II. Les Pythagoriciens
On peut hésiter à placer l'étude du système pythagoricien immédiatement après l'examen de la physique ionienne, et, dans le présent travail, ce doute peut êti*e rapporté à deux raisons diverses, l'une d'ordre général et l'autre d'ordre particulier.
^'^ On se rappelle que Kanada avait admis cinq dlémenls matériels primitif, sans compter les autres principos ambigus, comme Vâme et le manas ou conscience.
D'abord, il n'est que trop certain que le pythagorisme n'est pas l'œuvre d'un seul homme, et qu'on serait fort embarrassé de faire strictement la part du fondateur dans l'ensemble de la doctrine. Est-il permis dès lors de dater celle-ci de l'époque où naquit ledit fondateur, et ne risque-t-on pas de commettre un anachronisme en faisant remonter au commencement du vi^ siècle des théories qui ne se sont guère développées qu'au temps de Socrate? Ainsi en ont jugé Brandis (^) qui fait passer l'exposition de Téléatisme avant celle du pythagorisme; Strûmpell qui voit dans ce dernier système une tentative de conciliation entre Heraclite et les Éléates; Renour vier qui coupe en deux l'étude sur le pythagorisme, séparant ce qui appartient au maître de ce que peuvent réclamer les disciples (^) ; et, au demeurant, Aristote lui-même qui ne parie jamais de Pythagore, mais seulement des (r Pythagoriciens t), et même de crceux qui s'attribuent ce nom^(^).
Ensuite, il ne semble pas douteux que l'intérêt particulier de l'exposition restreinte que nous poursuivons ici soit de grouper logiquement les éléments d'étude, en réunissant ceux qui présentent quelque analogie entre eux. Or la philosophie des Éléates tend évidemment à déterminer l'idée de substance, comme la philosophie ionienne. L'une et l'autre cherchent le fond immuable des choses, et, en un certain sens, ou peut dire que Parménide continue Anaximandre. Le pythagorisme, au contraire , vient nous jeter hors de la considération de la matière et rompre en apparence la suite de nos recherches sur les antécédents de l'atomisme. Ne pouvons-nous faire ici ce que nous avons fait pour Anaximène et Anaximandre, avec d'autant moins d'inconvénient que l'antériorité de Pythagore sur Xénoph.ane n'est nullement prouvée?
Nous avouons avoir subi d'abord l'attrait spécieux de ces arguments et ne nous être décidé à maintenir l'ordre consacré que sur des considérations que nous allons rapidement résumer.
^*^ Gesek. der Phil,, t I, &9i. — ^'^ Manuel, p. 106 pour Pythagore, p. i8fl pour les Pythagoriciens. — ^'^ 01 xaXo<tiisvot UvSayôpetoi,
En premier lieu, nous pensons avec la plupart des critiques, que, s'il est impossible de fixer exactement la part de Pythagore dans la constitution de la doctrine qui porte son nom, il est impossible également de la supposer nulle ou insignifiante, ou même accessoire. Le sens de la doctrine est resté le même depuis le jour où elle s'est établie, et elle a gardé jusqu'au bout une remarquable unité. L'idée fondamentale qui lui sert de base, à savoir que aies nombres sont les éléments des choses 19, ne peut pas ne pas appartenir au Maître, dont les plus grands hommes de la Grèce, encore tout voisins de lui, vantaient à lenvi le génie (*'.
Nous avons d'ailleurs d'autres raisons, plus frappantes sinon plus fortes, pour faire remonter le pythagorisme au delà du v^ siècle. L'une a été donnée par Zeller : c'est 'que tous les systèmes postérieurs à l'époque où l'on place Pythagore manifestent l'influence de la théorie éléatique de l'impossibilité du devenir; Empédocle, Ânaxagore, Leucippe supposent Parménide; Heraclite lui-même doit à son opposition contre lesËiéatesla rigueur de son phénoménisme(^). Seul, le système pythagoricien reste à l'abri de cette influence, ce qui ne se comprendrait guère s'il s'était constitué après l'époque oik elle est devenue générale.
Zeller va même plus loin en ajoutant que l'éléatisme a parait d supposer le pythagorisme, tr car l'abstraction qui consiste à ramener l'ensemble des phénomènes au seul concept de l'être est tellement hardie, que nous devons y chercher une préparation historiques. 11 est vrai qu'il n'établit pas suffisamment cette opinion, car il se borne à rappeler que ni les Ioniens ni les Pythagoriciens n'avaient justifié l'existence phénoménale, et que, par suite, en niant absolument le devenir et la multiplicité, les Eléales réfutaient simplement une hypothèse que leurs prédécesseurs avaient admise sans démonstration (^). En sorte que (r quand Parménide concevait tout le réel
^*) Voir entre autres Tëloge de Pytha- sophique en Grèce, par G. Breton. (Paris, gore par Empëdocle. 1883.)
''^ Voir, sur ce point, La poésie philo- ^^' T. I, p. 187.
comme une unité qui exclut absolument la multiplicité, il ne faisait qu'aller jusqu'au bout de la voie où marchaient déjà les deux écoles antérieures 19.
Le raisonnement est loin d'être probant, et, en tout cas, s'applique aux Ioniens beaucoup plus qu'aux Pythagoriciens. S'il s'agit de la théorie qui grandit le rôle de la substance aux dépens de l'existence phénoménale, c'est à Thaïes, Anaximène et Anaximandre qu'il faut songer, et c'est la philosophie de ce dernier, non celle de Pythagore, qui paraît se prolonger dans le panthéisme des Eléates.
Mais nous avons d'autres raisons de croire à la dépendance de l'éléatisme par rapport au pythagorisme : Zeller oublie la principale, à savoir que ce qui caractérise la substance des Eléates et la distingue profondément de celle des Ioniens, c'est qu'elle est une et qu'elle tient tous ses attributs de son unité. Or Pythagore est sans contredit le premier qui ait assigné ce rôle à la monade, qui ait fait dépendre d'elle tout l'ensemble des non[d)res et, par conséquent, tout l'ensemble des choses. En ce sens, on peut vraiment dire que Parménide suit Pythagore, tout en cherchant à systématiser et corriger sa doctrine par la négation rigoureuse de la multiplicité.
Enfin il est un autre argument, qu'on s'étonne de ne trouver ni ches Rilter, ni chez Brandis, ni chez Renouvier, ni chez Chaignet : c'est que le pythagorisme se relie directement à l'ionisme. Je n'en veux pour preuve ni le texte de Porphyre (^) qui donne Anaximandre pour mattre à Pythagore, ni le rapprochement qu'on peut légitimement établir entre la théorie des sphères célestes de ces deux philosophes, ni même l'emploi du mot iUimité et de l'idée à'ù^ni. qu'Anaximandre passe pour avoir introduits dans la philosophie grecque. Tous ces faits peuvent entrer en considération , mais ce qui, à mon sens, emporte ladhésion, c'est que le pythagorisme est une réaction évidente contre l'ionisme, une interprétation tout
D'après Nëanlhès, le faux Glf^anlhe. (Porphyre, Vit. [)fth.,5.)
iaverse de la sublantialilé , une première tentative pour fonder la réalité de Tétre multiple et divers.
Pour toutea ces raisons théorique^, le pythagorisme devait être maintenu à. sa place. D'ailleurs, à y regarder de près, Tintérét pratique de Texposition ne va point à Tencontre de cet arrangement. Ce que nous poursuivons ici , c'est le développement du concept de matière depuis ses origines dans la spéculation grecque jusqu'au système de Démocrite et d'Ëpicure» Or ce développement n'est point continu ni ir linéaire t). C'est précisément par l'évolution des idées voisines que le progrès de Tidée de substance s'est trouvé le plus souvent réalisé. Le pythagorisme qui a, pour ainsi dire, anniliiié la matérialité proprement dite , a fait faire un pas immense au matérialisme et préparé, mieux peut-être qu'aucun autre système, l'achèvement de l'atomismei
Mais, si utiles que soient de pareils préambules pour fixer les termes de la question et marquer les étapes de la recherche, il en faut sortir pourtant et aborder l'examen direct du pythagorisme*
L Le principal défaut de la matière ionienne était qu'en la prenant pour unique principe, on ne pouvait en aucune façon expliquer la formation des substances déterminées auxquelles elle était censée donner naissance. En vain, Anaximandre l'avait-il, d'une part, privée de toute essence particulière afin qu elle pût rester la source commune de toutes les particularités ultérieures, et, d'autre part, (Tgrossio'A (au sens leibnitzien) de toutes les déterminations potentielles que le développement du monde devait ensuite rendre actuelles : on ne concevait point comment ce (r mélange n ou plutôt ce chaos primitif, qui n'était rien, pouvait devenir tout.
Le principe de l'unité de matière était posé, mais il risquait de demeurer stérile, si l'on ne trouvait pas le moyen de rattacher à ce fond homogène l'existence diverse et multiple qu on faisait émaner de son sein.
La conclusion logique de l'ionisme, que devaient plus tard tirer
92 LIVRE II, CHAPITREJI.
les Ëléates, était de considérer comme négligeables toutes les transformations de la matière, puisqu^on ne savait pas les relier au principe, de ne voir que la substance unique et immuable, pirisqu'on ne pouvait donner une essence aux êtres multiples et passagers qut émergeaient' d'elle.
