IV. Hjîraclite
Si nous faisons le compte de ses acquisitions précédentes, nous trouverons que la philosophie de la nature est désormais en possession de deux de ses éléments principaux : la fubstanee primitive, dont ridée conçue par les Ioniens a été achevée par les Éléates, et Yexistenee partieuliire , dont Pythagore a établi ia possibilité et indiqué l'ordre de développement.
Mais outre qu'aucun des philosophes dont nous venons de parler n'a encore admis ensemble et concurremment ces deux éléments de doctrine, l'uii et le multiple (sauf Pythagore, qu on a pu d'ailleurs accuser, à bon droit, d'avoir sacrifié l'unité substantielle à la pluralité phénoménale), aucun d'eux n'a su établir un lien effectif et naturel entre l'être premier et les êtres dérivés. Le seul qui ait fait une distinction explicite et catégorique entre la substance immuable et les formes accidentelles qu'elle prend, Parménide, nie précisément la réalité de ces formes.
En un mot, nul n a fondé en raison l'existence de la phénoménalité, nul même n'a dit en quoi elle consiste. Le monde tel qu'il résulte de la fusion des trois systèmes ci-dessus étudiés reste immobile, même si nous admettons la génération des êtres -dérivés d'après Pythagore. Qu'est-ce, en effet, que cette «r génération?)? A-t-elle lieu dans le temps ? Quels en sont les agents ? Se produitelle par le moyen du mouvement, et de quel mouvement?
II reste à donner le branle à la machine, à dire pourquoi et comment la substance se meut et engendre ainsi le monde phénoménal.
Ce sera l'œuvre d'Heraclite.
L'introduction du mouvement dans la physique correspond à un changement de point de vue et donne une direction nouvelle à la science.
C'est vraiment une seconde période de la philosophie grecque qui commence ici, et, quelle que soit l'origine des penseurs qu'elle comprend, nous ne pourrons plus leur appliquer les dénominations précédentes : le cadre des anciennes écoles est brisé, et c'est isolément, hors des rubriques habituelles, que nous devrons étudier Heraclite, Empédocle et Anaxagore.
Il ne serait pourtant pas sans intérêt de connaître leurs antécédents : malheureusement, en ce qui concerne surtout le premier d'entre eux, Heraclite, la tâche est diflScile. L'époque même où il vécut soulève des contestations. Le renseignement le plus plausible est celui de Diogène, d'après lequel Heraclite florissâit vers 5oo avant J.-C; ce qui concorde avec divers autres témoignages qui le font mourir vers U'jo^^K
Le même Diogène, parlant d'après Sotion , lui assigne Xénophane pour maître, détail que rendent plausible les données de la chronologie (^^ Hippoly te le range dans la secte pythagoricienne ^^\ et Suidas veut qu'il ait été disciple d'Hippase(^).
Si aucune de ces assertions n'est invraisemUable, en revanche aucune n'est prouvée. La thèse de l'origine ionienne pourrait tirer avantage de ce qu'Heraclite, dans un des fragments qui nous ont été conservés de son ouvrage, traite avec mépris Pythagore et Xénophane. Mais tout doit céder devant la remarque que voici : la doctrine d'Heraclite n'est le prolongement d'aucune autre. U a certes fait plus d'un emprunt aux philosophies antérieures et contemporaines, mais l'idée maîtresse n'appartient qu'à lui et elle
^*^ Diog., IX, 1. Zeller allègue Tai^- puisque Epicharme en faisait mention. »
ment suivant, qui parait |)ëremptoire, (T. II,p. loo.) pour prouver que la mort d'Hëradite ne ^'^ Diog., IX, 5.
saurait être postérieure : «rSa doclrme ^^^ Rejut. hères., I, a.
était déjà connue vers A 70 en Sicile, ^^^ Vdr Suidas, ftpaxAeitof.
ANTÉCÉDENTS DE L*ATOMISME EN GRÈq;.
constitue, à certains égards, une réaction contre tous les autres systèmes pris en bloc, y compris celui de TEcoIe ionienne, d où il est sorti.
I. Ioniens, Pythagoriciens et Eléates s'accordaient à considérer le fond de Tétre comme permanent; cest là, d après Heraclite, labsurdité la plus grande qui se puisse concevoir : rien n'est permanent dans le monde ('); tout se meut, tout s*écoule comme un fleuve où des vagues nouvelles poussent toujours les anciennes devant elles (^).
