée. «rEt il doit en être ainsi, remarque fort justement Zeller. Car, pour que les substances particulières pussent sortir de la matière primitive par voie de séparation, il fallait quelles y fussent contenues eu puissance ou en acte : or ceci n'est possible que dans le cas où la matière primitive n'est pas déjà elle-même une substance particulière, ou un intermédiaire entre deux substances particulières (*'. li

Ce point établi, on voudrait qu^Anaximandre eût cherché à définir la substance première dans ses rapports avec les substances secondes, ou au moins quant à la puissance qu elle avait de les engendrer, n eût ainsi déterminé l'idée générale de (c matières qui reste dans l'ombre. V&mipov renferme tous les contraires en puis-, sauce : soit; mais dans quel tissu sont impliquées toutes ces potentialités? A quelles conditions sont-elles réelles, et qu'est-ce qui différencie Tinfîni concret de l'infini abstrait? En quoi consiste positivement la substantialité qui lui permet d'être le sujet de toutes les déterminations ultérieures que comporte le monde?

U ne faut pas s'étonner qu'Anaximandre n'ait pas répondu à ces questions qui supposent un développement philosophique disproportionné aux conditions de son temps. Il faut même comprendre que ses propres indications sur la nature de Yâneipov semblent le ramènera l'hylozoïsme de Thaïes, qui est commun à toute l'Ecole ionienne.

L'infini n'est pas seulement éternel et impérissable, qualités qu'il lient de son rôle de matière première; il se meut lui-même et anime toutes choses dans son sein : tsepiéxsiv énoLina xcd fséina xv^epvàv; ce sont les expressions mêmes d'Anaximandre d'après

^'' Zeller, p. 996.

8i UVBE II, CHAPITRE U.

ArÎBtote qui les rapporte ('). U est vivant, et cest en vertu de son énergie propre qu'il fait sortir de lui tous les êtres.

^Aristote estime qu un pareil être doit être considéré comme 9 divin T) (') ; nous n'en disconviendrons pas, mais nous nous garderons d'accorder à Rœth^^) que cette force motrice, cette vitalité, soit indépendante de la matière qu elle anime et doive être regardée comme une sorte d'esprit in6ni..Il (aut se rappeler — et nous le savons par Aristote lui-même — qu Anaxagore est le premier qui ait introduit cette idée dans la philosophie grecque, et que le terme (r divine), en ces périodes primitives de la spéculation , n*impiique aucune spiritualité.

. Gomment les substances particulières onfr-elles pu sortir de la substance primitive, et que signifie au juste le terme de séparatùm^^^ dont nous avons déjà restreint la portée ? C'est ce qu il n'est point facile de déterminer, surtout à cause de la méprise oi!^ tombent i^ertains commentateurs en faisant intervenir ici les données principales Au système d'Anaxagore. Nul ne nous dit pourquoi ni corn* ment des substances distinctes enti*e elles émergent, à un moment donné, d'une masse homogène. Simplicius achève de brouiller la question en attribuant à notre philosophe une théorie des contraires qui paraît peu vraisemblable, venant d'un contemporain de Tbalès: Anaiimandre aurait considéré le froid et le chaud comme confon* dus d'abord dans Yéampou^ et comme s'opposant ensuite Tan k l'autre pour former des essences déterminées (4. Du mélange de ces deux principes résulterait l'eau, qui serait ainsi le premier dea éléments, la première différenciation concrète de ïém&pop; pub, par des séparations successives, la terre, l'air et le feu.

Mais l'interprétation ne se soutient guère, et il est surprenant

<') PkyM., III, ke. de. (*) SimpKdiit, Pkgê., i% : ràg

^^ Kci Tovr'éipat rd âtiàtf, {lUd,) rUmfras. . . ixxpivwaâat (pnfah Àya&-

^ Guch, der Abendl. Phil*, II, lia. pLonApos. L'infini aurait ainsi une puis-

^^^ ExKpiPÊffdat, èiroKpipt<r$cu. (Voir mnce logique, en même temps que

Aristote, Phtfs., I, A.) physique, et celle-ci dériverait de eelle-là.

ANTÉCÉ«gMT$ DE L^ATOMISME EN GRÈCE. 83

qae Zeller n ait pa^ été choqué de l'incohérence qu elle entraîne ('). Si le froid et le chaud sont confondus dès lorigine et de toute éternité dans Tdtirç^pQVt et si leur mélange produit leau, cet élé^ ment doit être considéré comme primordial , comme contemporain de Tinfini lui-même. Si donc on admet ces témoignages, il faut, avec Kern et avec Rose (que réfute le même Zeller), admettre que rhumide [ùypév) ou l'eau est la substance mère de toutes choses, et que Y&mipov est une surérogation« sinon une addition ultérieure faite à la doctrine '^),

Toutes ces précisions, empruntées à des scoliastes mal informés, sont dangereuses; il n'en faut sans doute retenir que ceci : comme les éléments se distinguent entre eux parleurs qualités opposées, on peut dire que les contraires sont contenus en puissance dans la substance première d'où sortiront les éléments, et peut-être, en effet, Anaximandre a-t-il, k ce propos, distingué le froid et le chaud, à cause de la difficulté de les engendrer d'un même principe, difficulté qui avait si fort préoccupé Idée d'Himère.Mais on ne saurait prêter à notre philosophe une théorie explicite des contraires, pas plus qu'une classification méthodique des éléments.