C'est dans ce sens qu'on peut comprendre l'intervention du pytbagorisme comme une réaction contre le matérialisme ionien, qui commençait à tourner tau monisme.
L'idée maîtresse de Pythagore, c'est que le principe des choses n'est pas unique, ou tout au moins n'est pas simple : de même que le nombre, qui est le type de l'être, résulte du concours du pair et de l'impair, de même l'existence réelle résuite du- concours du limité et de l'tY/tmtVW.
Ce qu'il faut entendre exactement par ces termes, il n'est paé trop facile de le dire. Nous pouvons cependant passer rapidement en revue les principales interprétations du système, afin d'en extraire la théorie qui s^ rapporte. directement à notre recherche.
Les préoccupations syncrétistes et mystiques qui ont dominé dans la philosophie grecque à partir du ni^ sièclé.onl d'abord conduit les néo-pythagoriciens et les néo-platoniciens à prêter un sens tout méta^ physique à celte définition des éléments de l'être. D'après Alexandre Polyhistor et Sextus Empiricus, le principe limité est Ynniléy et le principe illimité, la dualité ^Yune cause motrice et l'autre substance passive.
De là à dire, comme Ëudore, que cette antithèse primitive se réduit à l'opposition de Dieu et de la matière y il n'y à qu'un pas, et bientôt le Pseudo-Plularque et le Pseudo*Ârchytas tiennent la;
^'^ Arist., Met., I, 5, 986 : Tov là son ouvrage : kvéyxa rà iàvra elfiew
dpt$fio^{poiiliov<rt)a1oix9TtiLT6r9ipTtov 'Ofàvra f^ 'ospaivovra i^ àvetpa, ^
xal rà vgptrlàv, roireop le {6vtù)v) rà ^aspaivovrà re xai ivetpa. ( Rapporte par
fièv 'aevspaap.évovpTàlè Avstpov. Stobëe,I,i5&.) Mêmes termes dans Platon
Nous avons aussi une plirase de Philoiatis , ( Philèbe , i6) : vépat re xai direi'
qui ëtail sans doute phc/e au d<^but de p/ar.
théorie pour acquise. Zeller a fait justice de celle interprétation en rappelant, une fois de plus, qu Anaxagore est le premier qui ait dis^ lingue Tesprit de la matière, et en ajoutant que les Pythagoriciens nont jamais séparé la matière et la forme, comme le fit plus tard Aristote; qu'au contraire, la caractéristique de leur système est la fusion, la confusion plutôt de ces deux éléments de Tétre. Même chez Philolaiîs, TUn ne peut être identifié avec la divinité; encore moins a-t-on le droit de supposer que le monde n'est que le développement de l'essence divine, et d'antidater ainsi la doctrine de Plotin.
D'autre part, il n'est point possible d'admettre que le (t limité t) et (? Tillimité iT) représentent de simples relations dans l'espace et se rapportent à des conceptions proprement géométriques, comme le pense Ritter^^^. Aristote dit bien que «les figures géométriques sont la substance dont les corps sont faits t^)?), ce qui peut s'entendre ainsi : (rque le principe limitant est, pour les Pythagoriciens, l'unité, c'est-à-dire, au point de vue de l'espace, \e point,' et que l'élément illimité est l'espace intermédiaire ou le vide^^^v; mais il ne s'ensuit pas qu'on doive considérer l'unité comme étant essentiellement et exclusivement attachée à cette signification. C'est là un de ses emplois; il y en a d'autres, et de très différents.
Pour la même raison doit être rejetée l'interprétation purement arithmétique du système. A coup sûr, comme le remarquent Brandis et Zeller^ c'est la conception du nombre comme tel qui en forme le point de départ, et la persistance des définitions numériques, même au temps où le symbolisme s'est emparé de la plupart des théories pour les dénaturer, prouve bien que l'idée de quantité et de proportion est restée prédominante. Mais on oublie trop que le {)ythagori8me n'est pas un système abstrait, que c'est une physique
^'^ Philosophie de Pythagore, de 93 ë para, oïov èirt^iveiA xai ypafifitf
1*37. xai o>7i7fi)) xai fAÙvas, sïvai oiaiat
^*) Met. , VII, 3 , 1083 : Aoxer hé vtat fAêtXXov ^ ta a&iia xai t^ ^r^pcov.
i\\v$ayop€loiç) rà toO a<i>fiaroç wé- ^'^ Rit ter, /or. of.
proprement dite, une philosophie de la natore, dont le but est de montrer de quoi les choses sont faites.
Il faut donc que les principes qu'elle pose à lorigine de Tétre soient réels et capables d expliquer le monde. La vérité est quo ces principes sont, comme on eût dit au moyen Age, éqmvoqueê, cest* à-dire qu ik sont les éléments communs des nombres et des choses.
Ceci demande expVcation^
Dans la plupart des textes qui servent de base à notre connaissance du pythagorîsme, Aristote dit que aies choses ont leur substance dans les nombres ou dans les éléments des nombres Ti ^^\ c'està-dire, en dernière aoalyi^, dans ces éléments mêmes, dan3 le Umiié et YiUimitê^ qui ne sont pas des propriétés, mais véritablement des principes, aino ro aampop xoù avro to iwwaiamdmi Tovra^ eov xamyopwpTûu ('). Aussi, dans la dassificatien que Tw Mit, les range-t-ij parmi les principes matérids aussi bien que parmi les principes formels,
Cest là la vraie doctrine pythagoricienne, et non pas celle que Platon a reprise plus tard dans le Timée, d après laquelle les cboMS n existeraient que |iar iinùaiûm des nombres, Les Pythagoriciens se servaient sans doute des termes d ofiowoi^ et de lU^oHns^ qui sembieot faire du nombre un moièU et de Tobjet çensiUe une et^; mais cela sigiiiBait simplement que le nombre est connu par la raison, tandis que Tobjet n est connu que par les sens, et qu'ainsi le premier est plus achevé, plus parfait, plus typique que le second.
Brandis a donc tort de voir ici la trace de deux directions, presque de deux écoles dans le pythagorisme, celle des symbolistes et celle des réalistes. Il n*y a qu une seule et même thèse : c Tout est nombre. i> Le nombre n est pas seulement la forme qui r^t les combinaisons des choses, Tél^eiU régulateur de Tètre; il est encore la matière
("> MH., I. g : Té mr éfé^m^ 07#|. «w«r7mii ^mrh. lUi., io83 : rà aé-
vv^Acfinr. /M., XlII. 6. 1080 : Èk HmfPfi^m ii àfép^mv rà ^mwmà mbfiaroL TovTov {ipiBiunt) rés ahâifrif oi9ias '^ Mit, I^S.QSy.
ANTÉCÉDENTS DE L'ATOMISME EN GBËGE. 9ô
•dont elles sont formées, il est la substance qui £ait leur réalité déterminée.
Dès lors, la déGnilion des principes n offrira aucune difficulté insurmontable : le limité et Yillimité sont les principes des nombres et des choses à la Fois, et ce rapprochement nous fera mieux comprendre le rôle qu ils jouent dans la constitution de la substance première.
Voyons d'abord comment les Pythagoriciens en sont venus à concevoir ridée de ces deux éléments primitifs de tout être et de toute intelligibilité.
U n'est pas invraisemblable, comme le pense M. Paul Janet(^), qu'ils y aient été conduits par l'étude des conditions de Tharmonie musicale : «De quoi se compose un accord? De la réunion d'un certain nombre de sons élémentaires séparés les uns des autres par certains intervalles. En effet, une réunion quelconque de sons ne forme pas un accord juste : il faut que les intervalles soient déterminés; que si la réunion des sons, au lieu d'être simultanée, est suc^ cessive, c'est encore la même chose : cette succession de sons ne sera harmonique et ne charmera l'oreille que si des intervalles déterminés séparent chaque son de l'autre. Il n'est pas besoin d'une grande science musicale pour comprendre ce que nous entendons par intervalles : ce sont les tons ou demi-tons qui séparent les différentes notes. Si nous supprimons par la pensée ces intervalles, il n'y a plus de différence entre les notes ; tous les sons se confondent en un seul , ou plutôt il n'y a plus de son , car tout son , étant déterminé , suppose par là-méme un intervalle qui le sépare d'un autre son. La suppression de l'intervalle entraine donc avec elle le son luinnême et l'harmonie. Or qu'est-ce que le son ? C'est quelque chose de détei^ miné. Qu'est-ce que l'intervalle ? C'est quelque chose d'indéterminé. Le son est la limite de Tintervalle qui est par lui-même illimité, lin
^'^ Voir, h ce sujet, un lumineux rë- emprunt. (Article de M. Paul Janet sur Bumë de la théorie pythagoricienne, au- le Pythagorisme, dans le Diel. des se. pkil, quel nous faisons ici même plus d'un de M. Franck.)
accord, une mélodie est donc une certaine réunion du déterininé et de l'indéterminé; parions le langage pythagoricien : du cr limitée et de (t Tillimité d , du (t fini d et de ^ TinGni ^.
De cette considération, nous passons facilement à celle des nombres : ie nombre lui-même est une réunion d'unités, car une seule unité ne forme pas un nombre. Mais, pour que plusieurs unités s'unissent sans se confondre, il faut qu'il y ait entre elles certaines séparations, certains ce intervalles t). Ces intervalles sont donc le principe de la pluralité, et ils représentent l'indétermination, dans le nombre comme dans l'accord.