Et par cet écoulemetU universel, il ne veut pas dire seulement, comme les Ioniens Favaient dit avant lui, que les êtres individuels sont périssables, que les phénomènes sont passagers; il vise Fètre lui-même et déclare que toute persistance est une illusion. Sans doute, c'est du monde des impressions sensibles quil tire ses exemples; mais de lapparence il conclut toujours au fond, et il écarte dédaigneusemi^nt, sans même le prendre directement à partie, le postulat arbitraire cl déraisonnable par lequel on pose une substance douée de caractères précisément contraires à ses manifestations.
Il n'est point trop aisé d'expliquer ce qu'Heraclite entendait par le flux perpétuel qui emporte l'être. Ce n'est pas seulement, nous venons de le dire, la destruction inévitable qui attend toutes choses : Tacception ne s'accommoderait pas de Texemple du fleuve ^');
^'^ Platon, Thietète, 160 : oJov ptià^ Hara xivêHarSat rà 'sràma, {Id. , ibid. y 1 5 3 .) Cratifb, &01 :tà àma levai tc vtàvra %al liép€w oOév, etc. (V. Arislote, Met., IV, lOi o.) Id., ibid. , XIIl , h , etc.
^'^ Platon, Cratyle, Uoû : woraftâ yàp o^x ialtv ifi^ifvou ^is Tâ> aùréû. Aristote, De iJœh, ill, 1 : wéma ^ïv.
'') Zeller, 11, 109 : «vS'il s'agissait d'établir (comme le prëteod Schultze)
que tout prendra fin un jour, le fleuve qui labitur et labetur in omne volubilis aerum, ne conviendrait nullement comme exemple, tandis qu'il conviendrait très bien pour désigner le changement perpétuel des choses ... En ce sens , il est parCsiitement indifférent que lo fleuve continue de couler éternellement, ou qu'il vienne un jour à tarir, y* Sur le sens de cette théorie, voir Cr. Breton, op. cit., ch. 11.
126 UVHE U, CHAPITRE U.
cest bien un changemetUy une altération, qm modifie d'instant en instant la nature des êtres. Aristote lui reproche de n avoir pas eiactement déterminé en quoi consiste cette modification, de n avoir pas dit (tsi c'était la position, ou la grandeur, ou la constitution des êtres, ou tout cela ensemble qui variait perpétuellement (^). <n Mais il est probable qu Heraclite n avait pas prévu toutes ces distinctions et qu'il prenait le mot changement au sens universel d'oX- XoiGâots. Nous n avpns pas à nous embarrasser d'une autre précision (^) : il ne s'agit pas de décider, pour notre propre compte, si le changement sans limites est possible , mais si Heraclite le concevait ainsi. Ajoutons d'ailleurs qu'il n'a jamais professé l'altération totale et subite qui serait une véritable destruction , et qu'il admet seulement une marche graduée dans ce sens, ce que nous fiatit déjà pressentir la comparaison tirée du fleuve.
Toujours est-il que ce changement n'est pas purement phénoménal, qu'il atteint Yessenee et même la euhtanee àes choses : l'essence ('), parce que chaque chose en changeant devient son contraire; la substance, parce que, dès lors, aucune chose n'est ceci ni cela, ou plutôt qu'aucune chose n'et/, à proprement parier, que toutes les formes deviennent et passent dans l'écoulement des phénomènes (^). Aussi Heraclite compare-t-il le monde à une mixture constamment remuée , et la force organisatrice du monde à un enfant qui va jouant de côté et d'autre avec les jetons qu'il lance (^).
cr Ainsi, condut Zeller, tandis que Parménide nie le devenir pour maintenir le concept de l'être dans toute sa pureté, Heraclite, au contraire, nie l'être pour conserver la loi du devenir. Tandis que
<') Pkgtif., Vm, «53 : mfàt oW rbanûdM, la grandear et ia petiftMe,
Nohrap où ItopHovrat woiav x/vif- lasaotë et la maladie, la vie et la mort,
trtv Xéyowtv^ ^ ^étmtg^ cô ;^aAcvèv alternent ainsi. ( Voir Hippol.,il^., IX.) éiravr^oi, etc. <*) Voir Platon, Tkikite, iSa : d>s &pa
(') Voir rint^ressante dtacoasion qoe èp ^ aùrd noiB' airà aUéw é^h. . .
Zeiler consacre à celte théorie dans la note ièv ck (léya 'mpoffoyoptinfç , xd afonpk»
de la page io8. ^spcft-oi, xoi èàv ^làffù xov^oy, etc. . .