II A dû, en effet, considérer l'eau comme sortant la première de l'infini primitif» et cela pour des raisons analogues à celles de Thalèf; vçpu après Anaximène* il eût probablement choisi l'air ou le feu; c'est là d'ailleurs un point secondaire de sa doctrine. Le principal est l'affirmation d'une matière première indéterminée, engendrant toutes les substances particulières par le simple ressort de jsa puissance permanente , et sans subir la direction d'aucune loi constitutive; ce dernier trait est caractéristique de Tionisme ancien, qui n'a distingué de la matière du devenir ni les modes du mouvement phénomépd , ni la force motrice.

<'} Voir la D0I9 i» la p/ige 93| da à cet égard, ia texte adoiettaat ia thèie

Uioie I de Ze)ler. de Simpiiôus ,et la note en monirant les

''' Il me semble que le lexle da Zeller inacceptables consëquenees. L'interpréta-

et la note de la page aSi se contredisent tion du commentateur est une glose.

Sa

La' cosmologie d'Anaiimandre offre peu d'intérêt pour l'objet qui nous occupe. On y trouve pourtant un essai de systématisation de l'univers. Ainsi le ciel est mû par le mouvement immanent à Y&jteipov. Les astres se sont formés par la fragmentation du cercle de feu qui entourait primitivement le monde et qui s'est distendu par la rotation ('). La terre a existé d'abord à l'état liquide , puis s'est desséchée par l'effet du feu céleste , et ce qui reste de l'humanité s'est rassemblé dans le lit de la mer.

C'est du limon primitif que sont sortis les animaux ^ sous l'influence solaire, et tous ont commencé par habiter l'élément humide. Techmûller s'est plu^^' à relever les rapports de cette théorie, rapportée par Plutarque, avec le système transformiste de Darwin W.

Il faut se garder d'exagérer l'importance de pareilles ressemolances, mais on peut constater à bon droit qu'à peine né, le matérialisme a eu une vague conscience de sa direction fondamentale et de son avenir.

De même que tout est sorti d'une matière unique^ de même tout doit rentrer dans cette matière; car crtous les êtres, dit Anaximandre, doivent porter la peine de leur iûiquitéiîW, ce que Zeller explique ainsi : a L'existence séparée des choses individuelles est une injustice, une témérité qu'elles doivent expier par l'anéantis-" sèment. 19 II semble qu'Anaximandre ait apj^liqué cette règle au monde lui-même, qui doit disparaître quand le temps en est venu,'

^*) Tous ces l'cnseignements sont puises à des sources postérieures: Stobëe, Piioe, Cicéron, Plutarque, Thëodoret, et ne sont d'ailleurs ni d'une clartd, ni d'une certitude parfaite. Le sens en varie quand on passe de Ritter à Brandis et de Renonvier à Zeller ou Techmiiller. Nous résumons ici les moins contestables.

^') Loe, ck., p. 68 (texte allem.) ^'\ Plutarque {Qu, conv.y VIII, 4; De piac,, V, 1 9 , & ). D'après lui , Anaximandre

anrait interdit l'usage des poissons, parce que l'homme est directement issu de ceC animal. Antique tradition dont on retrou-* verait la source chez les Hindous.

^*) Fragmentcitë par Simplicius ( Phy$», 6): ÉÇ^ 5é )) yév&rU iari roVe o^t, xai Ti)v (pOopàv sis ravra ylyveadai xarà 70 xp^^v {év et raUra désignent ici l'dhreipov)hlàvai yàp aura rurw xai iixtfv rrfs d^iKias kari rf^f tou x^pàrou

xarà TOv yupévov jd^tv, et qui serait alors remplacé par un nouveau monde appelé à la même destinée. Mais cette interprétation, fondée principalement sur un passage de Cicéron ('), ne va pas sans difficultés, et Schleiermacher hésite à ladmettre.

On peut se demander s'il ne s'agit pas plutôt de mondes juxta-' posés formant des systèmes séparés les uns des autres ou des parties différentes d'un même univers. Dans ce dernier cas, il faut avouer que ces (r mondes innombrables 79 dont chacun serait un dieu, c'està-dire un principe de vie pour tous les êtres compris dans son sein, représenteraient une conception singulièrement large et puissante.

Mais il est plus probable que les rr dieux ^ dont parle Cicéron sont les astres, et que Tinfinité des mondes se déroule seulement dans la durée, un seul monde occupant à la fois l'espace (^). L'idée d'une succession illimitée de systèmes alternativement créés et dé-r Iruils est fort ancienne; nous l'avons déjà trouvée en g(»rme dans la philosophie de Kanada, et peut-être même est-elle une conséquence étroite de Thylozoïsme; quand on admet que l'univers, semblable à un être vivant, s'est, à une certaine époque, .constitué par la vertu créatrice d'une matière donnée, on doit être porté à penser que, comme l'être vivant lui-même, il se résoudra en ses éléments, et que, grâce à sa force vitale éternelle, la matière engendrera un nouveau monde quand celui-là sera dissous.