Enfin l'examen des choses réelles nous montrera le même résultat. Un corps solide se compose de différentes surfaces, qui se composent elles-mêmes de différentes lignes, et celles-ci d'un certain nombre de. points. (rMais(') ni une réunion de surfaces ne forme un corps, Y)i une réunion de lignes une surface, ni une réunion de points une iigne, s'il n'existe entre les pointsy les lignes et les surfaces un certain nombre tr d'intervalles ?) qui , distinguant les unes desautres les parties constitutives et élémentaires du corps, leur permettent de se réunir et de faire un tout déterminé. Supprimez ces intervalles, et toutes les surfaces, les lignes et les points venant à se pénétrer^ les surfaces s'absorbent dans les surfaces, les lignes dans les lignes et les points dans les points, t) D'où il suit que la réalité des corps se ramène encore à ces deux éléments : le point, ou, selon l'expression pythagoricienne, la monade (élément de limite) et les intervalles indéterminés.
Revenons à l'objet de notre recherche, qui est la théorie de la substance primitive ou matière première.
De tout ce que nous venons de dire, il résulte que cette substance ne doit jamais être considérée comme une puissance toute nue ^ comme une matière absolue. L'infini d'Anaximandre, s'il restait isolé et livré à lui-même, ne sortirait jamais de son repos qui équi-
P. Janet, Dict. des sc*phiL, p. i&Si.
vaut au néant. Eu réalité, il n'existe que des êlres déterminés, qui sont le produit du concours de deux éléments : la Matière, dont l*Ëcoie ionienne a cherché à dégager la conception, et l'Unité, qui est le principe de toute limitation et de toute forme.
C'est ce conflit initial et essentiel qui permet à la substance de se développer, et ce développement n'a pas lieu au hasard, selon le caprice, impossible à prévoir et à régler, d'une force qui contient en elle, on ne sait comment ni pourquoi, la faculté de produire le mouvement et la vie, ainsi que cela se passe dans le système hylozoïste : il se poursuit suivant les comphcations déterminées qu'entraîne cette opposition perpétuelle entre les deux principes de Têtre, c'est-à-dire (puisque les choses et les nombres se confondent) suivant la loi de progression mathématique qui va de l'unité pure à TindéGnie multiplicité.
Voilà l'existence nmltiple et diverse fondée en raison et étroitement rattachée à l'être primordial dont elle est une forme. La physique, reconnue incapable de féconder l'idée de substance, s'est adjoint la mathématique, qui lui a livré le secret de la multiplicité. Désormais, la matière a en elle-même le principe de toute diversité et le moyen de déterminer d'avance tous les possibles endormis dans son sein.
N'avions-nous pas raison de dire que Pythagore continue Anaximandre et qu'il prépare l'achèvement de la philosophie de la nature?
IL La conséquence de la théorie que nous venons de résumer est que, d'après les Pythagoriciens, toute chose réunit en soi des déterminations opposées, qui se ramènent, en dernière analyse, à l'opposition fondamentale du limité et de Xillimilé. Le limité est en tout le plus parfait f conformément au sens étymologique du mot (xiXeio^); Tillimité est, par essence, Yimparfait. De là des séries d éléments couplés, représentant toutes les formes possibles de la détermination.
l«P«l1ILRIt, XiriO^AII.
Les Pythagoriciens bornaient au nombre sacré de dix ces oppositions fondamentales (^) :
1^ Le limité et nilimité; a** L'impair et le pair; 3® L'unité et la multiplicité; U^ La droite et la gauche ; B"" Le masculin et le féminin ; 6® Le repos et le mouvement; y'' La ligne droite et la ligne courbe ; 8® La lumière et l'obscurité ; 9^ Le bien et le mal ; 10® Le carré et le rectangle.
Tels sont les principes de toute intelligibilité comme de toute réalité. Reste maintenant à expliquer comment les divers modes de la multiplicité en découlent dans les nombres et dans les choses.
C'est naturellement dans Tordre des nombres que ce développement prend la forme la plus méthodique.
Tout d abord, l'opposition du limité et de l'illimité entraîne la division en nombres pairs et en nombres mpain. L'impair est identiBé avec le limité, et le pair avec l'illimité, parce que ce l'impair met un terme à la division par deux, ce que ne fait pas le pair W T,.
Diverses classes secondaires sont encore distinguées, tant dans les nombres impairs que dans les nombres pairs , mais Zeller observe
<^) Arist {Mit., I, 5, 986) donne la eC$ù xal xaitmXàp,
liste suivante : ^&ç xai axàroç,
èv xal 'oXi^doç , ^'^ Simpiicius, Phys., io5 : fi yàp
ScSidv xai dpt&l9pàPf eU ha xai liiilffri haipeatç êv'iwetpov,
àpptv xai S^Av , TÔ ^ ireprr7èy ^apo&lsOèv 'mepaivet aura ,
^pejxoOv xai xtvoùfievov, xwAvsi yàp avroxi rifv sis ha haip9aiP,
avec raison qu on ne sait si ces divisions remontent aux premiers Pytha^ricieos , ni si elles offrent un intérêt théorique appréciable.
II n en est pas ainsi du système des décades ^ qui trahit une intention doctrinale évidente , celle de borner ff dix le nombre des combinaisons originales et irréductibles (^) ; car les Pythagoriciens regardent tous les nombres postérieurs à dix comme ]a reproduction des dix premiers. Toutes les essences tiennent donc dans la décade ^^\ qui apparaît ainsi comme un second principe de limitation, conciliant l'unité et la multiplieilé dans le cadre intelligible et défini de la combinaison.
Chacun de ces dix premiers nombres a s^ formation et sa valeur spéciales. Écartons Yunitéy qui est l'essence première, mais qui ne constitue pas un nombre. Deux est le premier nombre pair, la première application de la limite à l'indétermination. Trot» est le premier impair et, en même temps, le type le plus parfait du nombre, parce qu'il a en même temps un commencement, un milieu et une fin ^^K Quatre a une importance à part : d'abord, il est le premier carré; ensuite, les quatre premiers nombres donnent le nombre parfait dix; en sorte que la numération pourrait, à la rigueur, s'arrêter là, les combinaisons essentielles étant déjà définies. Aussi Zeller nous apprend-il que des membres de la jeune Ecole s'appliquaient à ranger toutes les choses par séries de quatre.
Gnq résulte par addition du premier nombre pair et du premier nombre impair. Six résulte de la multiplication des deux mêmes nombres (^). Sept est le seul nombre qui n'ait dans la décade ni facteur, ni produit; il est composé du premier nombre impair 3 et du premier nombre carré 6. Huit est le premier cube. Neuf esi
<') ArkL,Pkyê.,lll,6, 9o6; Mêtapk., t') Aristote, De Cœlo, I, i, 968.
XU, 8, 1078; IKd., Xin, 8, 108&. — (') Je néglige le détail des propriëlâi
MéXP* i€Màloç à àptâfiàç. de tous ces nombres que Ailler, Brandis
^^ Métaph,, I, 5, 986 : ËveiSi) ri- et Zdler reproduisent d*après Plutarque
^ta9 Ti Scxif élvau 8ox«f xoi vrSaav et Jamblique. Elles sont du ressort de
mtpigikff^ivoa rif9 r&v â^$iu9P ^ùatv. rhermëtique plus que de la philosophie.
le carré de 3, et ie dernier nombre unitaire; il représente par conséquent la plus complexe des combinaisons de premier ordre.
Les Ggures géométriques, dont la forme et les relations sont déterminées par des nombres, se (impliquent suivant une loi analogue : aussi bien les Pythagoriciens avaient-ils soin, pour marquer lanalogie, de distinguer les nombres en carrés, oblongs, triangulaires, polygonaux , cylindriques , sphériques , corporels , superficiels t^', et de figurer la transition de l'ordre arithmétique à l'ordre géométrique par un assemblage de cailloux égaux en nombre aux unités du tout
Par exemple :
Quatre est un noiibre carré ; j
Trais est triangulaire / \
Cinq est un trapèze \ ^
Six un cylindre T T
et ainsi de suite.
J'insiste sur cette théorie, car elle est une préparation singulièrement évidente et directe de l'atomisme : celui-ci n'aura plus qu'à matérialiser la monade pour faire entrer le pythagorisme tout entier dans son système.
Zeller remarque d'ailleurs qu'en déduisant la figure du nombre, les Pythagoriciens ont dû s'imaginer qu'ils en déduisaient du même coup la réalité corporelle, ainsi que le leur reproche, en maint endroit, Âristote.
En effet, à force de dire que l'un est lepoint, le deux la ligne, le trois la surface, le quatre le solide, on arrive facilement à confondre les
^'^ Sur la génération des nombres et Nicomaque, Thëon, Jamblique, Boèce, sur les rapports symétriques qui les re- Hippolyte, etc. Ritter, Brandis et Chaîgnet lient aux déterminations de Tespace^voir la mentionnent.
symboles des choses avec les choses elles-mêmes, en conservant à la doctrine l'apparence d'un idéalisme qui n a plus de raisons d'être. Car il appert de plus en plus clairement que le pythagorisme ne réduit pas la réalité à un système d'abstractions : le nombre n'est qu'une des formes, la plus claire,, la plus simple, la plus typique, du processus des deux principes universels.