^'^ Le jour et la nuit, k chaleur et ^*^ Lucien, ViL (met., IV, etc.
le premier regarde l'idée du changement et du mouvement comme une illusion des sens, le second déclare telle Tidée de l'être persistant. Ti
Où Heraclite avait-il puisé cette conception? Si on l'en croit, c'est dans la Raison, qu'il oppose à l'opinion commune, avec plus de vivacité encore et de résolution que les Eléates; sa théorie de la connaissance tend même à établir un antagonisme entre la raison et les sens^^). Par malheur, cela ne résout rien, car il ne nous est pas plus possible d'admettre que cr l'écoulement universel d soit une vérité à priori y un principe nécessaire, que de concevoir le raisonnement d'où l'on prétendrait le déduire.
Zeller, qui n'a pas posé nettement la question, mais qui est amené à l'effleurer, en passant, dans une discussion avec Techmûiler sur la nature du feu héraclitéen, Zeller fait remonter l'origine de cette thèse à l'observation (^\ et je ne vois guère quelle autre explication on pourrait donner. D'une part, «r l'observation ?) ne se confond pas avec le témoignage des sens, elle suppose l'exercice de la réflexion et du raisonnement, comme la science elle-même; d'autre part, elle n'en représente pas moins une opération d'esprit moins générale, moins discursive que celle que Parménide entend par «raisons. La méthode d'Heraclite est plus concrète, plus réaliste, plus expérimentale, et son système ressemble plus à une philosophie de la nature que celui d'aucun de ses devanciers.
IL Aussi bien cette crloi du changement!) ne se présente-t-elle pas, chez Heraclite, comme une formule abstraite, comme un concept métaphysique. Tout se meut parce que le principe de tout est essentiellement mobile , et ce principe lui-même est matériel : c'est le/«iW.
^*) Aristote, MèL, I, 6 : raTç fipo- Tobservatioi] , et non de Yà priori.* (II,
nXtntiots ^^aug, dtç r&v aicrOtfràv 11 5.)
àêl ptàvtù>v xal i%ia14fiïfs «cpi ^'^ Aribtote,D«C0fey III, 1,998 ;AfÀ.,
avT6y oix ott^ïfs. lyS^gShilwircuroçMwiipKaiÙpaxXtTros
^'^ nie fois rësuiler ce principe de {étpxTlh''^i^éaat).[\,Mà.,Ul^ h^iooi.]
Il importe avant tout de déterminer la nature de ce feu. Si Ton s'en tient à la lettre de certains textes, c'est un élément véritable (tffup eîvou (/loix'^ov) ^^\ c'est la substance première au même titre que Teau de Thaïes etl'air d'Anaximène (^). (tLe monde, dit Heraclite lui-même, na été créé par aucun des dieui, ni par aucun des hommes, mais il a toujours été y il est et il sera un feu éternellement vivant (^). 7) Ne sont-ce pas là les expressions mêmes dont on se sert pour désigner la réalité substantielle, la matière dont les choses sont faites, è^ ov rà Ôvra è(/l{v;
Plus d'un commentateur ancien est de cet avis et plus d'un historien moderne s'y rallie : de là vient qu'on range si souvent Heraclite dans l'Ecole ionienne en le plaçant à côté d'Anaximandre pour compléter la série des éléments pris comme principes.
Mais, tout en reconnaissant que ce feu n'est pas un pur symbole (*^, l'expression figurée d'une entité métaphysique, nous estimons que l'interprétation exclusivement matérialiste n'est pas la véritable. Le principe dont il s'agit n'est assurément pas le feu réel, le feu «rque Ion voit pélillen). Je ne le prouverai pas en alléguant que (rie mot a pour Heraclite une signification qui dépasse l'idée sensible immédiate n ^^\ — parce que c'est cela même qui est en question, — mais en évoquant cette remarque que le prétendu élément n'a aucune détermination substantielle qui lui soit particulière, hors le mouvement W. On n'en saurait dire autant de l'air et de l'eau. Ajoutons que le feu se distingue encore de ces principes en ce (t qu'il n'est pas une substance immuable qui aurait servi à former les autres choses, sans subir, dans ces combinaisons,
^'^ Diogène, IX, 8. se servir de ce mot : «rJc persiste h soa-
^'^ Értpoi ^èTnJpoiy dépa ^âurtv tlvai tenir que cette conception est symbolique «
To év, TovTo xoi TÔ di> éÇ ol Tct ÔtnoL tïvai (p. 1 1 5 ) , ce dont Techmûller (iV. Slud. ,
xai ysyovévcu, {Met., III, A.) i, 1 18) le reprend avec assez peu de me-
^'^ Fragm. , /i6 : dXX ' i^v dtl xai èaliv sure.
xal èdai vvp ieiiàiov, ^^^ Zeller, loc. cii.