11 est donc extrêmement probable que l'idée d'une a circulation

^^) DenaU Deor., 1, 10, qS : frAnaximandri aatem opînio est natives esse deos , longis intervallis orientes occidentesque , * cos innomerabiles esse mundos. t*

^'^ C'est ce qui rësulte en somme de ia discussion très documentée de Zeller. Schleiennarcher (Ueber Anaximandrat , 1811, Op. phiL, II, 71) dit qu'il doit y avoir plusieurs mondes, pour que la mort et la destruction puissent n^gner dans

Tun pendant que dans l'autre la vie l'emporte (p. 300); mais Zeller fait observer que cette conception est beaucoup trop compliquée pour IVpoque et peu en har^ monie avec le système d'Anaximandre qui fait tout sortir d'un seul principe. Il n'en est pas de même de Démocrite, dont Tanivers atomique n'a pas d'unité et n'est animé par aucune force régolarisatrice.

11 ne fisiut pas confondre.

86 LIVRE II, CHAPITllB II.

éternelles de Tètre à travers des nàissaneeA et des destructions périodiques, telle que k rappoHie Plutarque (^), a été professée par Anaximandre, et nous y trouvons un argument nouveau pour la thèse que nous avons plus haut défendue, à savoir que la matière est pour lui le prinoipe unique et que toutes les formes qu'elle est susteptibld de prendre doivent être considérées comme accessoires et presque indifférentes au regard de la philosophie première.

En résumé, loin qu'Anaximafidre doive être séparé dé Thdès et de tes successeurs pour être rangé dans une période spéciale de développement, comme iont soutenu Schieiermaôher et Ritter^^, son système apparaît comme le terme naturel où tend l'ancienne physique hylozoiste d'Ionie. Cette école ne fournit è la philosophie générale que Tidéé de matière première^ oU plus exactement l'idée d'une composante unique de Tunivers. Dé Thaïes à Anaïimène et d'Anàximène à Anaximandre, l'idée se précise et se développe. Avec ce dernier^ elle atteint le degré d'achèvement dont est susceptible i'dssence de la matière^ considérée d'une partoomme contiuué et, d'autre parts comme principe direct et immanent de mouvement et de viCé

Ces deux restrictions sont nécessaires, car elles marquent les défauts de la théorie et les raisons de sa stérilité. Tant que la ma^* tière sera considérée comme une substance difll\ise et continué, il sera impossible de comprendre pourquoi, de ce fond identique v émergent, à un moment donné, des essences déterminées et particulièi'es. L'idée de la division particulaire sera la transition nécessaire à l'idée de oomimiiîsm qui, seule, rendra intelligible le passage de l'homogène à ^hétérogène. La tr séparation n des contraires originels au sein de la matière primitive, qui représente évidemment un

^*> Ap. Eot^, Pr. Ev. I« 8, i : kwê- <^ Le premier, parce qu'il Voit dans

^i^flrro li n^ ^pè» yiypmf0êi nài Afiaxiitiandre «rie père de la sdefice apé-

wok^ «rpérepoi» rj^ T^ro^tt» éC ' éirt(pcm calativen , le second , parce qu'il le conai-

aliAi^va épak9itXo9pLéP9àp mdanup dèrecomme «le promoteur de la phyaiqae

aûréh. mécaninte».

ANTëCËUKNTS de UATOHISMë en GRECE. 87

elToii pour expliquer la formation des choses, est une idée vague qui ne peut pas aboutir. Eût-on, dès le principe, quatre substances différenciées dont les oppositions couplées contiendraient le germe de toute la diversité future, que le problème de l'existence des' êtres particuliers, ou plutôt de leur naissance au sein de la matière élémentaire, n en serait pas davantage résolu.

On en est réduit à la conception hylozoïste, qui prête à la substance première la puissance inexpliquée et indéfinie de produire spontanément la forme et la vie. Or une telle substance n'est pas vraiment de la <r matière i), et, tôt ou tard, les éléments antagonistes qu'elle renferme dans son unité confuse se sépareront et s'érigeront en causes distinctes : la force motrice, par exemple, avec Heraclite , et l'intelligence ordonnatrice avec Anaxagore. Mais alors la matière, dépouillée de tout ce qui faisait d'elle un « principe premier?), n'apparaîtra plus que comme une condition seconde de* l'existence. C'en sera fait du matérialisme, et même de la philosophie proprement naturelle.

Pour toutes ces raisons, la physique ionienne, quoique issue plus ou moins directement des traditions qui relient la Grèce à l'Inde, toute supérieure qu'elle se montre, du premier coup, à la physique hindoue par l'unifîcation du principe universel (^), reste néanmoins inférieure à celle-ci , parce qu'elle n'a su trouver ni l'idée de la divi9ian aUmique des éléments, ni l'idée de la canUmaisany qui, seules, peuvent rendre fécond le concept de la matière* première.

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