Quant à la constitution élémentaire des corps, elle dépend des figures géométriques qu'elle implique , comme ces figures dépendent des nombres qui servent à les composer. Philolaîis, qui reconnaissait cinq corps élémentaires, attribuait à la terre h forme cubique^ au feu la forme tétraédrique y à Xair la forme octaédnqtie ^ à i'eau la forme icosaédrique y et au cinquième élément ou quintessence y qui embrasse tous les autres, la forme dodécaédrtque^^\ c'est-à-dire, sel&n Zeller, qu'il attribuait de telles formes aux particules élémentaires de ces diverses substances.
D'après quelle loi d'analogie physico-mathématique se développait la série de ces attributions? C'est ce que nous ne pouvons dire, et cette ignorance enlève tout intérêt philosophique à la théorie rapportée par Plutarque et par Stobée W.
Nous ne savons pas même à quelle époque remonte cette classification , ni si elle se rattache par un rapport quelconque à celle d'Empédocle, qui passe pour avoir été le premier à fixer systématiquement le nombre des éléments. Zeller incline à croire qu elle appartient à Philolaûs et non aux premiers Pythagoriciens. En tout cas, elle est conformé à l'esprit général de la doctrine dont elle comble une lacune.
La formation du monde physique est soumise à des lois analogues à celles que nous venons de voir se développer dans les nombres, les figures et les éléments (^).
^'^ Voir Boeckh , Philolaoê ^ p. 160. ÙHt<U%po\) tàv dépa , èx ^à rov stxoaaéipov
^^ Plutarque, Deplaeit., Il , 6, 5 : Éx rù tltûp, èx 3^ toO hay^exaélpov rtfv roU
fiiv ToO xi£ov ^ïf^i yeyovévai 'n)v yifv, xjamàf a^atpav. Cf. Stobëe, l, 356.
in le riifç wpanAos rà mp, èx, le toO ^') Zeller moDtrc porfailemeot qiie les
lOS
Tout d'abord s'est formé, au cœur de l'univers, le fm central^ que les Pythagoriciens appellent YUn ou la Monade, parce qu il est la première essence, le principe de toute détermination. Autour de lui s'étend l'cr illimitée, qui est à la fois Yespace et la matière, et qui reçoit une limitation par le fait même que l'Un lui donne un centre et exerce une sorte d'attraction autour de lui ^^K
Puis, par la continuation et l'extension de cette action, le système du monde s'est peu à peu constitué en suivant une loi de complication progressive, calquée sur la loi du développement des nombres.
C'est du moins ainsi qu'il est logique de compléter les témoignages et que Zeller propose de parachever la théorie esquissée par Aristote.
Il s'ensuit que le monde est une sphère, puisque c'est là nécessairement la forme que prend la matière en s'organisant autour du feu central.
De même que les combinaisons primordiales du nombre s'élèvent à dix , il y a dix corps célestes tournant autour de ce centre : d'abord le ciel des étoiles Gxes, qui est le plus éloigné, puis les cinq planètes, puis le Soleil, la Lune, la Terre et enfin l' Anti-terre , imaginée dans un esprit de symétrie et sans doute aussi pour compléter le nombre fatidique de dix (^).
Le feu central est le centre de gravité et le point d'appui de l'ensemble, la mesure et le lien du monde; il exerce une action
Pythagoriciens n'ont pas pu admettre l'ëtcrnitë da monde (I, p. Sga et suiv.). D'abord Aristote dit explicitement qu'il a été le premier à professer cette théorie; ensuite les Pythagoriciens parlent sans cesse déformation : «rLa distinction entre la dépendance logique des choses à T^rd de leurs causes et la production dans le temps suppose une culture plus raffinée que n'a pu rétre celle des premiers phikwophes.»
(»> Aristote. Mit., XIII, 6; XIV, 3, 1091 : XéyowTiv es tov èvitç av&laOévras 9h ' èi èiniFé^ûâv, eh ' en y^j^iSs^ efr ' in ffTrépfiaroç, e/r'éS &v àvopoîiffiv slvttv, eùSi^ç rà éyyt&la roO dhre/pov 6Ti eAxrro ksiI ivepaipero inrà tov *aé^ parât. On voit que, d'après Aristote, les Pythagoriciens n'avaient pas sur ce point une doctrine bien déterminée.
^ kmioie, De Cœlo, II, i3.
non seulement mathématique, mais mécanique et dynamique sur toutes les parties de lunivers ^^K
Zelier ne croit pourtant pas qu'il y ait lieu de lui attribuer le rôle àidme du monde, et nous ajouterons aux raisons qu'il donne de cette réserve que Thylozoïsme u est nullement dans Tesprit du pythagorisme, qui a précisément réagi contre ce système trop facile d'explication.
Nous n'entrerons pas dans le détad de cette cosmologie, si intéressante qu elle soit pour l'histoire générale de la science (en effet, Pythagore semble par moments avoir pressenti les découvertes de Galilée) ^^\ parce qu'elle n'offre qu'un rapport éloigné avec la doctrine dont nous cherchons à suivre l'évolution. U suffira de noter que le système du monde est donné comme une harmonie où se réalisent toutes les formes du nombre, c'est-à-dire toutes les combinaisons régulières et logiques que comporte l'union du limité et de YiHimùé dont le rapprochement a déterminé l'évolution univeraelle.
Au delà du monde proprement dit, du Cosmos organisé, règne l'espace illimité au sein duquel l'être respire ^^K
((De cet infini, dit Zelier, devait venir dans le monde non seulement le vide, mais le temps ... A la vérité, cette théorie est au plus haut point obscure. . . D'une part, en effet, on devrait entendre par vide l'espace atmosphérique; d'autre part, le vide doit séparer toutes choses, même les nombres. U y a donc là une confusion de deux significations très différentes du même mot, la signification physique et la signification logique. Par une confusion analogue , il est dit du temps, à cause de son infinité successive, qu'il vient de l'illimité, c'est-à-dire de l'espace infini (^).-n
Mais il faut bien s'habituer à une indécision ou plutôt à une équivoque qui est au fond de la doctrine. En principe, tout ce qui est déterminé vient du limité (de l'unité), et tout ce qui est indéter-
t*) Voir Zelier, I, 898. «'> Aristole , P%. , III, 4, ao3 : «fvai
'^ Forme splic^riquc cl inou\eiucn( de rd éÇoà tov àvpavoxt dbrccpov. la lerre. ( Voir Ghai|(ncl et Zelier.) ^*^ 1, 4 16,
miné vient de Yillimité. Les applications sont si variées, que nous sommes tentés à chaque instant de voir des oppositions, des contradictions, des incompatibilités là où il n y a que des diversités d'ordre. U n'est ni plus ni moins raisonnable d'emprunter à l'espace les intervalles qui séparent les unités du nombre, qu'il ne le serait d'admettre que le ciel est réellement et actuellement engendré par les dix nombres premiers.
Le langage de l'Ecole peut amener parfois quelque révolte du sens commun, mais la moindre réflexion suffit à la dissiper.
On a souvent remarqué que les Pythagoriciens n'ont fait qu'effleurer l'étude de la nature terrestre ^^^ : là, en efl*et, il leur était plus difficile de poursuivre le développement rigoureux de leur méthode, (tlls cherchaient dans les choses, dit Aristotc'^), une ressemblance avec les nombres et les rapports numériques?), c'està-dire que le monde mathématique était pour eux l'intermédiaire nécessaire entre le monde physique et les principes premiers de toute détermination; cette règle a dô souvent les embarrasser et les conduire à des analogies arbitraires.
Philolaûs a essayé pourtant d'y mettre quelque ordre. Ayant déduit les déterminations géométriques des quatre premiers nombres (point, ligne, surface, volume), il ramena la nature pliysique ou corps organisé au nombre cinq, l'âme au nombre six, la santé et la lumière au nombre sept, l'amour et l'imagination au nombre huit.
D'après Zeller, cette énumération prouve bien que crics choses forment une sCrie de degrés dont la perfection va en augmentant i), à mesure que les rapports, traduits par le nombre, vont en se compliquant; mais on regrette de n'y pas voir la trace d'un effort d'explication ou de démonstration. Qu'étaient, en réalité, l'âme et la vie pour les Pythagoriciens? On l'ignore.
Aristote rapporte que certains d'entre eux en plaçaient le prin-
^'' Ritler, Bramlès, Zeller, Chaignet, Renomier. — ^^' Met., 1, 5.
cipe dans les particules lumineuses qui émanent du soleil, ce qui Fautorise à rapprocher ceux-là des atomistes ^^K
D^auires faisaient de Tâme, sans plus d^explication , une cause de mouvement et d'harmonie.
U est vraisemblable que la plupart distinguaient en elle deux régions : le a raisonnable ?> et (rTirraisonnableT); division qui concorde avec celle des éléments primitifs de Tètre.
Quant aux autres déterminations qui se rapportent au domaine psychologique, — la justice identifiée au nombre quatre ou au nombre neuf^ c'est-à-dire au premier carré pair ou au premier carré impair; le mariage ramené au nombre cinq, combinaison du premier nombre impair ou masculin, trois, et du premier nombre pair ou féminin, deux; Yoccasion, au nombre s^pi, qui sert à mesurer toutes les périodes critiques, etc., — elles sont de pure fantaisie. Il nen faut retenir que ceci : Yunité est la raison, parce qu elle est immuable; la duaUté est Yopinion, parce. quelle est mobile et indéterminée W.