^*^ Zeller, qui n'est pas loin de professer ^'^ Si ce n est la chaleur, qui estëtroi-
ridëe que nous soutenons ici , a le tort de tement liëe au mouvement.
aucun changement qualitatif 11) (Zelier); qu'Heraclite, au contraire, U0U8 ie montre comme «tle principe nutritif qui circule éternellement dans toutes les parties de runiYei*s, prend en chacune d'elles une autre forme, engendre et absorbe les objets individuels, et, par sa mobilité absolue, produit le pouls incessant de la nature.*»
Faut*il en conclure que le feu n est que Tenveloppe, le schéma de la loi de changement? Loin de là, il est la réalité même, et le mot de loi est encore trop abstrait pour l'exprimer; il est Isl force motrice d'un monde oii le mouvement est tout; en lui, la substance et l'essence se confondent, puisqu'il ne contient pas de substrat déterminé qui permette de distinguer le moteur du mobile.
Encore cette définition, si elle restait isolée, risquerait-elle de prêter au système une apparence d*idéalisme qui serait hors de la vérité de l'histoire ^^K II faut la compléter en affirmant que le principe Héraclitéen est bien substantiel et même corporel. Ajoutons donc que l'être n'est pas pur mouvement (puisque le mouvement doit toujours mouvoir quelque chose), et qu'il existe en même temps comme essence matérielle (^). 11 reste que ce n'est pas une matière définie, comme les éléments grossiers des aur ciens physiciens; ce doit être, en quelque sorte, Yâireipov d'Anaximandre doué de chaleur et de mouvement, c est-à-dire le minimum de matérialité fiécessaire, comme support, à la fonction de l'écouler ment universel qui constitue la seule détermination positive de l'être.
ffNous savons, de source certaine, que le feu primordial prend les formes les plus diverses, et que la génération des substances dérivées consiste dans cette transformation ^^K d Ces substances
('^ G^est ce qu^oa peut reprocher à Lassaile (DiephiL HeracL des Dunkeln. , I , 36 1 ; II , 7* 1 o), qui réduit le feu «r à l'idée du devenir comme telle », à «rrunitë du processus de Tétre et du non-étre», s'obslinanl à ne voir que (rFessence rationnelle et logique du feuv.
^'^ Nous ne saurions concéder à Las-
salle que le feu ait (rced de particulier qu'il n'est pas un être, mais ui> simple processus)). Zeiler a raison de lui objecter qu il n y a pas, dans toute l'antiquité , àe trace d un «rfeu immatériel n.
^^^ Zelier, p. i a i . ( Voir le texte de Plur tarque : De El delph,, 8 : torvpdff t * évrar liel€ea6ai trévra.)
mrKiiiiiiii nArio<iAit.
dérifeni donc du principe par transformation positive^ c est-à-dire par changement qualitatif, ou plutAt par naissance et extinction. Toutes les autres interprétations sont manifestement contraires à la doctrine de Técoulement universel, et Zelier na pas de peine à en faire justice.
Mais cette idée même du changement ou du lâouvement, à laquelle nous aboutissons toujours, demande une précision suprême. Rien ne change ni ne se meut qu en passant d'un état à un autre différent, et même, en dernière analyse, contraire au précédent : d où viennent donc ces contraires qui s'érigent spontanément en face de chaque détermination , pour permettre au mouvement de se produire ? Pourquoi r chaque chose renferme*i-elle son contraires? Faut-il admettre un monde d'essences juxtaposé au monde substantiel (^)?
Ce n'est pas là une des moindres difficultés d'Heraclite, et la meilleure preuve du caractère physique de son système est que cette difficulté ne se trouve résolue que par l'examen de sa cosmologie. Nous verrons plus loin que l'ordre de génération des éléments suffit à expliquer la continuité des séries d'oppositions qui rendent possible la perpétuité du devenir.
Bonions-nous pour l'instant à constater que le ressort du mouvement, et par conséquent de la vie, de l'être, est l'opposition, ou^ pour parler comme Heraclite, la discorde, la guerre (^).