Toutes les autres théories pythagoriciennes, telles que la transmigration des âmes, l'existence des démons et même des dieux, les règles de l'éthique , rentrent dans les dogmes religieux de l'association et sont sans aucun rapport avec la doctrine proprement philosophique, qui, comme on le voit, se réduit au développement des relations et combinaisons que peut produire, dans tous les ordres de la connaissance et de l'existence, l'opposition fondamentale et continuée des deux principes premiers de la substance universelle.
III. Il est impossible de parcourir cette exposition sans songer aux ressemblances qu'offre le pylhagorisme ainsi présenté avec une physique atomistique reposant sur une conception mathéma-
^*^ T))v aùri^ éxjnv htàwotav {De anim., I, a, 4o4). — ^*- Arislole, Mél,, 1,5; XIII, &, 1078.
tique de la matière. Supposons que Tunité, la monade, qui entre dans la composition du nombre comme de la masse élémentaire, ait été conçue par Pythagore comme nettement matérielle, ou plutôt comme nettement substantielle (car latome peut être considéré comme un centre mécanique, dynamique et même psychique, aussi bien que physique (^)) : est-ce que ce système ne tend pas à se confondre — en le dépassant sur quelques points — avec celui de Démocrite et d'Epicure?
Raisonnons en effet : lunité. composante qui sert ici d atome n a, par elle-même, aucune particularité matérielle : c'est ï&iteipov d'Anaximandre réalisé, actualisé par la limitation. Un seul changement : à la matière continue qui ne pouvait rien produire est substituée la matière discontinue qui se résout en un nombre infini de centres déterminés, dont chacun peut devenir un élément de composition et de généralion. Voilà pour la substance première.
Quant aux substances sectf)ndes, aux existences diverses et multiples, elles sont engendrées exclusivement par le groupement des unités composantes, et suivant des systèmes appropriés aux lois du nombre. Aucune différence nest donc plus inexplicable, aucune pluralité insoluble : tout ce qui n'est pas simple est combinaison , et la possibilité indéfinie des combinaisons recèle le secret de Tinfinie variété des choses.
Ne cherchons pas pourquoi les Pythagoriciens identifient si souvent les nombres et les êtres : c'est que l'essence de chaque être, étant le résultat d'une combinaison particulière, réside précisément dans la proportion donnée que le nombre exprime.
Admettez que le problème, posé par la chimie contemporaine, soit d'ores et déjà résolu, c'est-à-dire qu'on connaisse exactement la loi suivant laquelle se succèdent et s'engendrent les poids atomiques des corps, depuis le plus léger jusqu'au plus dense: ne serez-vous pas alors fondés à résoudre en nombres toutes les apparences maté-
Ëxewpic : r^ciboitz.
rielles et à substituer aux anciennes sciences naturelles une mathématique du monde?
Sans doute, en tout cela, il faut supposer que la monade pythagoricienne peut être considérée comme un élément matériel , que le «nombre?) s'identiGe avec la réalité dont il exprime la détermination précise; mais croit-on qu'une telle interprétation n ait jamais été donnée de la doctrine?
Nous avons déjà indiqué, en passant, lopinion de ceux qui rapportent les deux principes premiers, le' limité et YUlimùéj à des relations dans Tespace servant à déterminer des objets proprement corporels; encore, dans le cas présent, faudrait-il joindre à Ritter, qui pense ainsi, Brandès et Rheinholdt, qui soutiennent que le nombres pythagoriques sont matériels.
Et ni les uns ni les autres n ont inventé cette thèse : c'était précisément celle que professait un contemporain de Démocrite , Ec^ phante de Syracuse. Celui-là avait nettement fait du pythagorisme un système atomistique; ce qui prouve, sinon que Pythagore Tentendait ainsi , au moins que l'affinité des deux doctrines s'imposait à l'attention d'un esprit réfléchi.
Notre conclusion ne dépassera pas cette dernière indication. Malgré tout, nous pensons avec Zeller que, puisque le pythagorisme a conservé jusqu'au bout son caractère arithmétique, c*est que les considérations proprement physiques n'eu étaient pas le fond. Nous ne décernerons donc pas à Pythagore le titre de fondateur de i'atomisme grec, mais nous affirmerons, sans crainte de nous ti*omper, qu'aucune philosophie n'a, autant que la sienne, contribué à préparer cette fondation.
Et nous nous étonnerons véhémentement de ce qu'une vérité aussi évidente ait échappé non seulement aux historiens généraux (^) de la spéculation grecque, dont l'attention n'était pas exclusivement portée sur ce point, mais même aux historiens de l'atomisme pro-
''^ Ni Rilier, oi Brandès, ni Zeller, ni Renouvier nout songe h ce rapproehemenl.
prement dit, dont les deux principaux, Lange (') et M. Pillon(^), ne nomment même pas Pythagore dans Tétude qu ils consacrent aux origines de la doctrine en Grèce.
IIL Les Eli^ates.
Xénophane. — I. La philosophie éléate ne se comprend que si on la considère dans ses rapports avec les deux écoles qui Font précédée.
Diogène.dit quelque partW que (tXénophane contredit à la fois Thcdès et Pythagore t) : ce jugement n est vrai qu'au sens général; il est plus juste de dire que les Ëléates continuent les Ioniens et réagissent contre les Pythagoriciens.
D'abord Xénophane, le fondateur de l'Ecole, a été le disciple d'Anaximandre (^), d'après le témoignage de Théophraste qui est une des sources les plus directes et les plus sûres de l'antiquité. Il paraît même lui avoir emprunté l'idée de son êmeipop qu'il applique aux deux éléments matériels dont il compose le monde terrestre, ïair infini en hauteur^ flottant au-dessus de la terre infinie en profondeur.
Il est possible qu'il ait vécu dans l'intimité de quelques Pythagoriciens, de Telaugès par exemple '^), mais il n'est certainement pas entré dans leur secte, et il raillait même assez hautement leur doctrine, d'après une anecdote qui nous a été conservée par Diogène '^'.
^*) Hiit. du matinalîsme; Taateur commence par Dëmocrite.
(*) L'éoolutton historique de Vatomisme, par F. PilIoD {Année philosophique, 1 89Q ). L'auteur commence par les Élëates.
i'> Diogène, IX, 18.
^^^ Id,, IX, Qi. Le Dictionnaire des se. phiL, qui le fait naître en 6qo, n'a pas remarque que cette date rendait impossible le fait rapportf^ par Théophraste.
Zeller adopte les chiffitîs beaucoup plus vraisemblables de 575-^90, qui permettent h Xénophane d'avoir ëtë l'élève d'Anaximandre et le maître de Parménide.
t»> Diogène, I, i5.
^^^ <rOn rapporte qu'en passant, il vit un jeune chien qu'on battait cruellement; il en eut pitié et dit : ?rNe le frappez pas, c'est l'Ame d'un ami, je le reconnais à savoix.'^(Fi/.PyM.,VIII,36.)
Ensuite il suffit de connaître Tidée générale de la philosophie éléate pour se rendre compte de la position qu'elle occupe par rapport à ses devancières.
Il faut se rappeler avant tout quel était le but commun poursuivi par les premiers physiciens grecs : c'était de découvrir k fond des choses y \e principe permanent dont Texistence diverse et multiple n'est que la manifestation passagère. Anaximandre plaçait ce principe dans une matière infinie qui servait, pour ainsi dire, de matrice universelle à toutes les formes et à tous les êtres. La solution n'était pas suffisante, puisque le monde de la multiplicité phénoménale ne se trouvait ainsi nullement relié à la substance commune, — et le pythagorisme était né de cette remarque.
Mais le pythagorisme était allé beaucoup trop loin dans la voie inverse : à force de vouloir expliquer l'être multiple et divers, il avait détruit l'être premier et immuable. En effet, regardez-y de près : la substance universelle s'évapore, chez les Pythagoriciens, à travers les proportions et les combinaisons où elle se fractionne. La matière proprement dite devient un élément d'indétermination, presque de négation; elle ne peut rien, n'est rien par elle-même. Elle ne participe à l'existence qu'autant qu'elle est limitée, particidarisée par un autre principe. Faut-il donc croire que c'est en ce second principe que réside l'être? Pas davantage, car il ne devient fécond que par son association avec le premier.
Encore, si cette association, ce couple primordial constituait le fond permanent que nous cherchons! Mais non, il n'en peut sortir que des formes dérivées, multiples et diverses, provenant des complications plus ou moins lointaines de l'opposition initiale.
Bref, l'existence multiple et particulière a tué l'être universel; le fini n'a pu se constituer qu'aux dépens de l'infini; les conséquences ont étouffé le principe.
Dès lors, on entrevoit le dessein des Ëléates : renouer la chaîne, un moment interrompue, et continuer la physique ionienne, en profitant des leçons données par le pythagorisme. Xénophane ne
fera guère que marquer la direction de Fentrcprise ; c est Parménide qui en tirera tous les résultats; Zenon et Mélissus nauront plus qu à les consolider et à les défendre.
Mais l'exposition, pour rester exacte, doit suivre Tordre des temps, et c'est par étapes successives que nous présenterons ce mouvement de doctrine.
De tout le pythagorisme (qu'il a certainement connu), Xénophane n'a retenu qu'une chose , c'est que Yunité est le principe de l'être. De cela, Anaximandre ne s'était pas avisé, et la stérilité de son Infini provenait précisément de la nature diffuse, éparse, qu'il lui attribuait, (t Rien n'existe que ce qui est un ou participe de l'un n : voilà ce qui ressortait de l'enseignement des Pythagoriciens.
Xénophane s'empare de cette idée et en fait le fondement de la nouvelle doctrine. Seulement, au lieu de disperser l'unité dans la diversité des combinaisons, comme ils le faisaient, il l'isole et l'érigé en cause absolue et suffisante. Pour mieux en marquer le caractère d'autonomie et d'indépendance, il l'appelle Dieu et semble lui prêter une personnalité infinie ^^K
Les termes qu'il emploie dans ce sens sont si nouveaux et si formels, qu'on en est venu à se demander quels rapports peuvent exister entre ce Dieu et le monde, et que plusieurs critiques (^) ont cru trouver dans cette conception le début de la philosophie religieuse, affirmée avec plus de force encore et de clarté que chez Anaxagore.
Mais la moindre réflexion suffit à dissiper le mirage : Platon, Aristote et Théophraste s'accordent à dire que Xénophane a en vue l'ensemble des choses quand il parie de l'unité ^^K Aristote exprime même, dans une formule charmante, sa pensée intime sur le sens réel de cette doctrine : (r Ayant jeté les yeux sur l'immensité du ciel, il dit que l'Un était Dieu^^^.D Ce théisme n'est, au fond, qu'un panthéisme, qui, malgré l' horreur professée par le philosophe pour
<*) Fr^^w. ^ I, ëdit. Kareteo. ^'^ Platon, Sophiste, aâa; Aristote,
^') Exemple : Coasio, Nauv. fragmenté Mit., 1,5, 986. phiL; Renouvier, Manuel, p. 1 15 et soiv. ^^^ Met., I, 1.
raothropomorphisme, conserve encore 'quelque chose de mythique dans ridée qa il se fait du principe de Tètre.
Indépendamment des témoignages qui concordent, un argument concluant est donné par Zeller à Tappui de cette interprétation : les dieux de la Grèce ne sont autre chose que les forces de la nature et de la vie personnifiées. Si donc un penseur grec s'avise de réfuter le dogme populaire de la pluralité des dieui , il doit songer tout d'abord à y substituer lunité du monde ou de la force inconnue qui lanime.
Là est la nouveauté , loriginalité de Xénophane : il applique à la substance première, à Y&ireipov d' Anaiimandre , Tidée moniste qu il a empruntée aux Pythagoriciens, et conclut ainsi, non plus seulement que le fond de Tètre est immuable (comme Tavaient dit déjà les Ioniens)-, mais que Tètre lui-même est un et participe à toutes les propriétés de Tunité.
Xénophane a-t-il poussé jusqu'au bout la théorie et rejeté dans le néant tout ce qui porte le caractère de la multipUcité? On na aucune raison positive de le croire.
M. Renouvier, d'accord en cela avec le Dictionnaire des sciences philosophiques, lui prête l'opinion éléatique par excellence d'après laquelle tout le monde multiple et divers des phénomènes devrait être rejeté dans le domaine de l'illusion, la raison n'admettant que la seule unité ; mais la plupaii; des autres historiens en réservent l'honneur à Parménide.
Dans la curieuse discussion qu'il consacre au De MelissOy Xénophane et Gorgia, — et que le traducteur, M. Boutroux, a raison de considérer comme un modèle du genre, — Zeller observe que le passage de cet opuscule relatif à Xénophane lui attribue la négation de la multiplicité et du devenir seulement par rapport à la divinité^^K C'est là qu'il faut s'en tenir. Sans doute, d'après tout ce qu'on sait, le dieu de Xénophane se confond avec l'être même, ou plutôt
^*^ ToOto Xiyufv èvï toO S'Cov. (Ch. m.)
avec Tunité; mais la théorie qui s^ébauche dans cette affirmation demeure restreinte à Tessence et, pour ainsi dire, à la personnalité divine; elle n*a pas la portée quelle prendra plus tard chez Parménide et Mélissus, où l'impossibilité absolue du devenir, du changement et de toute forme de la multiplicité sera explicitement professée, pour des raisons abstraites et générales. C'est précisément en cela que consiste le progrès de doctrine qui se manifestera de Xénophane à ses successeurs. Quand Xénophane parle de l'unité et de l'immutabilité de l'être, il a surtout en vue la substance, et cela n'empêche nullement qu'il n'admette la phénoménalité,à titre de forme accidentelle et passagère de l'existence. Tous les panthéistes en sont là , tous les idéalistes aussi : Platon et Spinoza font entrer le devenir dans leur système.
Telle était d'ailleurs la tradition ionienne, et il n'apparaît pas que Xénophane l'ait regardée comme incompatible avec les exigences du monisme.
On n'aperçoit pas non plus que sa conception de l'unité de l'être ait exercé une influence quelconque sur la direction de sa physique. La rigueur logique n'est pas la qualité maîtresse de Xénophane. Il garde le rôle d'initiateur, mais la doctrine éléate ne se pei*sonnifie vraiment qu'en Parménide, qui va tirer du principe toutes les conséquences qu'il comporte.
Paruiênide. — II. Parménide est donné par tous les historiens comme le disciple et le continuateur de Xénophane (*); mais, de même que son maître se rattachait directement aux Ioniens, il parait avoir gardé, lui, des relations constantes et suivies avec la secte pythagoricienne. Peut-être écouta-t-il les leçons d'Ameinias et de Diochaïtes (^), qui la représentaient le plus brillamment à cette époque ; au moins connut-il parfaitement leur doctrine , à tel point
^*) Aristote {Met,, I, 5, 986) dit : Sextus Empiricas aflirment nettement le toOtov Xéyerai fiadrjnis, Plutarque, fait. Eusèbe, Clëmcnt, Diogène, Simplicius et ^*^ Diogène, IX, 91.
que Strabon, Proelus et Jamblique le comptent au nombre despar^ tisans de Pythagore ^^K
L'indication a son importance, car elle explique la direction, plutôt abstraite et logique, que Parménide imprima au système, et permet d'entendre plus exactement certaines théories qui, isolées dans son œuvre, risqueraient de demeurer équivoques.
La philosophie de Parménide peut se définir d'un mot : il a poussé, jusqu'à l'extrême rigueur, la doctrine de l'unité de l'être.
Nous avons vu les motifs pour lesquels Xénophane avait posé cette thèse, qui n'était que l'application d'une idée pythagoricienne au principe ionien. Rien n'existe que ce qui est permanent, disaient les uns; rien n'est permanent que ce qui est un, ajoutaient les autres. Ne concevant pas d'unité supérieure à celle de la vie (^), Xénophane avait identifié la substance universelle avec un être unique, éternel et infini, qu'il avait même semblé personnifier en l'appelant Dieu.
Mais il avait implicitement admis que cet être se manifeste dans luuivers sous des formes diverses et variées, et n'avait d'ailleurs donné aucune justification théorique de la mutilation qu'il faisait subir au pylhagorisme dont il empruntait le principe et repoussait les conséquences.
Parménide, en procédant par raisonnement, commence par pousser à bout la thèse moniste et conclut ensuite qu'elle implique la négation de toute existence ou forme d'existence particulière.
D'abord, le Tout ne peut être conçu que comme unité, parce que lout ce qui est est identique, quant à l'essence. Aucun rapport,
^^^ Straboo ,99,1,1; Prod. , In Parm, ; nisatrice doit être rdservée à Aoaxagore .
Jambliqae, Vit, Pyth,, 967. et je ne sache pas que Xénophane ait fait
^'^ Je Décrois pas pouvoir préciser cette de cette unité Tobjet d'une déduction pro-
\Aéa autant que le fait Zeller qui écrit : prement dite. Il doit avoir tout simplement
''Xénophane avait déduit Vuniti du monde emprunté aux Pythagoriciens ia théorie
de Vunitéde la forée organisatrice n (t. 11, de Tunilé, principe de toute détermina-
p. ^4 5). Li conception d*une force orga- tion et de tout être.
lU LIVRE II, CHAPITRE IL
aucun méknge n est possible entre ce qui enl et ce qui nest pas ^^K Ce qui est forme donc un bloc, pour ainsi dire, que rien ne saurait diviser ni disperser (^).
La conséquence étroite est que ce qui nest pas^ ce que les Eiéates appellent les premiers le non^tre^ n existe à aucun degré et en aucune manière. Elle semble bien simple et anodine, mais attendez èe que Parménide va en tirer.
Selon les Pythagoriciens, Tétre déterminé est produit par le concours de Tunité et d une sorte d'élément indéfini qui est Torigine des intervalles entre les composantes du nombre, et de l'espace entre les corps ('). Mais, pour Parménide, un tel élément ne peut avoir rien de réel, puisqu'il représente le non-étre. Le principe universel sera donc unique et exclura toute indétermination, dans Tordre physique comme dans Tordre logique.
Il s'ensuivra qu'aucune pluralité d'aucune sorte ne sera possible , puisqu'il n'y a rien qui sépare , dans l'être , certaines parties d'avec les autres. Voilà Tunilé rigoureusement établie par Tindivisibilité^^).