Dans l'exposition de cette théorie, Heraclite allait jusqu'au paradoxe, en montrant que la contradiction seule constitue l'être, qu'aucune chose n'existe qu'autant qu'elle participe du néant, —
^^^ Zelier laisse cette question sans réponse, se bornant à aCBrmer que «rcbaqne diose renferme en soi son contraire» , ce qui est parement ininteiligiUe, an point de vue ou nous nous plaçons. Schuster me paraît {dus logique en soutenant qu'il s*agit (rd*états différents «, non de contraires. Mais il faut toujours en venir ë
expliquer ce qu'est et d*oii vient cette difirmiee, et la eosmdogie d'Héradite peut seule fournir la scdution.
('> Aristote, Etk. Nie., a. ii56. Hip^ f(Ape{ReJuL, IX, 9) cite le fameux mot qui résume tout le système, au moins pour l'opinion vulgaire : «r^XsfiOf trivraw
ce c[ui lui a valu, de la part d'Aristote, le reproche, et de la pari d*Hegel, Téloge d avoir nié le principe de contradiction.
L'objet propre de notre recherche ne réclame pas une discussion sur ce point, mais il convient de remarquer qu'Heraclite parle toujours de contrariété, jamais de coniradictian, excluant ainsi lantir thèse logique qu on lui prête.
Je n en veux d autre témoignage que la manière dont il complète et commente sa théorie des contraires : toute opposition est corrélative dune harmonie, et cest l'harmonie même, bien plus que l'opposition , qui est le principe de TuDiverselle évolution. Si Il guerre est la mère de toutes choses, la fille auguste qu elle engendre et qui est la reine véritable du monde, est la règle, la mesure, la raison (^).
Bien entendu, cette force organisatrice ne se distingue pas de la matière substantielle : c'est toujours le Feu , mais considéré ici dans son rôle créateur et démiurgique, crTêtre divin qui, en vertu de la nécessité même de sa nature, traverse sans relâche les formes changeantes du fini)>.
Nous retrouvons là l'Infini d'Ânaximandre, mais dénésUnUialisé, pour ainsi dire, et transformé en une force active qui engendre
sans relâche le monde de la pluralité pythagoricienne.
m* La cosmologie d'Heraclite est l'application remarquablement conséquente des principes de sa philosophie générale.
La partie la plus originale en est peut-être la théorie de la formation et de la circulation des éléments.
A vrai dire, il ne peut y avoir d'élémerUs au sens propre, pour Heraclite, puisque, d'une part, les substances auxquelles nous
('> Slobée {FbriL, III, Sa) dU tU va- X&yot (Adv. Math., VII) et dit lui-même
pu}ç ^9iàt\ Plolarque {De ExiL, 1 1) dit xot»ot Xàyoç; GiëmeDt {Strom., V) dit
àiuif : ailleurs ( Plaeit. > i , 37 ) : slfULpiiévif Zrfvàt oÛvoijm ; d'autres se servent du mot
et Àvéyxn; Diogèue, IX, i ira aà^v. Aiéâv, rÉtemei. Tous introduisent Fidëe
Sextus Empiricus fait dire à Heraclite de rama dans la Loi.
donnons ce nom ne sont, d'après lui, ni primitives ni stables, et que, d'autre part, elles ne servent pas à former les objets divers dont se compose le monde. Il s'agit simplement des premières formes que prend le feu dans ses transformations, formes qui sont les mêmes chez Heraclite que chez ses prédécesseurs.
A considérer la doctrine par le dehors, on la trouvera toute simple et quasi traditionnelle : le feu se change en eau (ou en air, et lair en eau) , et Teau en terre ('); mais c'est le mode de changement qui en fait la nouveauté. Heraclite parait avoir ramené cette évolution à une translation dans l'espace comprenant ensemble deux mouvements inverses, l'on vers le haut, l'autre vers le bas^^'. Le feu, en s'abaissant, se transforme en eau (avec ou sans l'intermédiaire de l'air) , et l'eau , en s'abaissant encore , se transforme en terre. Celle-ci , en remontant, redevient eau, et l'eau continue son ascension vers le feu.
Ajoutons que les termes extrêmes de cette sorte de circulation sont seuls fixes, et que le nombre de stades intermédiaires est tout relatif, car le passage de l'un à l'autre n'a pas lieu par changements brusques, mais par un processus insensible. Plus un corps se rapproche de la nature ignée, plus il s'élève; plus il s'en éloigne, plus il descend, et la limite de cet abaissement est la terre.