Ce caractère de l'être en implique l'éternité : il n'a pu commencer, car il viendrait du néant, — ce qui n'a pas de sens, — et il ne peut finir, c'est-à-dire aller au néant, — r ce qui n'en a pas davantage (^).
De là aussi son immobilité : si Tespace n'existe pas, il ne peut y avoir de mouvement, car le mouvement suppose des parties indépendantes et un vide interposé où puisse passer celle qui se meut(^, toutes conceptions inconciliables avec Tunité,
(*^ Aristote^illir., I, 5: mapàyàp xà (*) Paniiénide(KarBten),v.78et8aiv.:
dyrô jx^ dvoO^^ iSM&veFyai. [Voir Par- OxAè itcuperàv è&lhfy èvsï v&v èaliv
mëiiide, Fhigm., I, ▼. 83 et soi?, (ëdit 6fioiov, etc.
KATstan.)] (^) Parménide, v. 61 : Oduor' h^f,
<*> Ariatote, Pkys., I, 3, 687 : ^1 M'êalat, imi^^ ialh àfMoQ^wAv, Èv
Aépta èw^ slràॠèw oti^jibUpu. fupsxés.
(*> Anatole, IkgmmU., I, 8:0M' (*> Anatole, D^fe»^., fee.rà.:Rcf^^
d» ^foXkk tftp«f, jx^ àipwf To9 dia/p- Bitvtu S'ofoév Mmmt^ fi^ 6fVT9c xévw»
De là enfin son immutabUité, provenant d abord de rimpossibn lité du monrenient, ensuite de ce que ie changement amènerait à rétre quelque chose qui n était pas, ce qui serait absurde.
En vain prétendrait-on établir dans Fétre le principe d'une différence, dune opposition, d'une variation possible, en objectant que la pensée nest pas rigoureusement déterminée par la réalité, et que le noh-étre existe, au moins en tant que pensée, dans Terreur et le mensonge : Parménide repousse jusqu à cette exception. Il n'y a de pensée que de Tétre^^), et la pensée se confond avec son objet, en ce sens qu'en elle rien n'est réel que cet objet mème(^).
L'irètreiï ainsi conçu est bien tel que l'entendait Xénophane, mais précisé, épuré, dégagé de toutes les qualités accessoires dont le panthéisme un peu naïf du premier des Ëléates l'avait doué. En touteas, ce n'est plus du tout rorètreT) de la philosophie ionienne. La preuve en est que Parménide ne le considère plus comme in^m^ au sens propre , bien qu'il remplisse l'espace à lui tout seul ^^\ U est limité, non par ie vide à coup sûr, mais par son essence même, c'est-à-dire qu'il est déterminé dam tous les 9enSf au contraire de VéMupop d*Auaximandre(^. C'est l'unité pythagoricienne avant sa rencontre avec le principe d'indétermination , c esl-à-dire avant la naissance de la multiplicité. Parménide a cru se montrer plus logique que Pythagore en refusant de faire entrer dans l'être l'élément de division et de différence que celui-ci y avait admis. Ce fut peutêtre, de part et d'autre, une question de point de vue. Pythagore réagissait contre Anaximandre dont la substance universelle, privée de toute détermination, n'avait en elle-même rien qui lui permît de subsister; il a voulu enrichir l'essence primitive et la féconder pour
(1) Td^^y èalt 90€Tv re wù oi^c- èalh iàvros. Td avptxès màv i&lhf, iàp
wh i(/lt v&iffUL. (Parmënîde, v. 9&.) yàp iàm w«XA{«i.
^ IL Psion £rit observer avec raison ^^^ knsloXe^Ikfeaerat.ylêe.eiLU.Pi'
que toute cette argumentation de Parme- Ion fait ici, à notre avis, un contreseos,
nide est fort semblable à celle de Descartes quand il dëdare, sans explication {Annie
sur le vide et Terreur. j'Ai/., iSga, p. iia), que Tétre, sdon
^'^ Parménide, v. 80 : Udv iè vXiov Parménide, est in/inL
tl6 LIVRE II, CHAPITRE II.
la rendre capable de toutes déterminations que comporte Fétre. Parinénide, au contraire, réagissait contre Pythagore qui semblait avoir perdu de vue la recherche du principe premier de Tètre, objet commun de tous les physiciens. En revenant au concept absolu et suffisant de substance, en refusant d'y voir le résultat, pour ainsi dire, accessoire et secondaire du conflit de deux éléments plus ou moins indéfinis, il croyait être fidèle à Tesprit de la doctrine dont Tionisme et le pythagorisme avaient, chacun, ébauché une partie.
Deux considérations, distinctes quoique voisines, nous conduisent à cette manière de voir.
D'abord, Parménide parle certainement en physicien lorsqu'il établit Tunité de rètre. Son principe c'est FUn de Pythagore ayant absoil>é l'espace; c'est la synthèse des deux éléments primitifs; c'est le ff limité T^ et «l'illimitée fondns ensemble et identifiés en une substance qui demeure fixe, stable, achevée, au lieu de se développer par fragments et par saccades dans une série infinie de combinaisons. Son kn n'est nullement la catégorie logique que nous nous représentons sous ce terme : c'est l'existence étendue , (r une masse (^) continue et homc^ne se prolongeant uniformément dans tous les sens à partir de son point central, occopant toujours un seul et même lieu dans son enceinte limitée, ne comportant aucune lacunes; en un mot, c'est l'Univers même, la Sphère du monde, qu'avait déjà entrevue Pythagore.
Ensuite, si l'on réduit la doctrine à son véritable sens, on s'aperçoit bientôt que, tout en corrigeant Fionisme et en combattant le pythagorisme , elle n'est pas absolument inconciliable avec les données essentielles de ces deux systèmes.
A tout prendre, Anaximandre admettait certainement la multiplicité, mais il la négligeait, ne voulant s'occuper que du fond des choses. Et Pythagore, s'il s'inquiétait surtout de rendre possibles les déterminations de Fêtre que Fdbrsipov était incapable de pro-
•' Zeller, t. U, p. 5i.
duire, entendait bien que 1 existence véritable, Têtre piein et absola, ne se trouve que dans Tunité, — non pas lunilé pure, mais l'unité grosse de sa puissance fécondante, où {abstraction seule distingue deux termes.
Cest bien de cette unité-là que parle Parménide, et quand il la déclare incompatible avec la multiplicité, on doit faire la part de la formule et interpréter un peu plus largement la négation.
C'est Tavis de Zeller :.(rEn disant rétre seul est^ il entend dire : pour obtenir une conception exacte des choses, il faut faire abstraction de la multiplicité et de la mutabilité des apparences et ne retenir que leur substrat simple, indivis et immuable, comme le seul élément réel. Certes, cette abstraction est déjà très forte, mais elle ne brise pas avec lanlique philosophie naturalistes; nous ajouterons même qu'elle permet de comprendre les progrès ullérieui's de cette philosophie.
Les remarques qui précèdent jettent quelque lumière sur le sens de la théorie , d aspect paradoxal , par laquelle Parménide explique Terreur où tombent la plupart des hommes en considérant Tétre comme divisible et multiple.
Il y a deux moyens de connaître, la raison et les sens : la première nous montre tout sous langle de Tunité; les autres ne nous présentent que pluralité, mouvement, changement, génération et corruption. De là deux manières de concevoir le monde : Tune ràtwHnelUy que nous venons d esquisser; l'autre conforme à Yopinian, cestrà-dire, en dernière analyse, aux apparences communes non corrigées par la réflexion.
Pour mieux accentuer l'opposition, Parménide a systématisé ces apparences et construit une tr physique ?> qui ne diffère pas essentiellement de celle qui avait cours de son temps.
C'est surtout avec k doctrine pythagoricienne qu'elle présente de l'analogie, ce qui se comprendra sans peine, étant donnés les antécédents de l'auteur; seulement cette doctrine tout entière^ à commencer par la métaphysique, se trouve, d'un coup, rejelée
UVRE n, CHAPITRE H.
dans ie domaine de rilladon sensible ('). Ainsi Pàrméntde admet, comme Pytbagore, deux principes. Ton tenant de la détermination et de i'ètre, i autre tenant de Tindétermination et du nonêtre; mais ces prétendus principes ne désignent que des variétés de phénomènes : Ton s'appelle la lumière, l'antre Tobscorité, ou bien encore Tun est le chaud, l'autre le froid, l'un le masculin, l'autre le féminin (^). Une fois posé ce conflit initid, tout le devenir de Innivers s'ensuit, suivant les voies traditionnelles des palingénésies antiques.
Reste à savoir quelle est la videur exacte de cette singulière physique, superposée à une métaphynque toute contraire* L'auteur la rejette explicitement dans le domaine des apparences trompeuses et semble n'y voir que la systématisation des erreurs du sens commun. Faut-il l'en croire, ou devons-nous étendre jusqu'id l'interprétation que nous avons indiquée plus haut ?
Le doute ne nous semble pas possible : les mots apparence, erreun, ittumm ont un sens tout rdatif et visent la fugacité du devenir phénoménal par rapport à la permanence de La substance. C'est ainsi que le comprennent Schleiermacher, Ritter, Karsten ^'^ : ffParménide, dit ce dernier, a distingué l'étemel du variable, sans déterminer exactement le rapport entre les deux domaines, mais il ne lui est jamais venu à l'idée de regarder les phénomènes comme une pure tromperie W.t>
On s'étonne que Zeller, ayant compris comme nous l'avons rapporté la nature concrète et même corporelle de l'Unité éléatique.
(*) On ne eomprend pas Zeller déclarant ( II , 5 7 ) (r qa*ii n'est pas vraisemblable que Parmënide ait empmnté sa théorie des deux éléments à une théorie physique antérieure*. L'emprunt est assex évident et remploi assex curieux pour attirer Tattention.
<*> Parménide, v. 33, iS, ii3 : Mop- ^à$yàp MaxédêVTO ^àypd>ii}9§ àitopélup.
(Tâv fclav où XJ^tév i&7iv, iv ^ 'OCvXonT^ Itépot tltrtv), kvrla 8 * èKphauno ié(iaLs xal tnifiar ' iSsmo Xœpls en àkXjfXàfp. ( 1 1 3. ) [Voir aussi Aristote, Met., loc, cit.]
('^ S(Meienn9LAer^Ge$ckiektederPhiL, 63; Rilter* I, A 99; Karslen, Parmeiùdes, p. 149.
^*' ffNeutrura exclusit, ufrique suum tribuit locum.t) (P. iA5.)
ne se soit pas rangé à cet avis et s'en tienne encoi*e à la lettre des textes où est niée Texistence du multiple ^^K On a peine surtout à concevoir les raisons par lesquelles il établit que Parménidc a pu former un système avec des opinions auxquelles il nattribuait aucune valeur : à Ten croire, crsi celui-ci s'est longuement étendu sur la considération du monde phénoménal , cela s explique suffisamment par son intention de ne point passer sous silence les docti*ines différentes de la sienne. 11 veut que le lecteur ait sous les yeux les deux opinions, la vraie et la fausse, de façon à pouvoir se décider plus sûrement pour la première, d
Estr<e bien sérieusement qu'un historien de la valeur de M. Zeller prête de pareilles pensées à un physicien éléate du v^ siècle avant J.-C. ? Ce souci d'imparticdité , cette préoccupation critique, ces égards pour «le lecteurs, ne jurent-ils pas, de la façon la plus évidente, avec ce qu on sait de la méthode d'affirmation dogmatique , simpliste , presque brutale, de ces époques piîmitives?
Ne cherchons pas si loin. Parménide a senti le besoin de présenter une double exposition de son système, parce que ce système était double en effet. Au point de vue de la substance, il n'admettait que l'unité pure et rejetait les comphcations que Pythagore avait introduites dans la théorie. En ce qui concerne les phénomènes dont il ne pouvait nier la réalité au moins sensible, il adoptait l'idée des contrastes originels, qui avait permis aux Pythagoriciens d'expliquer avec vraisemblance la variété et la mobilité de l'être.
Les successeurs de Parménide se sont appliqués à choquer le sens commun et ont créé une légende à Téléatisme : il ne parait pas que le maître lui-même en doive êti^ rendu personnellement responsable.
ZiiiON. — III. Zenon est celui qui a le plus contribué à accré- '> T. Il, 1». 65.
diter cette légende d opposition paradoxale aux données de l'expérience. Comme il na fait que développer, en les rendant plus rigoureuses et plus exclusives, les opinions que nous venons de trouver chez Parménide, nous pourrions nous dispenser d'y arrêter notre attention, si l'argumentation dont il s'est servi sur deux ou trois points de doctrine n'avait tout particulièrement intéressé les fondateurs de l'atomisme. C'est seulement dans ce sens que nous examinerons rapidement son œuvre.
Zenon se servait de la méthode indirecte pour démontrer la thèse posée par Parménide, c'est-à-dire qu'il prétendait établir que l'être ne peut, sans contradiction ni absurdité, être conçu comme multiple, divisible et changeant.
Ses arguments ont été classés en deux séries, dont l'une se rapporte à la négation de la pluralité et l'autre à la négation du mouvement. L'ensemble aboutissait à la négation du témoignage des sens, idée qui n'a pas peu contribué à diriger la philosophie atomistique dans la voie du rationalisme. Il importe, en effet, de le remarquer : c'est seulement après Parménide que les physiciens ont renoncé à déterminer l'être par des notions expérimentales. Ses contemporains , comme Heraclite et Empédocle , se servent encore de qualités sensibles pour défîm'r les divers éléments qu'ils distinguent. Démocrite, instruit dans la doctrine éléatique, entend ne donner à la matière que des déterminations rationnelles où l'intuition des sens ne tienne aucune place.
Pris dans le détail, il n'est presque pas un des arguments de Zenon qui n'ait éclairé et aidé le fondateur de l'atomisme.
Celui que Zelîér^cite en tête de la première série f^\ et qui tend à prouver que, crsi l'être était multiple, il serait en même temps infiniment petit et infiniment grandi), a certainement contribué à faire naître la théorie des atomes.
Voici le point de départ : (t Toute pluralité est une série d'unités,
'*^ T. Il, p. 78, d'après Simplicius. PAy«. ^ 3o.
et l'unité véritable ne peut être qu'une essence indivisible. Ti Ce principe, Démocrite avait pu l'apprendre de Pythagore, mais Pythagore n'avait pas montré ensuite, comme le fait Zenon, l'absurdité de TinGniment petit, en montrant que la divisibilité à l'infini aboutit à la suppression du nombre.
Zenon se rencontre ici curieusement avec Kanada; on se rappelle en effet le raisonnement par lequel celui-ci établit l'égalité nécessaire du grain de moutarde et de la montagne, dans le cas où les particules constitutives des deux corps seraient supposées infinitésimales. Les premiers atoniistes durent être tentés de concevoir l'atome comme dénué de grandeur, puisqu'il est indivisible : Zenon ies avertit du danger d'une pareille théorie.
Les deux arguments qui viennent ensuite (^) prouvent que l'existence du vide s'impose à quiconque admet la pluralité de l'être; et cette conséquence, qui frappa vivement Démocrite, devint un des axiomes fondamentaux de son système.
Le quatrième, en posant la question cr Gomment est-il possible que plusieurs choses réunies produisent un effet que chacune d'elles, prise isolément, ne produit pasD, attira également l'attention des atomistes sur les propriétés de la combinaison , d'oii ils firent dépendre toutes les différences de forme et d'action de l'être.
Quant aux arguments sur le mouvement, ils ont été d'une utilité moins directe pour la constitution de la doctrine dont nous cherchons les origines; mais ils ont averti Leucippe des difficultés que présentait une théorie de la motion spontanée ou communiquée des atomes et de la translation d'un corps étendu dans l'espace. Ils l'ont mis sur la voie d'une autre interprétation du phénomène.
La thèse de Parménide n'implique pas, en effet, l'impossibilité proprement dite, mais plutôt la relativité du mouvement. Elle
^*^ Zeller, t. II , p. 76 , 76 : — Argam. guoi. n* 3 : «rSi tout ce qui existe est dans n* 9 : irLe multiple, s'il existait, devrait l'espace , l'espace lui-ménie est dans un être à la fois limite et illimité. « — Ar- espace , etc. ^
tend à substituer le mécaDisme au dynamisme et ouvre ainsi une voie nouvelle à la philosophie de la nature.
En somme , la philosophie éléatique n a pas été inutile au développement de Tatomisme, mais elle est loin d'être le principal des antécédents de cette doctrine, comme le pensent, à tort, la plupart des historiens de la spéculation grecque. Non seulement nous ne dirons pas avec M. Pillon(^) que (cTatomisme se présente comme le pendant, Tantithèse de la doctrine éléatique et quon ne le comprend bien que par ses rapports avec elle?), mais nous ne concéderons pas même à Zeller^^' que «tous les philosophes postérieurs, y compris Leucippe et Démocrite, admettent la définition de Têtre qu'a donnée ParménidoT).
C'est oublier trop vite que, pour Parménide, l'essence de l'être est YwUtéy d'où dérivent toutes les autres propriétés , à commencer par cette immutabilité qu'on feint de croire que les Eléates aient inventée , tandis qu'ils n'ont fait qu'en rendre plus logique et rigoureuse l'idée empruntée aux Ioniens. Or qui ne voit que l'atomisme a précisément pour fondement la multiplicité pure de l'être premier ?
L'apport des Eléates à la doctrine qui devait couronner la physique grecque se borne aux trois points suivants :
1*" D'abord, ils ont rétabli l'idée de substance fixe et immuable, principe un et identique de l'existence universelle, quelle que soit la manière dont on se représente celle-ci. C'est d'après eux que les atomistes ont admis une matière primitive et indestructible, dont les combinaisons ultérieures n'altèrent point la nature.
2® Ensuite, en montrant que la substance n'est en rien intéressée à l'évolution phénoménale, ils ont mis leurs successeurs sur la voie du mécanisme qui réduit tous les changements de la matière au mouvement, c'est-à-dire à une modification relative.
3® Enfin, ils ont prouvé que le mouvement et la pluralité même
^*^ Année philosophique (iS^i), p. ii3. — t*) T. II. p. gS.
supposent la réalité de l'espace, c est-à-dire, au point de vne physique, du vide, ce que Pythagore avait bien dit avant eux, mais sous une forme moins frappante et moins définitive.
Cette part de contribution est suffisante sans qu'on cherche à la grossir aux dépens de la vérité de l'histoire.