Rien, pourtant, ne nous autorise à croire que ce soit en un déplacement purement local que réside le changement : il faut, semble-t-il, laisser à Démocrite cette conception fondamentale du mécanisme. Ici encore , il y a un fait d'observation à l'origine de la théorie : le feu tend à monter, et, pour une physique élémentaire.
^'^ Quelques variantes de cette théorie 4ont indiquées par Zeller : Tordre donné ici est rapporté par Clément d'Alexandrie {Sirom,, V, 599), dans le fragm. d'Heraclite qui porte le n** 67. D'autres disent que le feu (au moment de la formation du monde) s'est transformé en tau, et que l'eau, par suite d'une autre évolution ac-
complie en deux sens opposés, a produit d'une part l'élément solide, de Tautre l'âément volatil , l'air. Ce qu'il faut retenir, c'est que les transformations se font par voie mécanique.
^') Diogène (IX, 8) : xai r^ fxrrajSo- A))t» àl^àv Avo) xai xâiw, ràv rt nà<TitoP yiyvecrOat xarà ravntv.
les asti^es paraissant tous placés au-dessus de nos tètes , il paraît évident que le séjour du feu essentiel est le haut du cieL Ce n est donc pas le fait de monter ou de descendre dans l'espace qui cause la transformation des corps; il y a seulement coïncidence entre ce mouvement de translation et le changement correspondant*
Cette interprétation nous permet de comprendre ce qu Heraclite entend par la cotUrariélé qui récèle ia raison du mouvement : d s'agit d'une simple différence de position dans l'espace, entraînant des différences de densité et de mobilité dans les corps; car plus un corps est proche de la nature ignée, plus il contient en lui de mouvement; et plus il s'en éloigne, plus il tend vers l'inertie, qui est la mort et qui, poussée à l'extrême, serait l'absence de toute phénoménalité , c'est-à-dire le néant.
C'est donc un circulus qui va du mouvement minimum au mouvement maximum, par une série de degrés dont chacun correspond à une forme de l'être aussitôt détruite que révisée, et qui, parvenu au sommet de l'échelle, en redescend tous les stades, pour recomraencer indéfiniment le cycle.
La régularité de cette évolution est la seule qui persiste dans l'écoulement universel; elle constitue la seule unité perceptible et concevable dans la multiplicité phénoménale. C'est dans ce sens que le feu peut s'appeler à la fois la substance et l'essence du monde.
Le monde lui-même, d'après ce que nous venons de dire, ne saurait pas être infini en étendue, puisque la marche ascendante des substances a une limite dans le ciel , comme ia marche descendante en a une dans la terre. Heraclite tournait sans doute la difficulté en faisant de l'univers une sphère, ce qui rendait possible la perpétuité du mouvement
La conséquence de cette perpétuité '^) devrait être l'éternité du
^') Scbleiermacher et Las^aile contestent nàéiêimoiufeaa sens d^Aristote, mais une cette interprétation. Zeller (p. i53-i63) s^rie de créations et de destractions sticcesaccorde qu'Heraclite n^apas enseigne^ /'é/er- sivesqnien assurent du moins la perpëtuitë.
monde, à travers dea embrasements périodiques, mais on na pas la preuve qu il ait explicitement professé cette théorie.
Conséquent avec ses principes, Heraclite fait consister la vie hu* maine dans Tonion et le conflit de deux éléments opposés : la terre, représentée par le corps, et le feu, représenté par Tâme. De là aussi deux degrés de la connaissance, les sens et la raison. Toutes les âmes lui paraissaient émaner du feu divin, auquel elles retour* naient après avoir vivifié le corps.
En tout cela, sa physique tend à se confondre avec celle des stoïciens (^) et elle aboutit à un panthéisme naturaliste qui présente un progrès considérable sur les systèmes antérieurs.
La conclusion de cette rapide étude est que la philosophie de la nature a reçu d'Heraclite le dernier élément qui lui manquait, le wiouvementf sans lequel il n'est pas de phénoménalité véritable.
Mais Héradite n a pas su comprendre les exigences du mécanisme, et, retombant dans Thylozoïsme antérieur, il na vu dans le mouve^ ment que feffort d'une substance primordiale , Tacte d'une force posée par postulat et en die-mème inexplicable. Le premier, il a voulu donner au devenir une foi, qu'il cherche à tirer de la nature même de l'être primitif, en quoi il a devancé Démocrite, mais il fait de cette loi une unité rationnelle et organisatrice, et prépare ainsi la solution théologique d'Anaxagore.